SCENE PREMIERE
PHILIPPE, puis JACQUES
Au lever du rideau, Philippe, assis, lit une brochure en attendant Jacques qui entre au bout d'un instant de silence.
Ah ! te voilà ? (Il jette la brochure sur le bureau et se lève.) Je te demande pardon de l'avoir attendu chez toi ; mais ton domestique n'a pu me dire où je te trouverais. D'abord, que deviens-tu? On ne te voit plus chez tes parents. Ils sont inquiets, tu sais.
JACQUES
Je fais beaucoup d'auto en ce moment. C'est grisant. On ne pense à rien, même à ceux qu'on aime. Qu'est-ce qui t'amène ?
PHILIPPE
J'ai des nouvelles de là-bas, une longue lettre, enfin, ce matin ! Je te l'apporte.
Qu'est-ce qu'elle dit?
Lis-la toi-même.
Résume-la moi.
JACQUES
PHILIPPE
(Il lui tend la lettre.
Le désastre est immense, le pendant de Pompéï et d'Herculanum. 11 ne reste de la ville que des décombres. Pour ce qui me concerne, toute ma plantation est sous la lave, mes nègres ont disparu, mon usine est rasée. De la maison natale, le volcan n'a épargné, par miracle, qu'un petit pavillon où ma mère m'a mis au monde.
JACQUES
Vous n'étiez donc pas assurés ?
PHILIPPE
Est-ce qu'on s'assure dans les pays du soleil ? Mais mon intendant me dit qu'avec l'aide d'un emprunt hypothécaire, il se charge de reconstituer le domaine en trois ans. C'est l'affaire de cent mille francs. Prête-les moi.
Je ne peux pas.
Tiens, pourquoi ?
JACQUES, avec effort.
PHILIPPE
JACQUES Tu sais si je t'aime? ce n'est pas à cent mille francs ni au double que je m'arrêterais avec mon meilleur ami, demain, mon beâu-frère. J'ai voulu faire mieux que cela, je t'assure. Mais je ne peux pas, te dis-je, je ne peux plus. Pardonne-moi et plains-moi.
PHILIPPE
Ah ! çà, mais je ne remarquais pas... Tu as une tête de déterré! Dis-moi au moins ce qui t'arrive?
JACQUES
A quoi bon ? Tu n'y peux rien. Suppose un secret de famille.
PHILIPPE
Mais... j'en suis, Jacques, ou vais en être.
JACQUES
Raison de plus, n'insiste pas.
PHILIPPE
Libre à toi ; mais c'est bizarre.
JACQUES
En deux mots alors. Je vais être probablement obligé de rendre ma fortune, ne m'en demande pas davantage.
PHILIPPE
La rendre à qui? Il n'y a plus de Séguin... dans l'Ariège.
JACQUES
Il y a l'Etat.
PHILIPPE
Te voilà bien sensible à la bave des sycophantes.
JACQUES
Mais... que sais-tu?
PHILIPPE
J'ai parcouru cette brochure en l'attendant.
JACQUES
Elle est infâme, n'est-ce pas?
PHILIPPE
Bien entendu, elle est anonyme, mais elle est surtout inepte. Les simples dates la démolissent. Lorsque ta mère a épousé le Président, tu étais né depuis un an. Tu es donc bien et ne peux être que le fils du général, s'il n'y a que cela qui te tourmente !
JACQUES
Non, il n'y a pas que cela qui me tourmente. Mais laissons, je te prie, et pas un mot à Germaine.
PHILIPPE
C'est donc bien grave?
JACQUES
Ni à maman, n'est-ce pas?
PHILIPPE
Ni au Président?
JACQUES
A lui surtout, mon Dieu!
Décidément tu m'inquiètes. Laisse-moi entrevoir quelque chose. Je te garderai le secret, je t'en donne ma parole.
JACQUES
Que te dire! Il y a des idées venimeuses, empoisonnées, qui harcèlent L'àme obstinément, sans repos, éveillé, endormi, partout comme la mauvaise mouche s'acharne sur un front en sueur. (Il fait le geste d'écarter une mouche de son front.) J'ai là une de ces mouches. Je l'écraserai peut-être.
PHILIPPE
Un mot seulement. Rien au inoins, n'est-ce pas, qui puisse entraver le mariage?
JACQUES
Comment l'entraver ?
PHILIPPE
Tu parles d'un secret de famille ? Mon nom est tout ce qui me reste... à offrir à Germaine. Il est, tu le sais, d'une pureté sans tache.
JACQUES
Oui, tu as même un saint, Vincent de Paule, dans ton ascendance ; ne crains rien et à demain.
PHILIPPE
A demain. J'allais oublier le principal. On m'offre une position dans une raffinerie... six mille francs par an... avec cela on peut vivre.
JACQUES
On peut surtout ne pas mourir.
PHILIPPE, il passe devant la maquette du monument, C'est la statue de ton père?
JACQUES
Oui, sa maquette.
Elle marche ?
La statue marche.
Ah !
Quoi ?
Rien. A demain.
PHILIPPE JACQUES, sombre.
PHILIPPE
JACQUES
PHILIPPE
(Il s'arrête.)
(Philippe sort.)