‹ ThéâtreChapitre 44 sur 121 · SCENE IV MARIA, FRÉDÉRIC · texte numérisé non relu

SCENE IV MARIA, FRÉDÉRIC

FRÉDÉRIC Pardon, madame... un mot ?

MARIA, avec un cri.

Ah! VOUS m'avez fait peur... (Le reconnaissant.) Vous encore, monsieur ? Est-ce une gageure ?

ANGE BOSANI 128

FIlÉDKlUi:

Pourquoi me fuyez-vous? Car vous me fuyez, c'est évident, madame.

MARIA

Et pourquoi ne vous fuirais-je pas, je vous prie '.' Est-ce que je vous connais ? Depuis un mois, je vous rencontre partout, tous les jours, sur mon passage, obstinément, indiscrètement... mais oui, indiscrètement, monsieur, je suis mariée.

Mais cela ne vous défend pas de causer avec moi, ou du moins de m'écouter.

MARIA

Eh bien, soit. Mais ce sera, je vous en avertis, pour la première et la dernière fois. Dites.

FRÉDÉRIC Pourquoi ?

MARIA, sévère.

Parce que je le veux ainsi.

FRÉDÉRIC

Je ne vous ai pourtant jamais fait aucun mal, et vous me traitez en ennemi!... Dans le monde, vous souriez aux banalités du premier venu !... Et c'est à moi que vous réservez'la triste faveur de ce refus incompréhensible '! Ah ! soyez-moi du moins indifférente !

MARIA

Encore une fois, laissez-moi, je ne vous connais pas.

FRÉDÉRIC, passionné,

Oh ! restez et jugez-moi. Je vous aime comme un fou,

et je tremble comme un enfant !... Je ne suis pas banal, allez ! et c'est mon âme entière qui passe par mes lèvres et appelle la vôtre.

MARIA

Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous? Pourquoi vous permettez-vous... non, pourquoi vous risquez-vous à m'aimer '? Sans doute, je vous ai parfaitement remarqué depuis un mois, et je vous avoue justement que je n'ai pas compris... Vous êtes jeune, vous pouvez prétendre à quelque autre amour plus heureux, plus pur, plus libre ! Votre talent...

FRÉDÉRIC

Mon talent ? Vous savez donc qui je suis ?

Eh bien, oui. On m'a dit que vous étiez peintre, et peintre de grand avenir ; que vous aviez eu le prix de Rome... On m'a dit cela et je n'en sais pas davantage. Mais enfin puisque le hasard m'a mis au courant de ces choses, laissez-moi vous donner un conseil d'amie, oui, d'amie. Ne m'aimez pas. D'abord, je n'en vaux pas la peine, et puis cet amour serait pour vous une source inépuisable de malheurs. Vous y perdriez tout ce qui fait de vous ce que vous êtes.

FRÉDÉRIC

Ce qui fait de moi ce que je suis m'importe peu, je vous assure. Mais ce qui fait de moi ce que je veux être, c'est mon amour. Depuis un mois, j'ai tant souffert par vous, que, par cela seul, je vous aimerais encore. Que de rêves j'ai construits sur vos rigueurs ! que d'espérances j'ai tirées de vos dédains ! Je me disais bien que c'était tenter l'impossible, mais c'est si tentant, l'im-

ANGE BOSANI li'..

possible ! Est-ce que je vous aurais aimée si vous aviez du m'aimer tout de suite? Aussi, quoi que vous fassiez de moi, quoi que vous décidiez de cet amour qui s'offre à vous dans toute son ardeur et sa foi, je vous remercie et je vous bénis, car vous avez ouvert en moi une fontaine ineffable d'angoisses et une plaie intarissable dont il est doux de mourir.

MARIA

Mais vous savez donc aussi mon nom ?

MARIA, à pari.

Je me perds, moi ! (Haut.) Monsieur...

FRÉDÉRIC

Non, non, vous avez dit : Frédéric ! Ne me reprenez rien !

MARIA

Soit. Frédéric. Mais répondez-moi. Savez-vous qui je suis !

FRÉDÉRIC

Mon amour est mon trésor, et je n'aurais point admis qu'un soupçon m'en effleurât le secret. Nul ne sait qui j'aime et personne n'a eu à prononcer votre nom devant moi. D'ailleurs, à quoi bon? Est-ce que je ne vous reconnais pas toujours ?

MARIA, à pari.

Périsse mon amour, je respecterai cette âme... Non, non, non, je ne t'aimerai pas, toi que j'aime.

FRÉDÉRIC

Qu'avez-vous ? Vous avez repris votre visage sévère. Vous ai-je offensée"?

MARIA

.Monsieur, je dois vous avouer qu'en malière d'amour je suis très sceptique. Je ne crois pas.

I RÉDÉRIC

Quelle preuve ?

MARIA, jetant son éventail à la mer.

Tenez, si vous me rapportez mon éventail... je suis à vous.

FRÉDÉRIC

Oh ! merci, madame !

MARIA

Est-ce que vous allez descendre là ?

FRÉDÉRIC Certes! Je crois bien ! Ah ! que vous êtes bonne ! (il

enjambe la balustrade.)

MARIA

Mais je ne veux pas ! Je vous le défends ! Frédéric. Ah ! qu'ai-je fait ? Mais il va se tuer sur ces rochers. Je n'ose plus regarder... Je suis lâche! (Elle se retourne ei

aperçoit Rosani.)

ANGE BOSAM '-<

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