‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 61 sur 67 · SCENE III JACQUES, LAURE · texte numérisé non relu

SCENE III JACQUES, LAURE

JACQUES

(Il va à elle.)

LAURB Comme tu oe viens plus, me voici. Qui te l'ait si raie?

JACQUES

Mais... je t'ai écrit.

lAure,

Dé vaines excuses. Crois-tu que je m'y sois méprise ? Oh! quelle mine as-tu? On ne voit plus tes yeux. Es-tu malade, mon enfant ?

JACQUES

Malade, non, ce n'est pas le mot.

Quoi donc, alors ?

JACQUES

Ne va pas t'en effrayer, au moins ; mais pour le moment, je subis une éclipse; oui, je crois que ma raison sombre un peu.

LAURE

Équilibré comme tu l'es, ce n'est pas à craindre. Mais qu'est-ce qui te le donne à supposer ?

JACQUES

Je n'ai pas à te le dire.

LAURE

A moi, ta mère ?

JACQUES

A toi, moins qu'à tout autre, vraiment.

LAURE

Une passion malheureuse ?

JACQUES

Si tu veux, oui.

LAURE

Ce n'est donc pas cela?

JACQUES

Laisse-moi, maman. Embrasse-moi et va-t-en, je t'en prie.

(Elle l'embrasse.)

LAURE

Mais tu es brûlant de fièvre.

JACQUES

J'irai te voir demain, je te le promets. Je te dirai tout.

LAURE C'est trop d'un jour à attendre. (Elle ôte son chapeau et sa mante <et revient prendre les mains à son fils qu'elle attire sur le divan.) Allons, viens ici et ne résiste pas. Qu'est-ce qu'il y a ? dis... Mais dis donc ?

JACQUES

Je n'oserai jamais.

LAURE

Oublies-tu que nous sommes spécialement faites et conformées pour entendre vos plus durs aveux ? S'il s'agit d'un crime, parle, j'en suis.

JACQUES

Un crime, tu le saurais déjà !

LAURE

C'est donc à moi de deviner.

JACQUES Non, ce serait pire.

Ah !

Tu t'en vas ? Damo !

LAURE (Elle va reprendre son chapeau en silence.)

JACQUES

LAURE

JACQUES

Resle! Ah! quelle souffrance que de clouter de tout ce qu'on aime !

laure

C'est la plus poignante, en effet. Mais si tu l'endures, précise un peu. (Elle revient à lui.)

JACQUES

Jeté dis que je deviens fou !... ne m'écoute pas, ne me regarde pas... A demain... à demain.

LAURE

J'y suis ! Je sais. C'est de moi que tu doutes.

JACQUES

Non, oh, non, pas de toi, mère bien aimée!

LAURE

Jadis, quand tu étais petit, ta naïve jalousie d'enfant me tendait des pièges cruels! « Pourquoi, me disais-tu, m'as-tu donné un autre père que le mien ? » Pour toute réponse, je t'enveloppais d'une caresse, car tu n'en aurais pas compris d'autre. A présent, tu as vingt-cinq ans, tu es un homme. Il a fleuri sur tes lèvres d'autres baisers que les miens. Tu as besoin de savoir, et c'est ton droit, pourquoi j'ai convolé, toi

vivant, avec Robert de Rocville. Car c'est cela, n'est-ce pas? Il y a longtemps que je m'attends à ce que tu me le demandes. Eh bien, interroge-moi, et comme tu voudras.

JACQUES

Pas là-dessus. Vous vous aimiez. Ah ! pourquoi les mères sont-elles encore des femmes ?

LAURE

M'incrimines-tu d'avoir placé au pied de ton berceau un homme qui t'a toujours traité comme son propre enfant ?

JACQUES

Aurais-je ma sœur sans cela ?

LAURE

Alors de quoi souffres-tu et de qui doutes-tu ?

JACQUES

Pourquoi ne m'avez-vous pas trempé pour les épreuves de ce genre? Vous ne m'avez exercé qu'au bonheur. Voilà votre faute, la seule. Depuis que j'ai les yeux ouverts au jour, vos trois têtes bénies idéalisent pour moi et réalisent tout ce qui est beau, noble, juste, sacré et charmant sur la terre. Toi surtout, maman, que je vénère et que j'adore, toi que j'élève, soir et matin, comme une hostie sur l'autel de mon âme. Ah ! l'anxiété est trop forte pour moi.

LAURE

Je commence à croire que tu ne m'aimes pas autant que tu t'en vantes.

.1 U2QUES E3h bien, promets-moi que tu m'absous d'avance du blasphème quejeyais proférer à les genoux.

(11 s'agenouille devant ollc.)

LAURE, lui mettant la main sur le front.

Va, c'est pardonné.

JACQUES, toujours à genoux.

Si tu veux, ne me fais pas de réponse : ne dis ni oui ni non; embrasse-moi seulement et je souffrirai moins desavoir. (Un silence.) Celui que j'appelle : papa depuis mon enfance...

LAURE

Eh bien?

JACQUES

L'as-tu connu avant la mort de mon père ?

LAURE

Connu, oui : aimé, non !

