SCÈNE IV GOXTRAN. Ll STAVÈRE
CONTRAN
Vous plairait-il , monsieur l'avocat, m'expliquer ce que veut dire cette comédie où vous jouez le rôle à surprise ?
LISTAVÈRE
Si j'ai bien compris, monsieur le comte, elle veut dire que vous êtes remarié.
GONTRAN
Veuillez me répondre sérieusement, je vous prie.
LISTAVÈRE
Fort sérieusement, vous l'êtes !... mais je vous assure.
GONTRAN
El c'est vous qui avez suggéré l'idée de ce piège à la comtesse ?
Vous faites injure à son esprit. Elle en a trop pour prendre conseil d'un étranger en des matières aussi délicates ! Le rôle dont vous parlez est tout inconscient ; c'est celui du témoin, un rôle muet, et j'ignorais absolument que j'en fusse chargé. Mmc la comtesse m'a mandé ce matin dès la première heure pour une simple consultation de droit ; puis elle m'a prié de rester dans cette bibliothèque jusqu'au premier coup de ce joli
timbre Louis XVI. C*est tout ce que je sais, et même tout ce que je devine.
CONTRAN"
Mais, de cette bibliothèque, vous avez entendu notre conversation ?
LBTAVÈRE
Je l'ignore... cela dépendra des ordres de ma cliente.
G0NTRAN
Après tout, le tour est amusant et de bonne guerre. Ainsi vous dites que nous sommes remariés '! Mais comment cela se fait-il ?
LKTAVERE
Par votre simple volonté.
i.n.NÏKAN
Vous me la baillez bonne! Ai-je dit que je le voulusse ?
LISTAVÊRE
11 est probable.
Permettez, l'avez-vous entendu ?
LISTAVÊRE
Ceci regarde ma cliente. Elle en décidera. GONTRAN
Enfin, je ne l'ai- pas dit. Il me serait très aisé de le prouver, et je vous appellerai vous-même en témoignage . Tout avocat que vous êtes, vous direz la vérité, j'imagine !
LISTAVÊRE
Mon témoignage même ne vous serait d'aucun secours, car il suffirait que je fusse mis en demeure d'af -
firmer qu'il a été question d'amour pour que la séparation fût cassée ' ; par exemple, qu'une déclaration a été faite et accueillie.
GONTRAN
Vous l'affirmeriez ?
LISTAVÈRE
Si ma cliente le désire, oui. Mais, je vous le répèle, je n'ai rien entendu jusqu'à nouvel ordre.
CONTRAN
Mordiable ! J'ai vu, dit et fait pas mal de choses bouffonnes et mirobolantes dans ma vie; mais je ne suis qu'un petit enfant auprès de vos jurisconsultes ! Voilà bien la situation la plus drolatique que puisse inventer l'imagination d'un vaudevilliste, ou d'un avocat !
Si monsieur le comte désire entendre le petit travail que j'ai préparé sur cette même situation ?...
CONTRAN, il pose l'acte sur le guéridon.
Encore une fois, répétez-moi bien ce qu'il en est. Je suis remarié parce que?...
LISTAVÈRE
Parce que vous aimez derechef Mme la comtesse votre femme.
GONTRAN
Je l'aime, soit. Mais si je démontrais, par exemple, que je ne l'aime pas plus qu'auparavant, et que ce que vous avez entendu n'est que le résultat d'un pari, si vous voulez ? Je commence par vous déclarer que cela n'est pas ; mais enfin cela, pourrait être.
1 Yar. : Le divorce lût cassé.
LISTAVERE
Vous démon treriez peut-être que vous n'aimez pas votre femme; mais non pas qu'elle ne vous aime point, elle !
CONTRAN
Enfin, vous n'auriez pas été là, caché, je serais à l'heure qu'il est l'amant de ma femme, et rien de plus.
LISTA VÈRK
Oui, jusqu'à ce qu'elle en jugeât différemment.
Et alors?
LISTAVÈRE
Alors vous seriez remarié, monsieur le comte.
GONTRAN
Ce qui revient à dire que je suis à sa dévotion?
LISTAVÈRE
Exactement.
GONTRAN
nue cela est donc joli, et bien imaginé ! Savez-vous qu'en sortant d'ici je vais acheter un code pour me distraire !
LISTAVÈRE
Certes, mais il faut sortir d'ici d'abord.
CONTRAN
Serais-je de plus en prison ?
LISTAVÈRE
Il n'y a point prison précisément, mais il y a impasse. Vous en sortirez, monsieur le comte, comme faisaient vos aïeux d'un défilé : mort ou vainqueur.
