SCENE II MAUVILAIN. puis CLOTILDE et ÉVA
MAUVILAIN
Il sera ici dans deux heures !
ÉVA
Pauvre maman ! que de mal je te donne ! Bonjour, petit père. Me voilà debout, comme une grande fille ! Eh bien, tu ne m'embrasses pas pour ma récompense ?
MAUVILAIN
Chère martyre ! Mais c'est assez marcher, mon ange. Assieds-toi sur ce canapé, et surtout sois sage. A la moindre imprudence, je t'emporte dans ton lit, tu sais ?
ÉVA
Oh ! non, je l'en prie, petit père, j'en suis si lasse ! Il fait bon ici, on respire ! Tu ne veux pas me faire un plaisir : ouvre un peu, dis ! il fait un si beau soleil, mes fleurs doivent embaumer.
CLOTTLDE
Il n'y a pas d'inconvénient, Henri, vous pouvez nous le permettre.
MAUVILAIN Soit! |U revient s'agenouiller devant Éva.) Comment te Sens-
tu :'
ÉVA
Bien.
MAUVILAIN
Tu n'as plus de fièvre '?
ÉVA
Non.
MAUVILAIN
M'aimes-tu ?
ÉVA
Non.
MAUVILAIN
Ah ! ris encore ! 11 y a si longtemps, mon Dieu. Veuxtu que je te fasse une lecture pour te distraire ?
ÉVA
A quoi bon ? N'êtes- vous pas là tous les deux ? Mais toi aussi, maman, qui ne dis rien là-bas ! viens donc que je t'aime ! Oh ! que je suis bien ainsi, mes chers' parents ! Dis donc, père, te souviens-tu qu'un soir à Gênes, nous avions ouvert ainsi la fenêtre pour respirer l'air de la mer?
M Al' VILAIN
A Gênes, non !
ÉVA
Mais si, tu sais bien, je chantais : « Vaga Luna », de Bellini, qu'on venait de m'apprendre ; vous fumiez... tu fumais ton cigare, en causant sur la terrasse... Que je suis sotte ! non, ce n'est pas cela. Je ne me souviens pas, petit père ! J'ai peut-être aussi perdu la mémoire.
CLOT1LDE
Ma chère Éva, ne parlez plus, vous allez vous fatiguer.
ÉVA
Tu me dis « vous » comme autrefois, quand je te fâchais toujours.
MAUVILAJN, bas à Glotilde.
Tutoyez-la, vous êtes encore sa mère. (Clotilde embrasse
Éra.)
ÉVA
Allons, je vais marcher un peu . pour essayer mes forces... Non ! toute seule, petit père, jusqu'au piano, tiens ! (Elle s'assied au piano.) Tu vois, je suis forte ! et maintenant, puisqu'on m'ôte la parole, je vais faire de la musique.
MAUVILAIN
G était une ruse, méchante !
\jiiivaroitas
/ BIBLIOTHtCA
Cttaviens'ts
ÉVA
Oui, bon père ! Asseyez-vous tous les deux, et restons
tous comme au bon temps les uns près des autres, vous
causant, et moi... (Elle plaque un accord.) Ob ! qu'il est faux !
Bah ! tant pis, il y a si longtemps, lui aussi a perdu
l'habitude de parler. (Elle prélude au •• Vaga Lima ». — Mauvilain s'assied à droite et prend un journal sur le piano. — (llolilde à gauche ; elle prend une tapisserie sur le guéridon.)
EVA, s'arrètant.
Eh bien ! causez donc.
CLOTILDE Nous préférons t'écouter ma chérie ! [Éva chante le ;« Vaga
Lima », et, à la fin du morceau, elle tond en larmes. MAUVILAIN, qui la suit de l'œil.
Non, ne pleure pas, Éva, mon cher amour. Moi aussi je t'aime. Ne pleure pas, je t'en conjure.
ÉVA
Je ne peux pas, petit père, je souffre.
MAUVILAIN
Ah ! c'est ma faute ! je suis stupide aussi, de te laisser chanter... Ecoute, veux-tu me rendre bien heureux : je vais appeler la femme de chambre, et tu iras te reposer jusqu'au. dîner, veux-tu '!
Oui, père !
M Al 'VILAIN
Tu dormiras un peu, tu me le promets ?
Eva Je te promets. Tiens, c'est fini, tu vois. (Elle sort.)