JACQUES

Alors, je suis bien le fils de celui dont j'ai le nom et la fortune ?

LAURE

Oui, hélas !

JACQUES

Pourquoi hélas ?

LAURE

Parce que les codes ont tort, et que Ton ne naît pas toujours de qui Ton devrait naître. Écoute : Le général comte Séguin m'a pris comme il prenait les villes, sachant que je ne l'aimais pas, et que je ne pouvais pas l'aimer, car je l'en

avais averti honnêtement. Il savait que je m'étais promise à un autre. Il abusa de la situation précaire des miens, du prestige dont son renom militaire éblouissait mon pauvre père, fanatisé par la bravoure de son chef, de sa fortune considérable enfin... Quant à ma mère, elle ne savait déjà plus qu'obéir et pleurer. J'étais donc seule pour résister. Je me défendis pendant un an et ce fut alors que les Tuileries intervinrent. Ne perds rien de ceci. Le général était plus que sexagénaire, je n'avais pas encore atteint ma vingtième année. Croyant adoucir ma révolte, l'Impératrice elle-même offrit de me doter. Je refusai la dot comme le mari.

JACQUES

Suis-je donc le fruit d'une telle union?

LAURE

Mais à. la suite d'une scène de colère terrible, mon père s'était alité pour ne plus se relever. Je dus céder. Je lui jurai, au lit de mort,- de me soumettre à sa dernière volonté. Il s'en alla content, et je tins mon serment. Mais j'avais exigé que le contrat fixât le régime de la séparation de biens. Je restais ainsi libre de mon cœur. Vendue, soit, mais vendue pour rien. Le vieillard eut de moi ce qu'il en désirait et j'attendis d'être aimée et d'aimer.

JACQUES

Grâce, maman, puisque je suis son fils.

LAURE

Un soir, il m'adressa ses adieux. Il avait un commandement dans l'armée des Vosges. La guerre allemande venait d'être déclarée, « Mon pays, me dit-il, a encore besoin de mes ser-

vices, mais c'esl rpa dernière campagne. Je sens que je ne vous verrai plus. » Il partil sur ce pressentiment, nous laissant seules, ma mère el moi, niais pas tout à l'ait cependant.

JACQUES

Ali! Gomment?

LAURE

Le jour où, après la bataille perdue, il se fil sauter la cervelle dans cette cahute, il y avait quatre mois' déjà que lu respirais par mon souffle et que tu vivais en moi, voilà. Doutestu toujours de ta mère?

JACQUES

Non; maman, merci.

(Il se lève et passe.)

LAURE

Ton front reste sombre pourtant, tu te détournes, tu te taisî Ali ! c'en est trop, à ton tour, explique-toi, je te l'ordonne.

JACQUES

Mère, tu ne m'as rien expliqué du suicide de mon père.

LAURE Que signifie cela? M'en supposes-tu responsable? (Geste de Jacques.) C'est qu'en vérité, on le dirait, au regard dont tu scrutes les miens.

JACQUES

Qui, moi? Je ne te voyais pas.

LAURE

Mais tu sais tout le reste, et c'est écrit partout. Le général n'a pu supporter sa défaite, la première, et qui ouvrait sa patrie à l'invasion d'abord, puis à la révolution. Il a voulu

mourir avec sa gloire, sa fortune et le régime à qui il les devait.

JACQUES

Tu me l'as toujours dit en effet, et je l'ai cru jusqu'à présent.

LAURE

Est-ce que tu ne le crois plus?

JACQUES

Mère, un soldat ne se tue pas, ce soldat-là surtout; s'il veut mourir, il a rennemi, et il y va!

LAURE

Il est constant pourtant que le 7 décembre 1870, sur la route de Bazeilles, dans une cahute de cantonnier à demi brûlée, des officiers bavarois trouvèrent le cadavre d'un général français en uniforme, que ce cadavre serrait encore le revolver dont il s'était fracassé la Cervelle, et que, rapporté aux avant-postes, il fut reconnu pour le corps du général comte Séguin. Depuis vingt-cinq ans, ce suicide fameux n'a jamais, que je sache, été contesté par personne.

JACQUES

Oui. Les historiens Font assimilé à la mort du capitaine de navire qui se fait sauter avec son bâtiment ; et des poètes en ont chanté l'héroïsme désespéré. Et s'ils s'étaient trompés tous ?

LAURE

Trompés? Sur la cause du suicide?

Pis! sur le suicide même.

LE GOMMAT I)h CERFS * 537

LAURE

Comment?

JACQUES

Si, loin qu'il se soit, tué volontairement, il avait été tué dans celle cabane solitaire?

LAURE

Parles Bavarois eux-mêmes? Je l'ai pensé d'abord comme tout le monde. Mais l'auraient-ils ainsi rendu, aux grand" gardes? II est établi d'ailleurs, que lorsqu'ils le découvrirent, la lète foudroyée, il était mort depuis trente-six heures.

JACQUES

Je ne soupçonne pas les officiers bavarois.

