SCÈNE Y
HONORÉ, HÉLÈNE, puis L'ABBÉ
HONORÉ
De quelle singulière affection t'es-tu prise pour cette petite fille ? C'est une paysanne !
HÉLÈNE, sèchement.
Pardon ; en amitié, il n'y a pas de mésalliance !
HONORÉ, de lionne humeur.
Ne te fâche pas. Je viens de recevoir une lettre de la marquise : elle ne comprend plus rien, dit-elle à la durée de notre villégiature, et elle demande en plaisantant si tu es tombée amoureuse d'un jeune Cauchois.
HÉLÈNE, mordante.
Elle a la plaisanterie... orléaniste, la marquise.
HONORÉ
Est-ce que tu ne trouves pas les de Bourgine assez purs !
HÉLÈNE
Pour ce que je veux en faire...
HONORÉ
11 m'avait pourtant semblé que son fils Stanislas-Xavier t'avait moins déplu que les autres prétendants. Cet hiver, tu as admis ses soins ; tu as même visiblement toléré qu'il te fit la cour.
Entre l'abbé.
HÉLÈNE
C'était cela la cour, sous Guizot ? Il est stupide, mon oncle, votre Slanislas-Xavier !
HONORÉ
Diantre ! Et de Blémoncourt "? que penses-tu de Blémoncourt ? C'est un beau nom, presque aussi vieux que le nôtre, et le comte le porte dignement.
HÉLÈNE, mordante.
Depuis quarante-deux ans, dit-on...
L'ABBÉ, riant plus fort.
C'est charmant ! J'entends son père. Il cinglait comme elle!
HONORÉ
Tu es nerveuse, aujourd'hui... Ce pauvre de Blémoncourt ! Le coup lui sera sensible.
HÉLÈNE, cinglant.
Je ne suis pas la seule riche héritière de France.
L'ABBE, éclatant Je rire.
C'est René... je te dis que c'est René !...
HONORÉ
D'autant qu'il avait presque ma parole.
HÉLÈNE, décidée.
C'est différent, publiez les bans !
HONORÉ
J'ai dit « presque ».
HÉLÈNE, avec autorité.
C'est déjà trop.
HONORÉ
Quelle cbevalerie ! Tudieu !
L'ABBE, battant Jes mains.
Tu es superbe, ma nièce, embrasse-moi !
HONORÉ, pensif.
C'est singulier, décidément !
HÉLÈNE
Qu'est-ce qui est singulier?... Ce que je dis ?
HONORÉ, la menaçant Ju Joigt.
Et surtout ce que tu penses !
HÉLÈNE, brève.
C'est la même ebose, mon oncle, toujours !
HONORÉ
Alors, c'est un parti pris... Tu aimes quelqu'un'?...
Ou elle veut rester fille ? Laisse-la donc tranquille.
HÉLÈNE, se radoucissant.
Non pas, j'attends ! voilà tout !
HONORÉ
Qui ?
HÉLÈNE, clic s'assied devanl le livre.
Mon mari !
L"ABBÊ
Qui est-ce ?...
HÉLÈNE, taquine.
Lui!
HONORÉ
Lui, c'est-à-dire Monsieur l'Idéal ; comment est-il. Monsieur l'Idéal ?
HELENE, a\ec an sourire.
Très beau, naturellement !
HONORÉ Enfin, beau comme qui ?... Compare !
HÉLÈNE, toujours taquine.
Beau... comme lui...
L'ABBÉ, avec admiration.
Elle te roulera, Honoré !
HONORÉ, moqueur
Très brave.
Très bon.
Spirituel.
Instruit.
HO.\ni;H L'ABBÉ
Distingué.
HONORÉ
Adroit.
LAl;l;K
Probe.
HONORÉ
Artiste.
L'ABBÉ
Quoi encore '?
HONORÉ
HÉLÈNE
Mais amoureux, par exemple !
HONORÉ, même jeu.
Amoureux et roi de Perse ! Il est à la portée de la main, ton idéal. Je suppose qu'il te le faut aussi riche et noble ?
HÉLÈNE, grave.
Riche, non ! noble, oui !
L'ABBÉ, comiquement.
Ainsi, s'il s'appelait Benoît, ton idéal ; pas d'idéal!...
HÉLÈNE, riant.
Il est rare qu'un idéal s'appelle Benoît, mon oncle !
L'ABBÉ
Eli ! eh î cela s'est vu : il y a des madame Benoit •
HONORE, on sondeur.
Tu ris *?... Eh bien, moi, j'ai ton affaire !
HÉLÈNE, incrédule.
Vous m'étonnez !
BONORÉ
C'est ainsi, cependant ; et je ne badine plus !
L'ABBÉ, inquiet.
Dis-tu vrai, Honoré ?
HÉLÈNE, 1res nette.
Prenez garde, car cette liste de qualités est encore incomplète. Il m'en faut une dernière, décisive, sans laquelle rien ne compte !
Dis : il faut :'...
HÉLÈNE
Que je l'aime !...
HONORE, plongeant dans ses \eu\.
Regarde-moi bien. Tu l'aimes ?...
L \C1;K, suffoqué.
Es-tu fou. mon frère '?... Oue lui dis-tu là ?
HONORE, se retournant virement.
Tu sais donc qui c'est, l'abbé '.'...
Entre un domestique.
LE DOMESTIQUE
M. Philippe Givron demande à parler à Mademoiselle...
HÉLÈNE, impérieuse.
Je n'y suis pas, je ne reçois pas !
• HONORÉ, insinuant.
Comment, ton cavalier ? c'est une injure gratuite. Tu me forces bien à recevoir son père !
HÉLÈNE, révoltée.
Ah ! duc et marquis d'Argeville, vous ne savez pas ce que vous faites, en ce moment.
HONORÉ
Il n'y a qu'un instant tu embrassais sa sœur à pleines joues !
HÉLÈNE, décidée.
Introduisez M. Givron. Mais vous allez me laisser seule avec lui, j'ai à lui parler en effet.
HONORÉ, faussement naïf.
Je ne vois aucun inconvénient à te laisser seule avec ce jeune homme ; n'est-ce pas, l'abbé ? il est bien élevé, ton élève?... Eh bien! viens! Mais tu as l'air pétrifié ! Viens donc, Michel !
Il l'entraîne.
HÉLÈNE, seule.
Qu'est-ce que cela signifie '.'... pourquoi me pousset-il à ma perte... ou plutôt à la sienne '? Est-ce qu'il veut que je l'épouse, à présent ?... Hélène Blondel,.moi ! ah ! c'est impossible ! Il fallait m'élever autrement, alors !... Le pli est pris... On dirait vraiment qu'il n'y a plus que moi qui sois d'Argeville ici !... Ah ! il faut en finir!...
Enlre Philippe.