‹ ThéâtreChapitre 74 sur 121 · SCENE PREMIERE LISTAVÈRE, HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE LISTAVÈRE, HÉLÈNE

HELENE, à une eaméristc à la cantonade .

Il va venir, vous le prierez d'attendre dans la galerie, sans autre explication. Je vous avertirai quand il sera temps de l'introduire ; allez. — (AListavère.) Maître Listavère, je vous demande bien pardon... Asseyez-vous, et causons. — (Us s'assoient.) Vous êtes avocat, et même très bon avocat. Vous n'avez jamais perdu un seul procès, assure-t-on. Mais dites-moi : entendez-vous quelque chose au code Napoléon ?

LISTA VÈp;

Non, madame 4a comtesse.

HÉLÈNE

Vous le connaissez, cependant?

1 Variante du litre ; Divorcés.

LISTAVÈRE

Depuis le premier article jusqu'au dernier, et même je l'interprète, selon les causes.

HÉLÈNE

Existe-t-il un jurisconsulte qui l'entende? Ne répondez pas en confrère.

LISTAVÈRE '

Je ne le crois pas. D'ailleurs, ce serait dommage.

HÉLÈNE, surprise.

Ah !... Et pourquoi?

LISTAVÈRE

Madame, les Codes et les Évangiles sont des livres éminemment respectables, en lesquels il est indispensable de croire, mais qu'il importe peu de comprendre.

HÉLÈNE

Parce que?...

LISTAVÈRE

Parce que le prêtre vit de l'autel, et l'avocat du tribunal.

HÉLÈNE

De telle sorte que, pour ce qui m'arrive, je n'ai rien à attendre des lois de mon pays?

J'ignore ce qui vous arrive, madame; mais vous êtes femme, et, à votre place, je ne m'attendrais qu'à moimême.

HÉLÈNE

Encore faut-il que je sache certaines choses dont la

subtilité fait loi et m'échappe. Étes-vous en humeur de consultation?

LISTAYÈRE

Je suis à vos ordres et à votre service. HÉLÈNE

Voici le cas. Un gentilhomme a épousé, on ne sait pourquoi — au hasard de la trentaine — une jeune fille qu'il ne connaissait que de vue et de nom. On se marie ainsi maintenant, pour se marier, comme on se fait nommer député pour être du gouvernement. — Une fois la chaîne rivée, ces deux êtres se sont aperçus qu'ils n'étaient point créés l'un pour l'autre. — Le mari, romanesque, fantasque, mondain, artiste même, un peu fou en un mot, n'avait cherché dans le mariage qu'une maîtresse consacrée, ou, si vous voulez, qu'une compagne de plaisirs, de voyage de fêtes, et de toutes ces joies que sa jeunesse, son caractère et sa fortune l'excusent de considérer comme le but de la vie... Je ne sais si je me fais bien comprendre?

LISTAVÊRE

Admirablement. Ce jeune — ce trop jeune mari! — n'était pas mùr pour les gravités du mariage.

HÉLÈNE

L'éducation que la femme avait reçue ne lui permettait pas d'entendre ainsi ses nouveaux devoirs. Elevée par une mère chrétienne, douée elle-même d'une âme naturellement pieuse, timorée, un peu banale, elle s'était formé du mariage je ne sais quelle idée mystique et silencieuse!... On lui avait tant répété que c'était l'état de chasteté suprême, et qu'il n'y fallait apporter que l'esprit de sacrifice!... Aussi éprouvat-elle une surprise énorme quand son mari lui fit un

reproche de ce qu'elle tenait précisément pour vertu conjugale... Entrer en ménage, lui dit-il un jour, ce n'est pas devenir ménagère ! Et il proposa à son imitation des modèles qu'alors elle jugea affreux !... Un matin elle découvrit dans sa chambre une amazone, une cravache, des petites bottes éperonnées et un numéro de la Vie parisienne ! C'en était trop : elle courut se cacher dans le sein de sa mère !

LIST.VVÈRE

Elle eut raison, madame; car jusqu'à présent je ne vois là rien pour le sein de la justice.

