SCENE VII L e s M È m e s , L'ABBÉ
L'ABBÉ
Philippe, Hélène est dans cette chambre. Elle a tout
entendu. Je t'apporte sa décision irrévocable. Il y a sur cette table deux actes, l'un de reconnaissance, l'autre d'adoption. Par celui-ci tu deviens un d'Argeville, par cet autre, tu deviens un Blondel. Celui que tu signeras décidera de sa volonté.
PHILIPPE
Ah ! la cruelle ! l'impitoyable !
L'ABBÉ, lui tend une plunic.
Décide-toi.
PHILIPPE, à la table.
Je n'y vois plus! c'est affreux !
HONORÉ, montrant son acte.
Hélène est à vous, mon fils !
ISOLE, de l'autre côté.
Les filles d'Argeville, mon frère, sont belles aussi. Elles ont de grands yeux bleus, limpides, des chevelures épaisses et dorées, et de leurs lèvres rieuses s'envolent de vieilles chansons normandes qui consolent. Elles ont le port noble et le geste superbe, les filles d'Argeville, mon frère ; elles savent aimer sans condition . et garder leur serment. Les enfants qui naissent d'elles sont beaux, forts et avisés ; ils font honneur à leurs parents et aux parents de leurs parents, et quand on meurt entre leurs bras on sait du moins pourquoi l'on a vécu. Les filles d'Argeville, Philippe, sont de douces créatures.
PHILIPPE
Tu me déchires !
HONORÉ
Elle est là, elle vous voit, courage !
ISOLE, reprenant.
Mon frère, les moissons, cette année, ont été plus belles que jamais. La terre normande est la plus riche du monde. Nos prairies débordent de fleurs. Septembre resplendit dans nos vallées, et la tombe du vieil Hormisdas est couverte de passiflores. Voici l'époque des assemblées, les danses se nouent au seuil de l'hiver. L'homme le plus libre est le paysan, et le nom de Blondel est le plus beau des noms.
PHILIPPE
Tiens-moi la main, alors... Je ne peux pas.
ISOLE, regardant l'acte avec un cri.
Il n'est pas ton père, je le disais bien.
BLONDEL
Que dit-elle ?
ISOLE
Sur cet acte, il n'y a qu'un nom, celui de Philippe. C'est le vôtre, monsieur ; sur celui-ci, il y en a deux, Philippe et Isole. Vous n'êtes pas son père, puisque vous n'êtes pas le nôtre. Nous sommes jumeaux, monsieur le duc !
Ah ! donne !
Mon fils !
Je suis perdu !
Philippe
Il signe l'acte de Blondel.
BLONDEL
PHILIPPE
L'ABBÉ
Perdu... regarde, ingrat!