214 THEATRE D'EMILE BEKGERAT
CONTRAN
Libre ou marié, c'est cela que vous voulez dire. De telle sorte que voici ma position sociale en ce monde : dégagé vis-à-vis de ma femme, je suis libre par conséquent d'aimer où bon me semble... Mais si je le fais, je justifie ma condamnation précédente en continuant de tromper ma femme. Or, dans l'horreur que j'ai prise de l'adultère, source de mes maux, je cherche où porter mes vœux bien naturels, et je découvre que la seule femme qui soit permise à mon repentir est justement, qui ? la mienne! Jusque-là rien de mieux. Mais voilà que, si mes vœux sont agréés par elle, nous sommes remariés. Pourquoi, si nul ne le désire? — Elle le désire, dites-vous ? Mais alors pourquoi avoir cassé le mariage? La faute qui l'a fait casser a-t-elle cessé d'avoir lieu? Un crime cesse-t il d'être un crime parce que d'autres crimes se sont produits au même endroit? Et puis enfin le consentement d'un seul suffitil pour remarier deux êtres dont le double consentement ne suffit point pour un simple mariage, s'il n'est appuyé de ceux des deux familles ? Tout cela est prodigieux ! On casse un mariage ! on casse une séparation ' ! Casse-t-on aussi les cassures ? Voilà une institution un peu fêlée !
LISTAVÈRÊ
En miettes, monsieur le comte, mais les morceaux en sont immortels ! Voilà pourquoi je suis garçon, dit la romance.
GONTRAN
Dans les annales judiciaires, compte-t-on beaucoup de cas analogues à celui-ci?
1 Var. : un divorce.
LISTAVÈRE
Non, le cas est rare ; généralement, les époux se contentent d'une première épreuve. Mais on en cite cependant.
CONTRAN
Et comment ont-ils été résolus par les cours ?
Selon les départements.
CONTRAN
Vous dites ?
LISTAVÈRE
Telle cause, vous le savez, perdue à Bordeaux, se gagne à Lille. Le droit est climatérique, en France. Ainsi il est probable qu'en toute autre ville que Paris. M"" la comtesse aurait perdu le procès qu'elle vous a intenté, parce que, à Paris, ce sont les femmes qui sont intéressantes.
CONTRAN
Y a-t-il une zone où les maris excitent encore quelque commisération ?
LISTAVÈRE
Le Nord, oui, en cassation. Paris n'est pas mauvais non plus, Paris est toujours bon, mais il faut l'avocat.
CONTRAN
Si vous étiez le mien, comment plaideriez-vous ma cause ?
LISTAVÈRE Je n'en sais rien, mais je la plaiderais.
•216 THEATRE D'EMILE BEltGEltAT
GONTRAN
Il y a donc une échappatoire ?
LISTAVÈRE
Je la plaiderais, mais vous la perdriez, voilà tout.
Eh bien, maître Listavère, écoutez bien ceci : elle ne sera plaidée ni par vous ni par un autre, — et je la gagnerai ! — Oui, en dépit de votre jurisprudence, des ordres de votre cliente, de votre témoignage et de tous les éléments conjurés!... Parla mordiable ! ceci me plait, de livrer bataille à vos tables d'airain.
LISTAVÈRE
Certes ! s'il ne s'agissait que de bravoure ou d'esprit, je m'en rapporterais au blason des de Maye. Mais ici le danger est sans forme, et l'ennemi insaisissable. Rien ne sert de rompre des lances ; il faut pourfendre, monsieur le comte... Foi d'avocat, don Quichotte y renoncerait!
GONTRAN
Ah ! vous me défiez encore !
LISTAVÈRE
Je ne vous défierais point, croyez-le bien, de déplacer une montagne ; mais de ne pas être remarié, cela, oui, je vous en défie, car vous l'êtes, quoi qu'il advienne.
GONTRAN
Que gagez-vous ?
LISTAVERE
Ma toge.
CONTRAN
Je veux la voir dans dix minutes accrochée aux orties de ce vieux parc délaissé.
LISTA VÈRE
Dans dix minutes, peste ! C'est de la sorcellerie. Mais si... Pardon.
GONTRAN
Si je perds, voulez-vous dire? N'y comptez pas. Mais enfin si je perds, je vous autorise à crier partout que je ne connais pas les femmes. Maintenant mettez-vous où vous voudrez, enfermez-vous là dedans, ou promenez-vous dans la galerie, restez même si vous voulez : voici la comtesse. J'ai dit : dans dix minutes, c'est dix minutes, montre en main. Dans dix minutes rentrez dans ce salon, — vous serez désavocassé, mon cher.
LISTA V ÈRE
Soit ; je vais contempler les orties auxquelles je dois jeter ma toge, (il sort.)