SCENE III ROGVILLE, JACQUES
(Il va prendre dans une armoire un revolver qu'il place en vue sur son bureau de travail et couvre de sa barrette.)
ROGVILLE, à Jacques qui entre C'est toi : Entre, ferme la porte et parle.
JACQUES, debout.
Vous m'avez dit : « Cherche, » j'ai cherché !
ROCVILLE
Quoi ?
JACQUES
La vérité sur la mort de mon père.
Et qu'as-tu trouvé ?
JACQUES
Il n'y a pas eu suicide. Il a été tué.
ROCVILLE
C'est bien possible. Assieds-toi. Que le général ait été tué ou qu'il se soit tué lui-même, t'en tourmentes-tu donc à ce point ?
JACQUES
Mortellement.
ROCVILLE
Pourquoi n'es-tu pas venu m'en parler plus tôt ?
JACQUES
J'espérais que le cauchemar se dissiperait.
ROCVILLE
Il ne s'est donc pas dissipé ?
JACQUES
Non, au contraire.
ROCVILLE
Mais comment es-tu hanté par le souvenir d'un homme que tu n'as pas connu, qui ne t'a jamais vu lui-même, et qui était mort, tué ou non, lorsque tu vins au monde !
JACQUES
Un seul mot l'explique, il fut mon père.
ROCVILLE
Est-ce qu'il te manque ?
JACQUES
Oh ! papa !
ROGVILLE
Pourtant tu le regrettes, puisque lu en rêves.
JACQUES
Est-ce que je sais ce qui se passe en moi ?
ROGVILLE
Tu dois pouvoir y démêler ce qui te renoue si fortement à l'homme, vingt-cinq ans oublié, que la loi a fait ton père.
JACQUES
La loi et la nature aussi.
ROGVILLE
Sans doute. Mais puisque tu l'invoques, la nature, demandelui de te guider dans l'obscurité de tes sentiments comme elle l'a fait sans doute dans celle de tes recherches.
JACQUES
Elle me dit de mon père ce que vous m'en confirmez vousmême, avec tout le monde, qu'il est illustre et que je porte son nom.
ROGVILLE
C'est l'histoire qui t'informe de cela, ce n'est pas la nature. Elle ne parle pas de gloire, elle, elle ne parle que d'amour.
JACQUES
Qui serai s-je si je n'aimais pas celui qui m'a donné la vie?
Médiocre présent par lui-même. A peu près celui de la
pierre brute el boueuse que te hasard offre au nègre ignare. Elle ne devient un diamant que grâce à rémeri du lapidaire. Mais enfin, un homme est venu qui, h la suite de milliers d'autres, t'a transmis cela, la vie, et auquel tu en as l'obligation immédiate.
JACQUES
Après celle qu'on en a à Dieu.
ROCVILLE
Oh '..Dieu, ne [t'en mets pas en peine! Il gâche la graine. Mais on ne fera pas d'ici longtemps refluer une morale qui a la force d'ailleurs de quatre cents siècles de tradition pour elle. 11 est consacré que ce mérite accidentel de jeter sur la terre une bête humaine de plus, confère la vénérabilité paternelle, ipso facto et sans plus.
JACQUES
Que me dites-vous donc ?
ROCVILLE
Ce qu'il est nécessaire que tu entendes.
JACQUES
A quel sujet?
ROCVILLE
Eh bien, mais au sujet du meurtre du général, n'en traitons-nous pas? Or, dans cet immémorial lieu commun de la paternité, le commandement est celui-ci : « Tu honoreras ton père et ta mère », et non point : « Tu aimeras ». Toi, tu renchéris, tu aimes et par rétroaction.
JACQUES
Ai -je tort?
R0CVILLE
Pour ta mère, non. Quant à sou premier mari, c'est sans doute pour regagner les vingt-cinq ans perdus?
JACQUES
Le sarcasme est dur dans votre bouche !
ROCVILLE
Apprends-moi donc dansquel ordre de sentiment se classe l'affection que tu me témoignes, à moi, et si je la dois à ton cœur ou à ta raison?
JACQUES Rien qu'à mon cœur, je vous l'atteste.
ROCVILLE
Tl t'est donc facile de la définir.
JACQUES
Rien de plus simple, c'est l'amour filial.
ROCVILLE
11 y en a donc deux ?
JACQUES
Comment ?
Tu ne t'appelles pas Rocville, et je ne m'appelle pas Séguin.
JACQUES
C'est qu'il y en a deux, en effet.
ROCVILLE
Qui sont ?
JACQUES Je ne m'en rends pas compte.
ROCVILLE
Tu es cependant bien placé pour les distinguer l'un de 'autre.
JACQUES
Eh bien, l'un est l'amour illiai que l'on doit, l'autre celui que Ton voue.
ROCVILLE
Librement.
JACQUES
Oui.
ROCVILLE
Par exemple?
JACQUES
Ah 1 vous le savez bien ! Le mien pour vous.
