‹ ThéâtreChapitre 75 sur 121 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

HÉLÈNE, puis CONTRAN Un domestique entre, au son du timbre.

HÉLÈNE

Introduisez M. le comte. (Le domestique sort.) Je suis curieuse de savoir comment! il m'abordera, par exemple !

(Entre Contran.) Après lin ail !...

GONTRAN

Bonjour, Hélène.

HÉLÈNE, à part.

Tout simplement!... Allez donc vous creuser la tête !

Est-ce que vous ne me remettez pas ? Je suis votre mari !

HÉLÈNE

Incorrigible, mon cher comte ! — J'ai reçu votre petit mot, et je vous ai répondu sans prendre haleine... Comment vous portez-vous, et qui me vaut l'honneur de votre visite ?

GONTRAN

Savez-vous bien, ma chère amie, que vous êtes devenue charmante! Cette robe vous habille à merveille !... Un conseil : les volants, une idée plus bas ; ce sera parfait ! Vous avez donc renoncé à ces jolis fourreaux qui faisaient ressembler votre taille à un lis, certes ! mais à un lis planté dans une bouteille ?

HÉLÈNE

Je me conforme à la mode... Y voyez-vous un inconvénient ?

GONTRAN

Moi '? grand Dieu!... Quand je vous disais autrefois que, faite comme vous l'êtes, avec votre beauté, votre race et votre fortune, vous deviez non seulement suivre la mode, mais la conduire, vous couriez vous jeter aux pieds des autels!... Je me le suis tenu pour dit. Même je me suis accoutumé à vous voir des ailes au do>. et une palme à la main. De là ma surprise en entrant. Je vous retrouve reine d'élégance comme vous étiez reine de beauté ! Ce n'est pas un progrès, cela, c'est une transfiguration ! Excusez-moi si je vous en félicite.

IIÉLLNk

Vous voulez me faire avouer que j'étais une sotte '! Ce n'est pas généreux !

Oh ! ma chère Hélène ! Que dites-vous donc là ? Nous nous sommes mal compris l'un et l'autre, voilà la vérité ! Je m'étais formé du mariage un idéal irréalisable ; en qualité de fou, je l'avais rêvé gai, rieur, fantasque et sans cesse renouvelé parle plaisir... je me suis trompé. et votre avocat l'a prouvé jusqu'à l'évidence ! Vous vous rappelez sa péroraison ?... — « Vouloir égayer le mariage ! Ah ! messieurs ! vouloir déguiser l'amour sacré en amour profane ! Livrer l'Hymen à Cupidon ! Crime et erreur ! Le mariage, fonction austère, est fait de droits et de devoirs!... Il ne rit pas !... Il ne chante pas!... Il ne s'abreuve pas à la coupe des voluptés !... Il est auguste et sévère!... Que n'allait-il, cet homme

épris de joie, trouver une de ces hétaïres qui la débitent !... » El cœtera, et cœtera. Et alors, avec un de ces gestes que l'on revoit encore à son dernier soupir : — « Eh bien, messieurs, il y est allé !... »

HÉLÈ.NE, riant.

Ah ! ah ! ah ! ah !

i.UNTRAN

Oh ! vous riez, Hélène !

HÉLÈNE

Ce n'est pas de cela. Je ris de ce début de conversation ! Il est très banal ce début, convenez-en, et du dernier bourgeois. — Qui, à vous entendre, reconnaîtrait le célèbre fantaisiste, prince des boulevards et général en chef de tous les excentriques de Paris ? Votre visite me faisait présager quelque bonne folie, spirituelle, imprévue, et je m'en amusais par avance ! Mais de telles récriminations, après un an, c'est-à-dire un siècle, et la première fois que nous nous revoyons ! Ah ! ah ! ah ! écoutez : ce n'est pas original !

Mordiable ! j'ai mérité cette leçon ! Je vous remercie de me l'avoir donnée, Hélène. Oui, très sincèrement ! Elle me rappelle à moi-même en me soulageant de mon embarras, qui était fort grand.

hélè:se Est-ce que par hasard vous étiez embarrassé ?

IjÛNTRAN

Mais cela était visible, il me semble !

HÉLÈNE

Ah ! mon Dieu ! mais qu'appelez-vous donc se mettre à l'aise ? J'ai cru un moment que vous alliez me parler de vos maîtresses !...

GONTRAN

Mais comme vous maniez l'ironie, ma chère amie ! Décidément vous voilà convertie à toutes les élégances, même à celles du langage ! Quant à ce que appelez généreusement : mes maîtresses ! il me serait difficile de satisfaire votre curiosité là-dessus : — je n'en ai point !

HÉLÈNE

Oh ! voilà qui est violent !

GONTRAN

Ne venez-vous pas de m'avouer que ma visite vous avait fait espérer quelque excentricité inattendue, et ne m'avez-vous pas jeté au nez, comme on dit, mon renom de prince des originaux ? Eh bien, voilà ! Dernière étourderie du comte de Maye, il n'a point de maîtresse !

A coup sûr elle est inattendue ; peu de gens vous en eussent cru capable, moi la première ! Mais elle ne clôt pas ma liste ; car s'il est improbable que vous n'ayez pas de maîtresse, il est au moins hyperbolique que vous soyez là, tranquillement, à me le conter, à moi, votre femme !

GONTRAN

C'est pourtant le but de ma visite !

• HÉLÈNE, battant des mains.

