SCÈNE VI Les Mêmes, BLONDEL
BLONDEL
C'est lui.
ISOLE, reculant.
Père, gardez-nous !
BLONDEL
Vous auriez pu vous épargner la révélation, monsieur, j'étais décidé à tout lui apprendre. Ah! mon chagrin a trop mûri, et ton absence a été trop longue aussi. Je faiblis; la vieillesse me prend, voilà ton père, mon fils.
HONORÉ
Il est noble à vous de le confesser, surtout en ce moment.
BLONDEL, i Isole.
C'est à toi, Isole, que je dois de comprendre que j'ai mal agi. J'ai voulu entraver la nature, moi, fils de la terre, et à cela je vois que je n'étais pas réellement un père. Le vrai père se sacrifie. C'est à ce signe qu'on le reconnaît. Épouse celle que tu aimes.
ISOLE Et insulte maman aussi.
HONORÉ
Est-elle donc insultée si je suis le seul coupable?
ISOLE
Je ne comprends rien à ce cpui se passe ; mais si vous êtes le seul coupable, pourquoi serions-nous les seuls malheureux ?
HONORÉ
Vous êtes dure, mademoiselle. Mais j'en atteste Dieu, ai-je jamais su ce qu'un hasard m'a révélé ? Trois hommes me devaient le secret de la naissance de mon fils. Quand m'ont-ils averti ? De quel droit me privaient-ils de ma juste postérité ? Ce que je fais en ce moment, il y a vingt ans que ce serait accompli. Depuis vingt ans Philippe d'Argeville serait chez lui, à son rang. Ah ! jeune fille, qui me contestez le droit de réparer un crime involontaire, je vous plains d'être déjà sans pitié.
ISOLE
Sans pitié, qui, moi? Mais ce que vous dites n'est pas vrai. Je ne vous crois pas. Vous n'êtes pas le père de Philippe.
PHILIPPE, à Blondcl.
Répondez, j'attends.
L'AlilJE, il entre île droite.
Je ne puis en entendre davantage. Je vais chercher Hélène.
BLONDEL
Adieu, mon enfant bien-aimé, sois heureux !
ISOLE
Et votre nom, fils de Quentin Blondel ? BLONDEL
Mon nom? qu'il sombre avec tout le reste. J"en étais trop fier aussi! La nature me châtie, et par ta voix de vierge elle a prononcé mon arrêt. Sois d'Argeville. Philippe, mais sois heureux. Je te portais malheur, avec mon triste dévouement.
PHILIPPE
Père !...
BLONDEL
Non, plus cela, je suis ton meilleur ami. Tout à l'heure dans la campagne, je voyais an petit chêne d'une coudée qui poussait dans un de mes prés. J'ai voulu l'arracher pour le planter devant la porte; mais je n'ai pu y parvenir, car il tenait, sous terre, par les racines, à la forêt d'Argeville. J'ai compris la leçon.
PHILIPPE
Père, vous m'avez recueilli, élevé, aimé, et si j'ai quelque chose de bon en moi, je ne le dois qu'à vous. Quelque impérieuse etfatale que soit la passion que j'ai au cœur, elle n'a rien éteint de mon amour pour vous: mais vous voyez bien à ma seule angoisse que je ne suis pas un Blondel.
HONORÉ
Vous êtes un d'Argeville, et de la tète aux pieds.
PHILIPPE
Oh! je le vois bien, à mon incertitude devant le devoir. Vous abandonnez vos fils, je déserte mon père :
c'est le sang qui parle. Que je suis lâche devant ce cloître qui renferme ma vie, mon soleil, mon paradis ! Que mon amour me torture ! Hélène, Hélène!...
BLON'DEL, courant à lui.
Elle est à toi, mon cher petit !
PHILIF'PE, montrant sa sœur.
Regardez donc le visage d'Isolé, (il va à isole.) Oui, tu as raison, c'est toi l'héroïsme et c'est toi le devoir. Mais écoute, je suis ici depuis huit jours, caché dans la chaumière close du pauvre Hormisdas. Je voulais la voir, elle, et lui parler. Je l'ai vue, et je lui ai parlé ! Eh bien, j'espère. Elle va venir ici ; elle l'a juré. Donne-moi cette journée encore. Ne te détourne pas ! N'aie pas honte de moi, ne pleure pas en dedans.
Il n'est pas ton père, il ment !
BLONDEL
Si, mon enfant !
ISOLE
Il n'est pas son père, non, je le sens là. (a l'abbé qui rentre.) N'est-ce pas, monsieur l'abbé, qu'il n'est pas le fils de ce méchant homme?