Aucun commandement ne te prescrit celui-là, ni dans les codes, ni dans les bibles. Te lie-t-il à moi, moins que l'autre au trépassé !
JACQUES
Non, certes.
ROCVILLE
Te lie-t-il autant ?
JACQUES
Au moins, oui !
ROCVILLE
Te lie-t-il davantage ?
JACQUES
A cela je ne puis encore vous répondre.
Parce que?
ROCVILLE
JACQUES, le regardant.
Parce que je viens en faire L'épreuve.
ROCVILLE, soutenant le regard.
Fais-la.
JACQUES Revenons à mon père.
Lequel?
JACQUES
Ah ! de grâce ! ce que j'ai à vous dire est d'une gravité effrayante.
ROCVILLE
Raison de plus pour bien fixer l'état des choses. J'ai cette habitude de magistrat. Donc le général comte Séguin est ton père légal, celui dont la loi romaine écrit encore : Ispater est quem nuptiœ demonstrant. Quant à moi, orné seulement du nom d'emprunt, dont tes lèvres d'enfant m'ont naïvement paré, je ne touche à toi que par ta mère. Je suis le papa non reconnu, pas même apparenté, dont aucune législation ne formule encore le : is pater est quem demonstrat amor, de l'avenir peut-être ! A présent, va, je t'écoute.
JACQUES
Lorsque je vous ai dit tout à l'heure : « Mon père a été tué, » vous m'avez répondu : « C'est bien possible. »
ROCVILLE
Oui. Eh bien!
JACQUES
Eh bien, le mot exact est : assassiné.
ROCYILLE
Tu en es sûr?
JACQUES
Il n'y a pas de preuves.
D'instinct alors?
JACQUES
Oui.
ROCVILLE
Pourquoi veux-tu que ton instinct te trompe? En connaistu l'assassin?
JACQUES
Pas encore.
ROCVILLE
Et si c'était moi?
JACQUES
C'est vrai alors?
ROCVILLE
Qu'est-ce qui est vrai?
JACQUES, reculant.
Mais... mais... que le ciel croule!
ROCVILLE, avec tendresse.
Mon pauvre petit!
JACQUES
Oh! ce calme! Fou que je suis]! (Test une épreuve? Elle est trop forte pour moi.
ROC VILLE
Je le vois bien. Pourtant, je désire en maintenir l'hypothèse. Réponds-moi, Jacques. Qiw ferais-tu si j'étais un assassin,
l'ass;issiii, cel assassin !
JACQUES
[magine-t-on cela?
ROCVILLE
Aisément. D'abord tu pourrais me livrer à la justice.
JACQUES
Vous?
ROCVILLE
Mais j'irais, à la simple prière.
JACQUES
J'aimerais mieux mourir cent fois.
ROCVILLE
Alors venger ton père à la façon romaine, héroïquement, comme on l'enseigne dans les livres de classe.
JACQUES
Oh! où est l'héroïsme?
ROCVILLE
Et mon crime pourtant, si je l'avais commis?
JACQUES
J'essaierais de vous en justifier.
ROCVILLE
Et si je ne m'en repentais pas?
De vous en absoudre alors.
ROCVILLE
De quel droit, jeune justicier?
JACQUES
Vous auriez assassiné un homme, et vous n'en auriez point de remords?... Vous, oh! non!
ROCVILLE
En a-t-il eu, lui, des cent mille hommes dont sa statue signe le massacre?
JACQUES
Le soldat tue l'ennemi.
ROCVILLE
Le juge aussi!
JACQUES
Vous n'étiez pas un magistrat à cette époque.
ROCVILLE
On l'est en tout temps de sa conscience sous les pieds du maître obscur qui dort là-haut.
JACQUES
Alors qu'est-ce que le meurtre?
Rien, à peine un acte perdu dans l'activité universelle, mais, en principe, la grande loi des êtres et la clé de la création. Le meurtre, regarde, tu le verras en tout, partout, non seulement dans l'impitoyable nature mais dans les sociétés les plus attiques, les plus chrétiennes. La liberté s'alimente de tueries ; le progrès jonche la terre de ses victimes écrasées. L'art et la
science abattent leur homme à tout coup, ici pour un chefd'œuvre, là pour une découverte. Quant aux religions, c'est de sang humain qu'elles trempent leurs cloches. Sous les deux astres, homicides aussi, qui nous alternent l'ombre et la lumière, qui ne tue pas est tué, soit par haine, soit par amour. L'enfant tue la mère, la femelle le mâle, et le baiser lui -môme est une œuvre de mort. Ce qu'on appelle : vivre, c'est attendre son tour de la décimation, quotidienne, régulière, prévue et le hasard de son numéro d'abattoir. Pas un être organisé ne dure le temps normal de son organisme, ne termine sa tâche, ne fournit sa mesure, ne touche sa part de revenu terrestre. On prête au Dieu du Sinaï le : « Tu ne tueras point » des philosophes, lorsqu'il n'use son éternité qu'à arracher violemment de nos corps les âmes éperdues qu'il y a mises; notre auteur céleste est le tueur des tueurs, et l'assassin type et modèle. Du haut de ses sept montagnes d'ossements, Adonaï, dans les nuées, s'amuse. « Tu ne tueras point ! — Sous quelle peine ? — Sous peine de mort ! — Après vous, Seigneur ! D'ailleurs, vois le piège dérisoire; ce qu'il a fait de plus facile au monde, c'est de tuer. On peut tuer d'un coup d'ongle, d'une pointe d'épingle, avec une pincée de poudre, sans armes, par l'ouverture d'une porte à la bise, par une trahison, une calomnie, un mot, un regard, un sourire. Oui, les sourires, il en est de mortels comme des parfums de fleurs vénéneuses. La besogne meurtrière est à la portée d'un enfant, d'un fou, d'un passant ivre, son geste ne demande que la plus molle des détentes, et tandis que les éléments complices, l'eau, l'air, la terre et le feu se disputent l'office de bourreaux de l'espèce humaine, la malheureuse ne produit rien, ne fonde rierf, ne rêve rien qui ne concoure à sa propre extermination. Voilà ce que c'est que le meurtre, notre fonction.
