SCÈNE VII JACQUES, PHILIPPE
(Il entre défait et accablé.)
JACQUES
Philippe! Toi! Est-ce que tu n'oses plus entrer chez nous? (Philippe secoue la tête.) Qu'est-ce que cela veut dire? (Philippe lui demande le silence par un geste.) Ah! sortons alors, viens. (Philippe tombe accablé sur un siège.) Bonté divine! Parle, voyons? (Philippe lui tend un dépêche qu'il a dans la main.) Un câblogramme ?
PHILIPPE, à mi-voix.
Martinique !
JACQUES, lisant.
« Cataclysme... volcan... ville ensevelie... domaine rasé... Ruine totale. Vie sauve. François. » Ton intendant?
PHILIPPE
Oui. (il se lève.) Adieu, Jacques.
JACQUES
Où vas-tu donc?
PHILIPPE
Dis-lui que je l'aurai aimée jusqu'à la mort.
JACQUE5
Reste, papa est là.
PHILIPPE
Que lui dire et comment?
JACQUES
Maman alors? Montons chez elle.
PHILIPPE
Ah ! encore moins. Adieu, mais toi, mon frère, embrassemoi... tout est fini...
(Il tombe dans ses bras.)
JACQUES
Un peu d'ordre dans les idées d'abord... La fortune est une chose et l'amour en est une autre. Tu aimes ma sœur, n'estce pas?
PHILIPPE
Hélas! mon Dieu!
JACQUES
Tu étais riche, tu ne l'es plus, il n'y a que jcela de changé.
PHILIPPE
Merci, mais Germaine dans le besoin, non. Je ne suis pas un lâche.
JACQUES
Elle non plus, je pense.
Oh! je t'en prie! On n'enchaîne pas ceux qu'on aime à sa ruine. Il est encore temps, Dieu merci : vous lui avez fait tous les trois de la vie un rêve de joie dont mon fatal amour ne lui sonnera pas le réveil. On n'éteint pas un pareil sourire. Mlle de Rocville doit être heureuse, le bonheur est son élément. Pardonnez-moi de m'être cru destiné à continuer votre tâche bénie.
JACQUES
Tu n'oublies qu'une chose.
PHILIPPE
Laquelle ?
JACQUES
C'est que, étant riche, tu nous l'as demandée pauvre, sans t'inquiéter de savoir si elle était, oui ou non, dotée par ses parents, et que c'est offenser une famille de braves gens que la croire capable de te rendre ta parole, parce que le malheur s'abat... (il lui tend la main.) sur l'un des nôtres.
PHILIPPE Ah ! Jacques !... C'est vrai cela, tu crois en moi ? Oh ! je travaillerai, tu verras, de toute mon âme. Elle n'aura pas à souffrir. Rien ne sera arrivé pour elle !
JACQUES
J'en suis sûr !
PHILIPPE
Tu me la laisses alors ?
Je suis ton frère et le sien.
PHILIPPE
Et eux... quand ils vont savoir?
JACQUES
Va, son rêve de joie continue. A tout à l'heure.
PHILIPPE
Où t'attendre ?
JACQUES
Chez toi, chez moi, où tu voudras. Non, viens dîner ce
soir ici... avec ta femme, dans ta famille... Voici le président,
sauve-toi et laisse-moi faire.
(Philippe sort.)