SCENE VI MAUVILAIN, CLOTILDE. JACQUES
CLOTILDE. se précipitant.
Ils vont me la tuer ! Vous? qui êtes-vous ? allez-vousen ! ah ! allez-vous-en ! ah ! que j'ai peur !
MAUVILAIN
Restez, restez, monsieur!... Il y a un mois vous m'avez fait l'honneur de me demander la main de ma fille unique. Je ne retire jamais une parole donnée
CLOTILDE
Est-ce que vous allez la marier ?
M.U'YIL.UN
Sans doute.
Ah! mais, je deviens folle.
MAI-VILAIN
Reste le consentement de Mme Mau vilain.
CLOTILDE
Mon consentement à moi... ah !
MU VILAIN
Qui ne saurait vous être refusé, parce que je suis un honnête homme et que ma femme ne peut pas me démentir. Maintenant écoutez-moi, tous les deux : Je suis un bourgeois, moi, les sacrifices cornéliens n'ont le privilège ni de m'émouvoir, ni de me tenter. La loi de l'honneur est sans doute le ciment même de toute société, et ceux-là sont heureux et grands qui n'y ont jamais failli. Mais cette loi est de main humaine, et il y en a une autre qui la prime dans mon cœur, c'est la loi de nature. Je suis peut-être un homme mesquin, mais les plus beaux codes de la terre ne valent pas pour moi la vie de mon enfant, voilà pourquoi je vous la donne. -
clotii.dk
Quel homme êtes-vous donc?
MAUVILAiN
Un père. Il y a dans ce monde une frêle créature qui ne fait encore que balbutier la vie, et qui demain sera une femme, elle aussi ! un être mystérieux et doux dans l'àme duquel je suis plus à l'aise que Dieu dans son firmament ! Dieu connaît toutes ses étoiles, moi je
108 THÉÂTRE D'EMILE BEKUERAT
connais toutes les pensées de ma fille ; je les vois poindre, je les vois naître, éclater et s'éteindre, je les dirige, -je les admire, je leur souris! c'est mon ciel à moi, un ciel que m'a ouvert la paternité ! (Mouvement de ciotikie.) Ah ! vous ne pouvez me comprendre, nous avons aussi notre argot, nous autres ! Eh bien, cet être-là ne peut pas ne pas être heureux tant qu'il restera une goutte de sang dans mes veines. On parle de la fatalité, j'y crois, moi, depuis que je suis père, car j'ai eu la mienne : le bonheur de mon enfant. Savez-vous, vous qui dites l'aimer, que je n'avais pas besoin de voir ma fille pour affirmer qu'elle respirait ; que je n'avais pas besoin de l'entendre respirer pour compter les pulsations de son cœur ; que son sommeil même ne l'endormait pas pour moi ! Quelquefois, tenez, quand j'étais seul dans mon cabinet, au milieu de mes paperasses, je me mettais la tète entre les mains, et j'écoutais... Quoi? mon enfant qui jouait là-bas dans l'allée d'un parc lumineux ! Je l'entendais causer avec sa. mère, avec ses oiseaux, avec ses fleurs, et je lui répondais, et je la voyais sourire ! Et le monde propose à mon cœur un échange affreux, un troc effroyable ; et vous le trouvez injuste, infâme, inexorable ! vous gémissez de ma torture ! Eh bien, regardez : l'ouragan est passé, la sérénité commence. J'ai mis quarante ans à me bâtir un honneur inexpugnable, un nom respecté ! Périsse la forteresse, mais que ma fille vive, aime, sourie, et me bénisse !
CLOT1LDE
Ah ! je ne vous connaissais pas.
MAITII.AIN
J'ai vu un soir un pauvre ouvrier se priver de son morceau de pain, pour donnera sa fillette une méchante
PERE ET MARI lO'.i
poupée dont elle avait envie... Il faut croire que j'étais prédestiné, car c'est le père que j'ai trouvé heureux. Et n'allez pas au moins crier à l'héroïsme : cela est aussi simple qu'à un honnête homme de ne point mentir ; un père n'est pas un homme, c'est un dévouement. Et si les choses étaient bien faites en ce monde, on devrait mourir en mariant ses enfants. Quand vous serez père de famille, souvenez-vous de ces paroles qui sont les dernières que vous entendrez de ma bouche : L'Iscariote a vendu le fils d'un Dieu ; mais s'il l'avait vendu pour sauver son enfant, ce Dieu lui-même eût été tenu de lui pardonner son crime !