Oh!... Voilà qui passe tout, et vous êtes un homme extraordinaire!... Ainsi vous n'avez pas de maîtresse et vous venez vous-même m'en assurer ! Je ne demande pas mieux que de faire semblant d'en être intriguée. Un peu de curiosité répondrait-elle aussi à vos intentions ? Dois -je vous dire : pourquoi ?

GONTRAN

Vous suis-je devenu indifférent à ce point que, vraiment, mais là vraiment, vous ne teniez pas à le savoir 1

HÉLÈNE, avec un soui>ir.

Pourquoi n'avez-vous pas de maîtresse, Contran '.'

GONTRAN

Parce que je suis amoureux, Hélène.

» HÉLÈNE

Ah ! bien... Dites-moi maintenant ce que je dois ressentir et de quelle sorte est le cri que je dois pousser ? Je ne sais ni l'hébreu, ni le turc, et vous me parlez une langue incompréhensible !

Ceci est pourtant ..fort simple. Je n'en ai pas, parce que j'aime véritablement.

HÉLÈNE

Je n'ose vous entendre, pour l'honneur du nom que je porte ! Pour la première fois vous seriez venu, vous auriez vu, et vous n'auriez pas vaincu, vous ! Non '.'

GONTRAN

L'amour-propre est sauf, elle ignore mon amour, si vous voulez.

HÉLÈNE

Il a donc fallu que vous ne pussiez pas échanger un seul mot avec elle ?

GONTRAN Aujourd'hui seulement je l'ai pu, et ici même.

HÉLÈNE

Ici ! c'est donc une de mes amies ?

GONTRAN

Oui, la plus intime.

HÉLÈNE

Mais alors votre visite?... votre visite aurait pour but de me prier de... Ah ! écoutez, npn pas cela ! C'est par trop fantaisiste, aussi!

Il dépend de vous seule cependant que je sois le plus heureux des hommes !

HÉLÈNE

N'y comptez pas ! En vérité, mais vous perdez le sens !

GONTRAN Il y va de ma vie !

HÉLÈNE

Ah ! mon Dieu ! comme il dit cela !

GONTRAN

Il y va de mon honneur et de mon nom, qui est le vôtre.

HÉLÈNE

Il faut avouer que vous êtes un être déroutant!... Votre cerveau est une boîte à surprises. Je suis tout éblouie de la profondeur de votre insanité ! Vous me communiquez votre vertige, et me voilà prête... Ah! que va-t-on penser de moi !... Tenez, c'est honteux, j'en rougis, mais je veux vous sauver l'honneur et la vie... Qui est-ce ?

CONTRAN

Vous n'êtes pas jalouse, alors*?

HÉLÈNE

Moi '?... Ah! oui, c'est vrai!... Non, pas du tout.

GONTRAN

Pas même un dépit ?

Faut-il être franche?... Je m'amuse énormément! Dites donc vite, qui est-ce ?

CONTRAN

Depuis bientôt un an je la rencontre dans les milieux les plus recherchés de l'élégance parisienne. Elle a su même faire un choix dans cette élite, mais un choix qui témoigne du tact le plus admirable et d'un sens exquis de la véritable distinction... On commence d'ailleurs à la remarquer passionnément, et l'hiver ne passera point sans qu'on lui ait remis le sceptre de la mode. Car nulle ne valse, ne cause, ne s'habille, ne se

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gante, ne se chausse et ne marche comme elle ; c'est le triomphe du goût. Que vous dirai-je ? Elle invente, même à Paris, dans l'art d'ajuster une parure, de conduire ou de monter un beau cheval, de tendre l'aumônière pour les pauvres du bon Dieu ! Grande dame jusqu'au bout des doigts, mais grande dame française, et toute de son temps, ni trop Régence, ni trop grand siècle, ni caillette, ni Maintenon, franchement et délicieusement moderne, avec un grain de folie discrète, elle Justine pleinement cet axiome, que j'ai posé jadis, à savoir : que la noblesse et la fortune ne sont plus que des arts comme la peinture et la musique, et qu'il faut y exceller pour les rendre supportables. Jolie sans cesser d'être belle, douée de l'esprit le plus fin, d'une grande bonté naturelle dont le meilleur indice est une gaieté indulgente et inaltérable, elle est née heureuse ; mais il lui manque quelque chose sans quoi tout le reste n'est plus rien, c'est... d'aimer.

HÉLÈNE

Le La Bruyère est au pastel, mais d'une beauté rare ! Et c'est une telle créature que vous avez rêvé, don Juan que vous êtes, d'entraîner avec vous dans le soufre et le feu ? C'est éblouissant de fatuité !

Plus encore que vous ne croyez peut-être, car cette femme c'est vous.

HELENE, se dressant .

Moi, monsieur le comte, moi ! Vous vous moquez.

CONTRAN

Oh ! ne vous fâchez pas, Hélène! vous ne le pouvez plus !

HÉLÈNE

Me fâcher !... Mais si, je dois me fâcher... Et ce qui me désespère... c'est que je ne le peux pas, en effet!... votre extravagance serait-elle contagieuse? et puis ce portrait ! Ah ! ce portrait ! quelle femme ne se damnerait pas pour en attester la ressemblance ? Allez ! vous êtes un maître séducteur !

CONTRAN

Je ne suis, ma chère comtesse, qu'un amoureux. Je ne vous ai point décrite, mais reflétée... il ne vous reste plus qu'à animer la toile.

HÉLÈNE

Ah ! Contran, laissez-moi au moins le temps de m'y reconnaître. (Elle sonne.)

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