‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 66 sur 67 · SCENE III ROGVILLE, JACQUES · texte numérisé non relu

SCENE III ROGVILLE, JACQUES

(Il va prendre dans une armoire un revolver qu'il place en vue sur son bureau de travail et couvre de sa barrette.)

ROGVILLE, à Jacques qui entre C'est toi : Entre, ferme la porte et parle.

JACQUES, debout.

Vous m'avez dit : « Cherche, » j'ai cherché !

ROCVILLE

Quoi ?

JACQUES

La vérité sur la mort de mon père.

Et qu'as-tu trouvé ?

JACQUES

Il n'y a pas eu suicide. Il a été tué.

ROCVILLE

C'est bien possible. Assieds-toi. Que le général ait été tué ou qu'il se soit tué lui-même, t'en tourmentes-tu donc à ce point ?

JACQUES

Mortellement.

ROCVILLE

Pourquoi n'es-tu pas venu m'en parler plus tôt ?

JACQUES

J'espérais que le cauchemar se dissiperait.

ROCVILLE

Il ne s'est donc pas dissipé ?

JACQUES

Non, au contraire.

ROCVILLE

Mais comment es-tu hanté par le souvenir d'un homme que tu n'as pas connu, qui ne t'a jamais vu lui-même, et qui était mort, tué ou non, lorsque tu vins au monde !

JACQUES

Un seul mot l'explique, il fut mon père.

ROCVILLE

Est-ce qu'il te manque ?

JACQUES

Oh ! papa !

ROGVILLE

Pourtant tu le regrettes, puisque lu en rêves.

JACQUES

Est-ce que je sais ce qui se passe en moi ?

ROGVILLE

Tu dois pouvoir y démêler ce qui te renoue si fortement à l'homme, vingt-cinq ans oublié, que la loi a fait ton père.

JACQUES

La loi et la nature aussi.

ROGVILLE

Sans doute. Mais puisque tu l'invoques, la nature, demandelui de te guider dans l'obscurité de tes sentiments comme elle l'a fait sans doute dans celle de tes recherches.

JACQUES

Elle me dit de mon père ce que vous m'en confirmez vousmême, avec tout le monde, qu'il est illustre et que je porte son nom.

ROGVILLE

C'est l'histoire qui t'informe de cela, ce n'est pas la nature. Elle ne parle pas de gloire, elle, elle ne parle que d'amour.

JACQUES

Qui serai s-je si je n'aimais pas celui qui m'a donné la vie?

Médiocre présent par lui-même. A peu près celui de la

pierre brute el boueuse que te hasard offre au nègre ignare. Elle ne devient un diamant que grâce à rémeri du lapidaire. Mais enfin, un homme est venu qui, h la suite de milliers d'autres, t'a transmis cela, la vie, et auquel tu en as l'obligation immédiate.

JACQUES

Après celle qu'on en a à Dieu.

ROCVILLE

Oh '..Dieu, ne [t'en mets pas en peine! Il gâche la graine. Mais on ne fera pas d'ici longtemps refluer une morale qui a la force d'ailleurs de quatre cents siècles de tradition pour elle. 11 est consacré que ce mérite accidentel de jeter sur la terre une bête humaine de plus, confère la vénérabilité paternelle, ipso facto et sans plus.

JACQUES

Que me dites-vous donc ?

ROCVILLE

Ce qu'il est nécessaire que tu entendes.

JACQUES

A quel sujet?

ROCVILLE

Eh bien, mais au sujet du meurtre du général, n'en traitons-nous pas? Or, dans cet immémorial lieu commun de la paternité, le commandement est celui-ci : « Tu honoreras ton père et ta mère », et non point : « Tu aimeras ». Toi, tu renchéris, tu aimes et par rétroaction.

JACQUES

Ai -je tort?

R0CVILLE

Pour ta mère, non. Quant à sou premier mari, c'est sans doute pour regagner les vingt-cinq ans perdus?

JACQUES

Le sarcasme est dur dans votre bouche !

ROCVILLE

Apprends-moi donc dansquel ordre de sentiment se classe l'affection que tu me témoignes, à moi, et si je la dois à ton cœur ou à ta raison?

JACQUES Rien qu'à mon cœur, je vous l'atteste.

ROCVILLE

Tl t'est donc facile de la définir.

JACQUES

Rien de plus simple, c'est l'amour filial.

ROCVILLE

11 y en a donc deux ?

JACQUES

Comment ?

Tu ne t'appelles pas Rocville, et je ne m'appelle pas Séguin.

JACQUES

C'est qu'il y en a deux, en effet.

ROCVILLE

Qui sont ?

JACQUES Je ne m'en rends pas compte.

ROCVILLE

Tu es cependant bien placé pour les distinguer l'un de 'autre.

JACQUES

Eh bien, l'un est l'amour illiai que l'on doit, l'autre celui que Ton voue.

ROCVILLE

Librement.

JACQUES

Oui.

ROCVILLE

Par exemple?

JACQUES

Ah 1 vous le savez bien ! Le mien pour vous.

