SCÈNE PREMIÈRE BLONDEL, seul, puis ISOLE
BLONDEL, seul, il lient un papier.
Voici l'acte d'adoption de mes deux enfants. Philippe revient demain. Que contiens-tu, triste feuille, la douleur OU la joie! (Il pose le papier sur la table, et se lève.) Celte
année, sans le voir, m'a paru éternelle. J'ai cruellement végété. Eh bien, c'était préférable, cette angoisse d'une année, à celle qui m'étreint aujourd'hui. Il sera ici demain. Que lui dirai-je ? Rien. Je n'ai plus rien à lui dire, voici l'acte d'adoption, voilà tout. S'il ne signe pas ! Ah ! s'il ne signe pas !... quelle duperie que la vie! et quel martyre que l'honneur!... Mais, que disje, ingrat que je suis, ne me reste-t-il pas Isole ! Ne suis-je pas amplement payé de tout ce que j'ai fait, par le candide amour de cet ange ! Isole, qui jamais ne me manque, qui est toujours là, occupant la place de Denise ; Isole qui n'aime que son frère et moi, qui oublie de songer à tout autre amour, à vingt ans ! Il faudra bien
LE NOM oô~
cependant que je lui dise que je ne suis pas son père. Me croira-t-elle '•' Ah ! que ce soit au dernier moment, à la dernière minute, afin qu'elle n'ait à souffrir, que le temps de signer; la voici.
Entre Isole. A qui songez-vous, mon père ?
BLONDEL Au même que toi, fillette.
ISOLE
Avez-vous regardé l'almanach, aujourd'hui'? BLONDEL
Non ; depuis douze mois, je ne regarde que l'horloge.
ISOLE
Les douze heures sont lentes, mais les douze mois passent vite. Demain sera un beau jour !
BLONDEL
Tu crois ?
ISOLE
Dame !... Philippe sera ici !
BLONDEL
Il y serait déjà, ma chérie, s'il nous apportait le bonheur. Enfin, peut-être est-il guéri de cet amour insensé. En tout cas, ce voyage lui aura profité : il aura vu l'Italie, l'Autriche, la Hongrie, l'Europe entière, et dans l'Europe entière il aura rencontré, barrant toutes les voies de l'avenir, les burgs et les donjons barbares de l'orgueil nobiliaire. Les nobles sont les mêmes en tous
pays, des duc Honoré, et leurs filles sont des Hélène !... tous sourds, aveugles et pétrifiés dans la rouille de leurs cottes de mailles. Mais le pauvre enfant, s'il l'aime encore !
Mademoiselle Hélène est une fille très probe, et elle aime Philippe. Son noviciat d'un an n'a été qu'une sorte de retraite pour échapper au monde et se recueillir. Je connais ses sentiments sur la vie religieuse. Elle carmélite ? Non. C'est comme si l'on venait vous annoncer que je suis cantinière !
BLONDEL
Tu espères, alors ?
ISOLE Oui.
BLONDEL
11 y a longtemps que je veux t'adresser une question. Tu vas me répondre selon ta conscience, sans chercher les mots, et comme cela te viendra naturellement. Promels-le moi.
ISOLE
C'est promis.
BLONDEL
Lorsque tu es seule et que tu réfléchis à ce qui s'est passé entre ces nobles et nous, m'as-tu quelquefois blâmé secrètement d'avoir sacrifié l'amour de ton frère à l'honneur de notre famille ? Enfin, me trouves-tu égoïste i
ISOLE, baissant la lèle.
Père, je ne suis qu'une femme !
BLONDEL
Ah !... c'est très Grave !
Lli NOM 339
Vous voyez : je vous ai fâché !
BLONDEL Non pas, non pas.