LAURE

Qui soupçonnes-tu donc, et de quoi? Est-ce que? Ce n'est pas possible! un meurtre? Tu aurais cette idée d'un assassinat?

JACQUES

J'en suis hanté, obsédé, possédé, j'en meurs.

LAURE

Ah! mon enfant, j'ai bien fait de venir te voir. Mais pour de pareils soupçons, avant tout, il faut des preuves. En as-tu?

JACQUES

Non.

Des indices, au moins?

JACQUES

Je n'en cherche pas, je t'assure.

LAURE

Une simple conjecture, alors?

JACQUES

Oui, c'est cela, une conjecture.

LAURE

Sur quoi se fonde-t-elle ?

JACQUES

Sur rien de saisissable ni de formulable. Quelque chose comme une suggestion. Ça ne me lâche pas. L'instinct filial peut-être. Mais c'est nuit et jour.

LAURE

Depuis quand? Tu ne m'en as jamais soufflé mot.

JACQUES

Tu sais si je suis peu accessible aux mystères de l'occultisme? Eh bien, la possession date du jour où cette maquette de la statue est entrée ici.

(Il montre la maquette de la statue du général.)

LAURE

Comment l'as-tu?

Je l'ai trouvée là où elle est, un soir, au retour du théâtre. Il n'y avait pas de carte à l'envoi et mon domestique n'avait vu personne.

LARUE

Une attention du sculpteur.

JACQUES

Évidemment. Mais je m'en serais bien passé.

LE COMtiAT DE CERFS 239

LAURE

Rends-la lui sous un prétexte.

JACQUES .Mais elle est l'image de mon père.

LÀURE Sainte Vierge! où vas-tu sur celle pente?

JACQUES

Je ne sais pas, maman.

LxlURE

Raisonnons un peu teus les deux, veux-tu?

JACQUES

Je ne demande pas mieux.

LAURE

Admettons que l'instinct filial, comme tu l'appelles, te mène à la découverte du crime invraisemblable qui te hante, supposons même qu'il reste possible, au bout d'un quart de siècle, de distinguer un meurtre de mille autres, dans la déroute d'une bataille perdue ; imaginons que tu tiennes l'assassin, là devant nous, et qu'il avoue, feras-tu arracher du monument le bas-relief qui immortalise le suicide?

JACQUES

Mais le Comité même y pense, là-bas, à Saint-Girons.

LAURE

Allons, mori Jacques, reprends-toi, ne souffre plus, ne doute plus. Aimons qui nous aime et laissons dormir les

trépassés. Dis-moi que l'affreuse crise est finie, et reviens voir ton pauvre papa, car il s'attriste de ton absence.

JACQUES, avec désespoir.

Oh! maman! je ne t'ai pas tout dit. Je ne t'ai même rien dit encore.

LAURE

Que peut-il y avoir de plus, mon Dieu? Cette fois, tu m'épouvantes.

JACQUES

J'étouffe... Finissons-en. Eh bien, le meurtrier existe.

LAURE

Qui est-ce?

JACQUES

Ne peux-tu donc le deviner sans que je te le nomme?

LAQRE

Qui peut-il être ? ,

Mais celui-là, apparemment, qui avait intérêt à la disparition de sa victime.

LAURE

Séguin ne pouvait gêner que des rivaux.

JACQUES

Des rivaux de quoi?

LAURE

Mais de gloire, je pense, et tous furent ses amis.

JACQUES

Tu ne vois personne dont le bonheur n'ait dépendu que de* j la suppression de ton premier mari ?

LAURE

Personne au monde

JACQUKS

Jure-le moi, et je suis guéri.

LAURE, elle le regarde.

Guéri, si je te le jure, moi?

JACQUES

Oui, toi, maman.

LAURE, comprenant. • Regarde-moi donc! Est-ce celui-là que tu accuses de l'assassinat de ton père?

L'en accuser, pas encore; mais je ne l'en disculpe déjà plus. Comprends-tu maintenant ce que j'endure? (il se rapproche d'elle.) Tu ne réponds pas. (Laure s'éloigne de lui.) Tn t'écartes de moi. (Elle reste immobile, les yeux fixes.) Ah ! un mot, maman? Ne me laisse pas seul dans l'horreur de ce silence-

LAURE

Ah! mon enfant!

JACQUES

Maman... Parle! Oui, c'est infâme... tu pâlis!

LAURE

Tu viens de me repasser ta souffrance.

JACQUES, éperdument.

Non, non, je ne veux pas, laisse-la moi, à moi seul! D'ailleurs, maintenant que je t'ai tout dit, je ne l'ai plus, c'est dissipé. Tu vois, je ris de ma folie. Lui, papa, tu ne le crois pas au moins. Ah! pas toi, pardon! qu'ai-je fait?

LAURE

Viens!

JACQUES

Où?

LAURE

Tu ne peux pas rester seul ici, au milieu de ces papiers, en furie, sous l'étreinte du mort. Allons, mon enfant, rentrons chez nous. (Elle l'enlace tendrement des bras et elle remmène.) Viens voir ton vrai père, c'est lui qui l'est, quoi qu'il ait

fait, même cela!

(Entre Rocville.)

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