Aucun commandement ne te prescrit celui-là, ni dans les codes, ni dans les bibles. Te lie-t-il à moi, moins que l'autre au trépassé !

JACQUES

Non, certes.

ROCVILLE

Te lie-t-il autant ?

JACQUES

Au moins, oui !

ROCVILLE

Te lie-t-il davantage ?

JACQUES

A cela je ne puis encore vous répondre.

Parce que?

ROCVILLE

JACQUES, le regardant.

Parce que je viens en faire L'épreuve.

ROCVILLE, soutenant le regard.

Fais-la.

JACQUES Revenons à mon père.

Lequel?

JACQUES

Ah ! de grâce ! ce que j'ai à vous dire est d'une gravité effrayante.

ROCVILLE

Raison de plus pour bien fixer l'état des choses. J'ai cette habitude de magistrat. Donc le général comte Séguin est ton père légal, celui dont la loi romaine écrit encore : Ispater est quem nuptiœ demonstrant. Quant à moi, orné seulement du nom d'emprunt, dont tes lèvres d'enfant m'ont naïvement paré, je ne touche à toi que par ta mère. Je suis le papa non reconnu, pas même apparenté, dont aucune législation ne formule encore le : is pater est quem demonstrat amor, de l'avenir peut-être ! A présent, va, je t'écoute.

JACQUES

Lorsque je vous ai dit tout à l'heure : « Mon père a été tué, » vous m'avez répondu : « C'est bien possible. »

ROCVILLE

Oui. Eh bien!

JACQUES

Eh bien, le mot exact est : assassiné.

ROCYILLE

Tu en es sûr?

JACQUES

Il n'y a pas de preuves.

D'instinct alors?

JACQUES

Oui.

ROCVILLE

Pourquoi veux-tu que ton instinct te trompe? En connaistu l'assassin?

JACQUES

Pas encore.

ROCVILLE

Et si c'était moi?

JACQUES

C'est vrai alors?

ROCVILLE

Qu'est-ce qui est vrai?

JACQUES, reculant.

Mais... mais... que le ciel croule!

ROCVILLE, avec tendresse.

Mon pauvre petit!

JACQUES

Oh! ce calme! Fou que je suis]! (Test une épreuve? Elle est trop forte pour moi.

ROC VILLE

Je le vois bien. Pourtant, je désire en maintenir l'hypothèse. Réponds-moi, Jacques. Qiw ferais-tu si j'étais un assassin,

l'ass;issiii, cel assassin !

JACQUES

[magine-t-on cela?

ROCVILLE

Aisément. D'abord tu pourrais me livrer à la justice.

JACQUES

Vous?

ROCVILLE

Mais j'irais, à la simple prière.

JACQUES

J'aimerais mieux mourir cent fois.

ROCVILLE

Alors venger ton père à la façon romaine, héroïquement, comme on l'enseigne dans les livres de classe.

JACQUES

Oh! où est l'héroïsme?

ROCVILLE

Et mon crime pourtant, si je l'avais commis?

JACQUES

J'essaierais de vous en justifier.

ROCVILLE

Et si je ne m'en repentais pas?

De vous en absoudre alors.

ROCVILLE

De quel droit, jeune justicier?

JACQUES

Vous auriez assassiné un homme, et vous n'en auriez point de remords?... Vous, oh! non!

ROCVILLE

En a-t-il eu, lui, des cent mille hommes dont sa statue signe le massacre?

JACQUES

Le soldat tue l'ennemi.

ROCVILLE

Le juge aussi!

JACQUES

Vous n'étiez pas un magistrat à cette époque.

ROCVILLE

On l'est en tout temps de sa conscience sous les pieds du maître obscur qui dort là-haut.

JACQUES

Alors qu'est-ce que le meurtre?

Rien, à peine un acte perdu dans l'activité universelle, mais, en principe, la grande loi des êtres et la clé de la création. Le meurtre, regarde, tu le verras en tout, partout, non seulement dans l'impitoyable nature mais dans les sociétés les plus attiques, les plus chrétiennes. La liberté s'alimente de tueries ; le progrès jonche la terre de ses victimes écrasées. L'art et la