HÉLÈNE

Attendez. C'est de ce jour que le mari commença à s'éloigner de sa femme. Cela la révolta. Elle ne pouvait comprendre ce qu'il avait à lui reprocher. Plus elle descendait dans sa conscience, plus elle se trouvait ressemblante avec le portrait de l'épouse parfaite, selon les lois divines et humaines, dont sa mère était le modèle... Fièrement elle se rebiffa! Le mari prit une maîtresse.

USTAVÈKE

Ah ! enfin !

HÉLÈNE

Plait-il ?

LIST.VVÈRE

Pardon, l'avocat m*a échappé, madame. Et que fit alors la cliente... du moins la jeune dame ?

HÉLÈNE

Elle plaida.

LIST.VVÈRE

Bravo !

séparés de coups 195

bélSre

Et grâce au talent de son avocat — et à quelques protections aussi — elle obtint une séparation l pour incompa...

LÏSTAYÈIŒ

... tibilité d'humeur. J'ai entendu plaider un procès identique.

HÉLÈNE Je le crois bien, c'était le mien.

LBTSVBRE

J'attendais que vous me permissiez de vous le rappeler, madame la comtesse.

HÉLÈNE

Eh bien, vous voilà au fait. Nous sommes, M. de Maye et moi, séparés 2 depuis un an ; Gontran vit de son côté, moi, du mien, dans cet hôtel qu'il m'a abandonné. Voici où j'ai besoin de vos lumières. — Admettez que, pour des raisons étrangères à tous les codes passés, présents et futurs, ma façon d'être et de voir se soit modifiée du tout au tout ; qu'il se soit opéré en moi une transformation morale ou physique, peu importe, qui, de la pensionnaire prude et bêtasse, ait fait une femme romanesque, elle aussi, capricieuse, folle d'élégance et de plaisir... Voyons, tenez : que je ne me rassasie pas de lire la Vie parisienne, que je ne quitte plus les petites bottes éperonnées !... Enfin, supposez-moi devenue telle que mon étourdi de mari me rêvait, telle qu'il prit sa maîtresse, et replacez-le en présence de cette

' Variante : un divorce.

1 Var. : divorcés.

196 THEATRE D'EMILE BERGEKAT

incarnation nouvelle de la femme qu'il a aimée... Qu'arrivera-l-il '!

LISTAVÈRE

M. le comte, sans nul doute, sera frappé de ce changement, peut-être charmé, peut-être inquiet... C'est affaire de psychologie.

HÉLÈNE

Mais s'il s'éprend de moi à nouveau, et tout de bon '!

LISTAVÈRE

C'est ce qu'il a de mieux à faire à tous les points de vue.

HÉLÈNE

Vous convenez donc qu'il peut m'aimer encore '.'

LISTAVERE

Distinguons, madame. Je conviens surtout qu'il' le doit. Il y a en justice cent cas de pendaison entre chaque nuance.

HÉLÈNE

Et si je ne l'aime pas, moi, quels sont ses droits?

LISTAVÈRE

Nuls. Il reste au rang des soupirants ordinaires jusqu'au moment où il sera parvenu à vous faire reparlager ses sentiments.

HÉLÈNE

Mais s'il y parvient ?

LISTAVÈRE

La séparation' tombe, annulée d'elle-même et de fait, sur un simple témoignage, verbal ou écrit.

Var. Le divorce... annulé de lui-même...

HÉLÈNE

Qu'entend la loi par ce : « de fait » ? Nous voilà aux subtilités dont je vous parlais...

LISTA VÈRE

Madame, un jour Héro et Léandre se fâchèrent, et comme un bras de mer les séparait, ils allaient chacun de long en large sur leur rivage, l'un en Europe, Tautre en Asie!... — La nuit vint, qui porte conseil, et tous deux s'étant mis à la nage, ils se rencontrèrent au milieu même du Bosphore, et là, sous les étoiles et le regard de Jupiter, témoins incontestables, ils échangèrent un baiser... Jupiter sourit et pardonna ; ainsi fait la justice.

