SCENE VIII JACQUES, ROCV1LLE
ROCVILLE, sortant de son cabinet.
Tiens, tu es encore là ?
JACQUES
Oui, j'ai à vous demander un service.
ROCVILLE
Tant mieux. Lequel ?
JACQUES
Il y l'an I un peu d'explication. Je vous dois tout, excepté l'être. Vous m'avez, dès ma naissance, remplacé le père que j'ai perdu au point de me lavoir fait oublier. L'heure est arrivée où je puis m'acquitter envers vous de ma dette de reconnaissance.
ROCVILLE
Si tu es heureux, ta dette est payée. Mais tu ne m'avais parlé que d'un service?
JACQUES
Voici : ce que vous aimez le plus au monde, c'est Germaine.
ROCVILLE
Tu crois ?
Oui, cher papa.
JACQUES
ROCVILLE
Dis-moi au moins que je ne te l'ai jamais fait sentir. Mon souci constant fut toujours de maintenir mon cœur en équilibre entre mes deux enfants. Si je n'y ai pas réussi, pardonne-moi, je n'ai eu qu'elle de ta mère.
JACQUES
Il s'agit d'elle.
ROCVILLE ",
Vite alors.
JACQUES
Germaine aime Philippe, n'est-ce pas?
Oui. Eh bien ?
JACQUES
Tue âme telle que la sienne ne se donne pas deux fois, et son premier amour est aussi le dernier sur la terre ?
ROCVILLE
Que de circonlocutions! Est-ce que M. de Paule...
JACQUES
Il l'adore.
ROCVILLE
Eh bien, alors !
JACQUES
Lisez.
(Il donne le câblogramme à Rocville qui le lit.)
ROCVILLE. après avoir lu.
Oui, c'est terrible! (Il rend la dépêche à Jacques.) Mais puisqu'ils s'aiment, il n'y a pas pour eux de cataclysme.
JACQUES
Ainsi vous ne retirez pas votre consentement ?
ROCVILLE
Est-ce qu'il retire sa demande ?
Vous savez qu'il ne lui reste plus que ses bras ?
ROCVLLLE
A-t-il peur de la pauvreté ?
JACQUES
Pas pour lui.
ROCVILLE
Du travail, alors?
JACQUES
Au contraire ; il est très brave : c'est mon ami.
ROCVILLE
Germaine aussi, c'est ma fille. Lorsque j'ai épousé ta mère, nous n'avions que ce que je gagnais commeavocat. Germaine vint, je passai juge, puis vice-président et président enfin. Aujourd'hui, je suis conseiller à la cour d'appel à Paris, et je m'y fais, y compris mes jetons d'assises, des années de quatorze mille francs. C'est assez beau pour un magistrat, et il me semble que sur ce revenu, on peut encore vivre à quatre, en attendant que les volcans s'apaisent.
JACQUES
Non, je ne veux pas.
ROCVILLE
Qu'est-ce que tu ne veux pas ?
JACQUES
Le service que je vous demande est votre signature.
Ah ! de quoi s'agit-il ?
JACQUES
D'une opération, un placement très sûr, à gros intérêts, que je veux faire.
ROCVILLE
Mais tu es majeur. Ma tutelle est depuis longtemps terminée.
JACQUES
11 me faut votre signature tout de même.
ROCVILLE
A quel titre ?
JACQUES
A titre de. tuteur naturel d'une fille mineure.
ROCVILLE
Pour quel acte ?
JACQUES
Pour un acte de donation.
ROCVILLE
A qui donc ?
JACQUES
Ne le devinez-vous pas ?
Tu veux doter ma fille, Jacques ?
JACQUES
J'ai depuis l'enfance la chère habitude de tout partager avec elle, même votre tendresse paternelle. Continuons, papa.
ROCVILLE, baissant la tête.
Cela devait arriver !
JACQUES
Déjà à la mort de mon père, mon héritage se chiffrait à environ cinquante mille livres de rentes. C'est trop pour un, assez pour deux. Vous ne pouvez me refuser le service que je vous demande. Venez.
ROCVILLE
Où?
Chez le notaire.
Quoi Paire ?
JACQUKS ROCVILLE
JACQUES
Autoriser Germaine à recevoir en dot la moitié des biens de... son frère.
ROCVILLE
Tu as le cœur large. J'en suis très lier. Mais ne mêle jamais les choses de l'argent à celles du sentiment, elles répugnent à l'alliage. Quant aux actes généreux comme celui que tu rêves, on n'en dresse plus chez les notaires, et la formule en est perdue depuis le saint état sauvage et la clôture du paradis. Je te remercie, laissons cela.
JACQUES
Mais je ne suis plus un enfant, c'est très sérieux. Je veux... pardon, papa, je désire doter Germaine et comme je l'ai dit.
ROCVILLE
Réfléchis un peu. Elle n'est que ta demi-sœur, en termes juridiques, ta sœur utérine.
JACQUES
Des mots, cela !
ROCVILLE
Les lois en sont faites. Mais soit ; reste le monde qui est méchant. Songe au sens perfide [qu'il peut prêter, qu'il prêtera sûrement à cette signature par où j'accepterais, moi, père d'une fille pauvre, la dotation d'un beau-fils millionnaire. Ah ! entendre expliquer par un mobile d'intérêts les soins dont je t'ai entouré jusqu'à ta majorité, me laisser prê-
ter le rôle odieux du captateur et succomber sous les apparences ; n'exige pas cela de ton papa, si tu l'aimes.
JACQUES
Je marcherai droit aux calomniateurs et je leur dirai ceci : L'homme que vous insultez était de par la loi mon co-tuteur et le gérant de ma fortune. Il pouvait en partager, avec ma mère, la jouissance légale. Il s'est librement désintéressé de son droit à cet usufruit. 11 y a fait renoncer celle qui devenait sa femme et prenait son nom, puis, ne gardant de la tutelle que ses charges, il m'a élevé sur ses seules et propres ressources, auprès de sa fille, sous son toit.
Jacques !
JACQUES
Ce n'est pas tout. Le jour de ma majorité, non seulement mon héritage était intact, mais il était doublé par l'accumulation de ses revenus pendant vingt-et-un ans. Le voilà, le captateur. Avalez vos venins, vipères.
ROCVILLE
Ah! mon cher enfant, n'est-il pas inique, vraiment, que tu ne sois pas tout mon fils! Mais je t'aime bien. Allons, résigne-toi, et garde ta fortune entière. Tu n'en as pas de trop pour soutenir ton rang et le nom historique que tu portes.
JACQUES
Et Germaine? Philippe est ruiné!
ROCVILLE
Je t'ai déjà répondu à ce sujet. Tant que je serai là, ils ne manqueront de rien, elle, lui, ni leurs petits s'il leur en vient. Laisse-moi.