‹ ThéâtreChapitre 113 sur 121 · SCÈNE VI PHILIPPE, puis HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI PHILIPPE, puis HÉLÈNE

PHILIPPE

Je ne la verrai plus !... que vais-je devenir?... et je sens qu'elle m'aime... Ah! avoir brisé cet orgueil, se deviner aimé, la désirer de toutes les ardeurs de mon sang, et rester là, cloué par la crainte de son mépris ! Qu'elle me méprise, si elle m'aime ! Qu'elle était belle, la pâleur aux joues, les narines frémissantes, la flamme aux yeux ! J'aurais dû la prendre et l'emporter. Car elle était à moi, à ce moment, bien à moi ! Et je ne la verrai plus. Ah ! mon père, ne me demandez plus rien, rien, je vous ai tout donné. (On frappe à la porte.) Quelle vie d'extase je lui préparais ! De quel baiser sans fin mon amour l'eût vêtue !... Il vaut mieux ne plus la revoir ; il a raison, ce duc! je ne résisterais plus. Je n'aurais plus la loyauté d'être si lâche !

HÉLÈNE, au dehors.

C'est moi, mon oncle, ouvrez !

PHILIPPE

Elle!... Puissance terrestre! mes jambes se refusent. Je vais tomber !

HÉLÈNE, du dehors.

Hâtez-vous un peu, mon oncle, j'ai froid.

PHILIPPE

Que décider? Ma vie est dans cette minute !.. Ah ! que tout périsse, je l'aime !

Il ouvre.

HÉLÈNE

Enfin !... Vous ne m'attendiez donc pas ?...

PHILIPPE, fermant la porte.

Oh ! non, je vous jure !

HÉLÈNE

Vous !... Veuillez rouvrir cette porte !

Philippe Demeurez !... Écoutez-moi !... vous ne sortirez pas !

HÉLÈNE

Me contraindrez-vous d'appeler ?

PHILIPPE, ouvrant la porte.

Appelez !

HÉLÈNE

Qu'est-ce que cela signifie?... Suis-je bien Hélène, et êtes-vous bien Philippe ?

PHILIPPE

Cela signifie que je ne peux plus vivre sans vous, que vous êtes ma femme, que tout le reste est un mensonge, et que je vous veux. Si vous tenez à ce que je le crie dehors, je vais le crier, et j'irai à la mort après, s'il faut y aller !

332 THEATRE D'EMILE BEIIGEUAT

HÉLÈNE, très bravement.

Monsieur, je n'avais jamais eu peur de ma vie ; c'est la première fois. Mais, c'est fini, je suis prèle à me défendre !

PHILIPPE

Vous défendre '?... Ah ! c'est vrai, je perds le sens. Pardon !

HÉLÈNE

Je vous aime mieux ainsi, vraiment. Séparons-nous, Philippe : nous n'avons rien à nous dire.

PHILIPPE

Où voulez-vous que j'aille, en vous quittant ? Voyez, je suis tellement possédé de vous , que tout vacille devant moi, même l'honneur !

HÉLÈNE

Suivons chacun notre route. La votre est encore plus belle que la mienne. Vous êtes entouré d'êtres bons et charmants qui vous aiment. Moi, je suis seule, et je n'ai pas d'amis. Vous triompherez de vous-même, vous oublierez !

PHILIPPE

C'est vous qui oublierez, vous noble, riche, belle, parmi les prétendants qui vous attendent là-bas, dans la ville maudite; c'est vous qui oublierez, et qui vous marierez, o torture !

Sur ce point, comme sur tous les autres, je suis fille de devoir, j'obéirai !...

PHILIPPE

Je ne le veux pas. Vous êtes à moi. Vous marier !•..

LE NOxM 333

Ah! jurez-moi que vous ne ferez. pas cela, ou je me brise le front sur cette muraille !...

HÉLÈNE

On ne peut jurer que ce que l'on est libre de tenir. Je ne suis pas libre. Si je l'étais, je serais à vous. Cela, je vous le jure... que voulez-vous de plus"'

PHILIPPE

Ce que je veux? Je veux vous voir, vous entendre, vous avoir, vivre de vous (il fait un pas versolie.), me nourrir et m'abreuver de toi. (Hélène se retourne vivement.) Tu

avoues que tu m'aimes, et tu raisonnes ! Tu dis que tu n'es pas libre, et tu m'aimes ! Tu dis que tu le jures, et tu mens !

HÉLÈNE, reculant.

Monsieur !

PHILIPPE, lui saisit, les deux mains.

Obéir, à qui '! si ce n'est à moi, dont tu es le bien, la chose et le domaine ! Ta beauté est à moi. Ta jeunesse est à moi. A moi tous les trésors de ton âme hautaine , de ton corps magnifique, et jusqu'à ce tremblement qui te déroule, te secoue et te brise entre mes bras.

Il la saisit par la (aille.

HÉLÈNE, tentant de se dégager

Laissez-moi !

PHILIPPE

Oui, à moi ces dents que tu serres, ces bras que tu tords, ces regards dont tu m'aveugles. Révolte-toi, tu n'en es que plus belle.

HÉLÈNE

Non, non !

il).

PHILIPPE

Renonce à la lulte, ma force est l'égale de mon amour ! (U 1 embrasse.) Que ne meurt-on du premier baiser!

HELENE, le repousse.

Lâche ! (Elle court à droite, au fauteuil.) Ah ! Philippe !

Elle éclate en sanglots, et baisse la tête sur le dossier. PHILIPPE

Ah ! cet orgueil des races, que mon baiser efface sur tes lèvres, tu vois bien que ce n'était qu'un mensonge ! (il va à elle.) Pleure, va; c'est ainsi que tu es toi-même! Et je le savais bien ! Pleure, Hélène, te voilà dans toute

ta pureté ! (Elle tombe assise dans le fauteuil.) Vois, c'est moi

qui tremble, maintenant!... Je n'ose plus toucher le pan de votre robe sacrée... Mon respect se prosterne devant votre défaillance sainte... Oui, pour ces larmes, ô vierge, qui tombent de vos yeux adoucis, je scelle un

pacte avec la mort. (Il tombe a genoux devant elle.)

Eh bien oui, je vous aime, Philippe. Mais qu'allonsnous devenir, mon ami? Si mon oncle entrait en ce moment, qu'est-ce que nous lui dirions ? ^Phiiip^c se relève.) Ah ! tu vois ! c'est mal!... tu te relèves, déjà.

L'abbé cl Honoré entrent PHILIPPE

Ce que nous lui dirions ? Ceci, Hélène : « Je l'aime, elle m'aime. La terre est loin ! »

Ils se séparent à l'entrée de l'abbé et d'Honoré.

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