HÉLÈNE

Mais je suppose que, charmée par les avantages qu'offre la liberté, et vaincue cependant par un réel amour, Héro, après ce baiser donné et reçu, s'en fût retournée seule à son rivage... c'est-à-dire... Evitez-moi le « c'est-à-dire », monsieur Listavère. Que serait-il advenu ?

LISTAVÈRE

Puis-je parler techniquement?

HÉLÈNE, résolument.

Allez, les portes sont closes.

LISTAVÈRE, eu retenant les mots.

En prenant votre mari pour amant, vous échappez à la loi, qui ne connaît pas des concubinages.

HÉLÈNE

La situation serait donc considérée comme telle ?

LISTAVÈRE

Sans aucun doute !

HÉLÈNE

Eh bien, mais, et les conséquences ? s'il en survient ?

LISTAVERE

Is pu ter est...

HÉLÈNE

Nous serions donc, de fait, mari et femme.

LISTAVÈRE Pas du tout, il y aurait... adultère !

HÉLÈNE

De telle sorte que les pauvres innocents seraient à la fois adultérins et légitimes ? Votre code n'a pas le sens commun.

LISTAVÈRE

Je vous demande la permission de prendre un verre

d'eau, madame. (Il se verso de l'eau.) HÉLÈNE

Encore un mot. Lorsqu'elle nous rend notre liberté par une séparation *, la loi entend-elle nous donner les droits de la veuve ?

LISTAVÈRE

Pas tous.

HÉLÈNE

Oui, j'entends. Les veuves sont les seules femmes qui ont le droit de disposer de leur cœur sans que le

Var. : un divorce

Code intervienne. Mais la séparation ! est un veuvage.

LÏSTAVÈRB Non, madame.

HÉLÈNE

Ah! je vous demande pardon, c'est en un, arrangez-vous.

LTSTÀVÊRE

Mon Dieu, madame, si les femmes étaient avocats elles le prouveraient assurément, car il y a là, à tout le moins, veuvage anticipé, je le reconnais.

HÉLÈNE

Vous le démontreriez au besoin. Donc, je suis veuve, car si mon mari n'est pas mort réellement, il l'est du moins pour moi. Je puis donc aimer dès maintenant, pourvu que je n'aime que mon mari lui-même, et non un autre, car, tout mort qu'il est pour le mariage , il vit encore pour le déshonneur. Mais d'après votre raisonnement, si je le prends comme amant, je le trompe comme mari... Ah ! mais voyez ce que vous me faites dire !...

LIST.YYÈRK

D'autre part, en le trompant, vous ne faites que remplir vos devoirs d'épouse, c'est clair. Or vos enfants, qui sont de lui, deviennent adultérins et il les endosse. Vous êtes sa maîtresse sans cesser d'être sa femme légitime, et il peut vous intenter un procès où il sera accusé et accusateur, et qu'il gagnera d'autant mieux qu'il le perdra plus irrévocablement, et vice versa !

Var. : le Jivorcc.

200 THEATRE D'KMILE BERGERAT

HÉLÈNE

Esl-ce raisonnable ?

LISTAVÈRE

Cela n'a pas le sens commun ! Et cependant cela peut se plaider !

HÉLÈNE

Qui donc doute de votre éloquence ? Mais je sais tout ce que je voulais savoir ; merci. Encore un service, voulez-vous ? Entrez dans cette bibliothèque, il y a du papier et des plumes. Quand vous entendrez ceci (Elle frappe un timbre), rentrez, j'aurai besoin de vous.

LISTAVÈRE, riant.

Je ne m'arrêterai pas, madame la comtesse, à vous faire remarquer ce qu'il y a d'insolite dans le rôle que vous attribuez ici à votre avocat ; mais je vous demanderai simplement : Pourquoi le papier et les plumes '?

C'est à tout hasard, maître Listavère.

LISTAVÈRE

J'entends. En effet, si je puis, de là-dedans, percevoir le son d'un timbre, il est clair que le son de la voix m'y parviendra distinctement.

HÉLÈNE

Justement, monsieur.

LISTAVÈRE, en entrant.

Allons !... (a part.) Je libelle donc à tout hasard un acte

de rapatriement. (Il entre dans la bibliothèque.)

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