Je m'explique maintenant votre clémence au tribunal pour les meurtriers.
ROCVILLE
Jure-moi donc que tu n'as jamais assassiné personne?
JACQUES
Sciemment, au moins.
ROCVILLE
Qu'est-ce que tu fais pourtant en ce moment?
(Il tombe brisé sur un fauteuil, les mains sur le cœur.)
JACQUES^ courant à lui.
Mon Dieu, papa! C'est vous, réellement vous! Vous avez assassiné mon père;
ROCVILLE
Tu le vois bien.
JACQUES
Oh! silence! Ces portes ne sont pas assez closes! Ne l'avouez qu'à moi.
ROCVILLE
Pourquoi, si je l'ai fait?
JACQUES
Ma mère ne le sait pas au moins?
ROCVILLE
Si, je viens de le lui dire.
A elle! Quel homme êtes-vous donc?
LE COMBAT 1>K CERFS 26p
ROCVILLE, se levaqt.
In homme assurément, et, je l'espère, un honnête homme.
JACQUES
Que vous avait-il fa il ?
ROC VILLE
Que t'importe?
JACQUES J'ai bien au moins le droit de le savoir.
ROCVILLE
Tu es son fils, je me tairai.
JACQUES
Vous respecte/ son nom et vous versez son sang!
ROCVILLE
Tu te marieras, le nom se transmet.
JACQUES
Le sang aussi.
ROCVILLE
C'est moins sûr.
JACQUES
Mais enlîn tout meurtre a une cause. De vous, elle doit être juste. Quelle est-elle?
Est-ce que vraiment tu ne l'as pas encore devinée?
JACQUES
Si, vous aimiez ma mère.
ROCVILLE
Ce nest pas assez, elle m'aimait aussi.
JACQUES
Et il vous l'avait prise ?
ROCVILLE
Volée.
JACQUES
Il y a d'autres moyens.
ROCVILLE
Deux, le divorce et l'adultère. Le premier n'existait pas. Le second? Elle est ta mère.
JACQUES
Le. duel.
ROCVILLE
Il la déshonorait.
JACQUES
Questions de prétextes.
Si je l'avais tué publiquement, j'étais à jamais séparé d'elle par le scandale. S'il m'avait tué, il la gardait,
JACQUES
Mais il l'aimait aussi, peut-être?
ROCVILLE
Raison de plus.
JACQUES
Ah! c'est affreux!
ROCVILLE
Dis-le à la nature. C'est le combat de cerfs.
JACQUES
Et moi, dans tout cela, moi, son fils, qui n'avais pas encore
les yeux ouverts, qui ne pouvais pas défendre mon père? Voilà ce qui est lâche.
ROCVILLE Ils sont ouverts, venge-le. (Il démasque le revolver de la barrette.)
JACQUES Sur qui?
ROCVILLE
Sur moi. C'est avec cette arme que je l'ai frappé ! Prendsla et frappe.
JACQUES, reculant.
Moi... Vous... que je?...
ROCVILLE, il coiffe la barrette.
Le président Rocville t'absout et moi je te pardonne. Fais justice.
JACQUES
Justice? Ah! où est-elle, entre la terre et les cieux?
ROCVILLE
Dans ta conscience. Écoute-la.
JACQUES
Je ne l'entends plus. Je ne suis qu'un homme, la tâche est pour un Dieu.
ROCVILLE
Courage !
JACQUES
Quoi que je fasse, je trahis un devoir; où que je me retourne, je me heurte à l'airain d'une loi. Mon front se brise, mon cerveau éclate, ma raison s'échappe. (Laure entre.) A moi, maman!
LAURK, elle le reçoit dans ses bras.
Il est le père de ta sœur... (Philippe paraît.) Voici celui qu'elle aime... (Elle lui donne le revolver.) Tire, mon fils.
JACQUES Ah! Philippe!...