science abattent leur homme à tout coup, ici pour un chefd'œuvre, là pour une découverte. Quant aux religions, c'est de sang humain qu'elles trempent leurs cloches. Sous les deux astres, homicides aussi, qui nous alternent l'ombre et la lumière, qui ne tue pas est tué, soit par haine, soit par amour. L'enfant tue la mère, la femelle le mâle, et le baiser lui -môme est une œuvre de mort. Ce qu'on appelle : vivre, c'est attendre son tour de la décimation, quotidienne, régulière, prévue et le hasard de son numéro d'abattoir. Pas un être organisé ne dure le temps normal de son organisme, ne termine sa tâche, ne fournit sa mesure, ne touche sa part de revenu terrestre. On prête au Dieu du Sinaï le : « Tu ne tueras point » des philosophes, lorsqu'il n'use son éternité qu'à arracher violemment de nos corps les âmes éperdues qu'il y a mises; notre auteur céleste est le tueur des tueurs, et l'assassin type et modèle. Du haut de ses sept montagnes d'ossements, Adonaï, dans les nuées, s'amuse. « Tu ne tueras point ! — Sous quelle peine ? — Sous peine de mort ! — Après vous, Seigneur ! D'ailleurs, vois le piège dérisoire; ce qu'il a fait de plus facile au monde, c'est de tuer. On peut tuer d'un coup d'ongle, d'une pointe d'épingle, avec une pincée de poudre, sans armes, par l'ouverture d'une porte à la bise, par une trahison, une calomnie, un mot, un regard, un sourire. Oui, les sourires, il en est de mortels comme des parfums de fleurs vénéneuses. La besogne meurtrière est à la portée d'un enfant, d'un fou, d'un passant ivre, son geste ne demande que la plus molle des détentes, et tandis que les éléments complices, l'eau, l'air, la terre et le feu se disputent l'office de bourreaux de l'espèce humaine, la malheureuse ne produit rien, ne fonde rierf, ne rêve rien qui ne concoure à sa propre extermination. Voilà ce que c'est que le meurtre, notre fonction.

Je m'explique maintenant votre clémence au tribunal pour les meurtriers.

ROCVILLE

Jure-moi donc que tu n'as jamais assassiné personne?

JACQUES

Sciemment, au moins.

ROCVILLE

Qu'est-ce que tu fais pourtant en ce moment?

(Il tombe brisé sur un fauteuil, les mains sur le cœur.)

JACQUES^ courant à lui.

Mon Dieu, papa! C'est vous, réellement vous! Vous avez assassiné mon père;

ROCVILLE

Tu le vois bien.

JACQUES

Oh! silence! Ces portes ne sont pas assez closes! Ne l'avouez qu'à moi.

ROCVILLE

Pourquoi, si je l'ai fait?

JACQUES

Ma mère ne le sait pas au moins?

ROCVILLE

Si, je viens de le lui dire.

A elle! Quel homme êtes-vous donc?

LE COMBAT 1>K CERFS 26p

ROCVILLE, se levaqt.

In homme assurément, et, je l'espère, un honnête homme.

JACQUES

Que vous avait-il fa il ?

ROC VILLE

Que t'importe?

JACQUES J'ai bien au moins le droit de le savoir.

ROCVILLE

Tu es son fils, je me tairai.

JACQUES

Vous respecte/ son nom et vous versez son sang!

ROCVILLE

Tu te marieras, le nom se transmet.

JACQUES

Le sang aussi.

ROCVILLE

C'est moins sûr.

JACQUES

Mais enlîn tout meurtre a une cause. De vous, elle doit être juste. Quelle est-elle?

Est-ce que vraiment tu ne l'as pas encore devinée?

JACQUES

Si, vous aimiez ma mère.

ROCVILLE

Ce nest pas assez, elle m'aimait aussi.

JACQUES

Et il vous l'avait prise ?

ROCVILLE

Volée.

JACQUES

Il y a d'autres moyens.

ROCVILLE

Deux, le divorce et l'adultère. Le premier n'existait pas. Le second? Elle est ta mère.

JACQUES

Le. duel.

ROCVILLE

Il la déshonorait.

JACQUES

Questions de prétextes.

Si je l'avais tué publiquement, j'étais à jamais séparé d'elle par le scandale. S'il m'avait tué, il la gardait,

JACQUES

Mais il l'aimait aussi, peut-être?

ROCVILLE

Raison de plus.

JACQUES

Ah! c'est affreux!

ROCVILLE

Dis-le à la nature. C'est le combat de cerfs.

JACQUES

Et moi, dans tout cela, moi, son fils, qui n'avais pas encore

les yeux ouverts, qui ne pouvais pas défendre mon père? Voilà ce qui est lâche.

ROCVILLE Ils sont ouverts, venge-le. (Il démasque le revolver de la barrette.)

JACQUES Sur qui?

ROCVILLE

Sur moi. C'est avec cette arme que je l'ai frappé ! Prendsla et frappe.

JACQUES, reculant.

Moi... Vous... que je?...

ROCVILLE, il coiffe la barrette.

Le président Rocville t'absout et moi je te pardonne. Fais justice.

JACQUES

Justice? Ah! où est-elle, entre la terre et les cieux?

ROCVILLE

Dans ta conscience. Écoute-la.

JACQUES

Je ne l'entends plus. Je ne suis qu'un homme, la tâche est pour un Dieu.

ROCVILLE

Courage !

JACQUES

Quoi que je fasse, je trahis un devoir; où que je me retourne, je me heurte à l'airain d'une loi. Mon front se brise, mon cerveau éclate, ma raison s'échappe. (Laure entre.) A moi, maman!

LAURK, elle le reçoit dans ses bras.

Il est le père de ta sœur... (Philippe paraît.) Voici celui qu'elle aime... (Elle lui donne le revolver.) Tire, mon fils.

JACQUES Ah! Philippe!...

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