‹ ThéâtreChapitre 77 sur 121 · SCÈNE IV GOXTRAN. Ll STAVÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV GOXTRAN. Ll STAVÈRE

CONTRAN

Vous plairait-il , monsieur l'avocat, m'expliquer ce que veut dire cette comédie où vous jouez le rôle à surprise ?

LISTAVÈRE

Si j'ai bien compris, monsieur le comte, elle veut dire que vous êtes remarié.

GONTRAN

Veuillez me répondre sérieusement, je vous prie.

LISTAVÈRE

Fort sérieusement, vous l'êtes !... mais je vous assure.

GONTRAN

El c'est vous qui avez suggéré l'idée de ce piège à la comtesse ?

Vous faites injure à son esprit. Elle en a trop pour prendre conseil d'un étranger en des matières aussi délicates ! Le rôle dont vous parlez est tout inconscient ; c'est celui du témoin, un rôle muet, et j'ignorais absolument que j'en fusse chargé. Mmc la comtesse m'a mandé ce matin dès la première heure pour une simple consultation de droit ; puis elle m'a prié de rester dans cette bibliothèque jusqu'au premier coup de ce joli

timbre Louis XVI. C*est tout ce que je sais, et même tout ce que je devine.

CONTRAN"

Mais, de cette bibliothèque, vous avez entendu notre conversation ?

LBTAVÈRE

Je l'ignore... cela dépendra des ordres de ma cliente.

G0NTRAN

Après tout, le tour est amusant et de bonne guerre. Ainsi vous dites que nous sommes remariés '! Mais comment cela se fait-il ?

LKTAVERE

Par votre simple volonté.

i.n.NÏKAN

Vous me la baillez bonne! Ai-je dit que je le voulusse ?

LISTAVÊRE

11 est probable.

Permettez, l'avez-vous entendu ?

LISTAVÊRE

Ceci regarde ma cliente. Elle en décidera. GONTRAN

Enfin, je ne l'ai- pas dit. Il me serait très aisé de le prouver, et je vous appellerai vous-même en témoignage . Tout avocat que vous êtes, vous direz la vérité, j'imagine !

LISTAVÊRE

Mon témoignage même ne vous serait d'aucun secours, car il suffirait que je fusse mis en demeure d'af -

firmer qu'il a été question d'amour pour que la séparation fût cassée ' ; par exemple, qu'une déclaration a été faite et accueillie.

GONTRAN

Vous l'affirmeriez ?

LISTAVÈRE

Si ma cliente le désire, oui. Mais, je vous le répèle, je n'ai rien entendu jusqu'à nouvel ordre.

CONTRAN

Mordiable ! J'ai vu, dit et fait pas mal de choses bouffonnes et mirobolantes dans ma vie; mais je ne suis qu'un petit enfant auprès de vos jurisconsultes ! Voilà bien la situation la plus drolatique que puisse inventer l'imagination d'un vaudevilliste, ou d'un avocat !

Si monsieur le comte désire entendre le petit travail que j'ai préparé sur cette même situation ?...

CONTRAN, il pose l'acte sur le guéridon.

Encore une fois, répétez-moi bien ce qu'il en est. Je suis remarié parce que?...

LISTAVÈRE

Parce que vous aimez derechef Mme la comtesse votre femme.

GONTRAN

Je l'aime, soit. Mais si je démontrais, par exemple, que je ne l'aime pas plus qu'auparavant, et que ce que vous avez entendu n'est que le résultat d'un pari, si vous voulez ? Je commence par vous déclarer que cela n'est pas ; mais enfin cela, pourrait être.

1 Yar. : Le divorce lût cassé.

LISTAVERE

Vous démon treriez peut-être que vous n'aimez pas votre femme; mais non pas qu'elle ne vous aime point, elle !

CONTRAN

Enfin, vous n'auriez pas été là, caché, je serais à l'heure qu'il est l'amant de ma femme, et rien de plus.

LISTA VÈRK

Oui, jusqu'à ce qu'elle en jugeât différemment.

Et alors?

LISTAVÈRE

Alors vous seriez remarié, monsieur le comte.

GONTRAN

Ce qui revient à dire que je suis à sa dévotion?

LISTAVÈRE

Exactement.

GONTRAN

nue cela est donc joli, et bien imaginé ! Savez-vous qu'en sortant d'ici je vais acheter un code pour me distraire !

LISTAVÈRE

Certes, mais il faut sortir d'ici d'abord.

CONTRAN

Serais-je de plus en prison ?

LISTAVÈRE

Il n'y a point prison précisément, mais il y a impasse. Vous en sortirez, monsieur le comte, comme faisaient vos aïeux d'un défilé : mort ou vainqueur.

214 THEATRE D'EMILE BEKGERAT

CONTRAN

Libre ou marié, c'est cela que vous voulez dire. De telle sorte que voici ma position sociale en ce monde : dégagé vis-à-vis de ma femme, je suis libre par conséquent d'aimer où bon me semble... Mais si je le fais, je justifie ma condamnation précédente en continuant de tromper ma femme. Or, dans l'horreur que j'ai prise de l'adultère, source de mes maux, je cherche où porter mes vœux bien naturels, et je découvre que la seule femme qui soit permise à mon repentir est justement, qui ? la mienne! Jusque-là rien de mieux. Mais voilà que, si mes vœux sont agréés par elle, nous sommes remariés. Pourquoi, si nul ne le désire? — Elle le désire, dites-vous ? Mais alors pourquoi avoir cassé le mariage? La faute qui l'a fait casser a-t-elle cessé d'avoir lieu? Un crime cesse-t il d'être un crime parce que d'autres crimes se sont produits au même endroit? Et puis enfin le consentement d'un seul suffitil pour remarier deux êtres dont le double consentement ne suffit point pour un simple mariage, s'il n'est appuyé de ceux des deux familles ? Tout cela est prodigieux ! On casse un mariage ! on casse une séparation ' ! Casse-t-on aussi les cassures ? Voilà une institution un peu fêlée !

LISTAVÈRÊ

En miettes, monsieur le comte, mais les morceaux en sont immortels ! Voilà pourquoi je suis garçon, dit la romance.

GONTRAN

Dans les annales judiciaires, compte-t-on beaucoup de cas analogues à celui-ci?

1 Var. : un divorce.

LISTAVÈRE

Non, le cas est rare ; généralement, les époux se contentent d'une première épreuve. Mais on en cite cependant.

CONTRAN

Et comment ont-ils été résolus par les cours ?

Selon les départements.

CONTRAN

Vous dites ?

LISTAVÈRE

Telle cause, vous le savez, perdue à Bordeaux, se gagne à Lille. Le droit est climatérique, en France. Ainsi il est probable qu'en toute autre ville que Paris. M"" la comtesse aurait perdu le procès qu'elle vous a intenté, parce que, à Paris, ce sont les femmes qui sont intéressantes.

CONTRAN

Y a-t-il une zone où les maris excitent encore quelque commisération ?

LISTAVÈRE

Le Nord, oui, en cassation. Paris n'est pas mauvais non plus, Paris est toujours bon, mais il faut l'avocat.

CONTRAN

Si vous étiez le mien, comment plaideriez-vous ma cause ?

LISTAVÈRE Je n'en sais rien, mais je la plaiderais.

•216 THEATRE D'EMILE BEltGEltAT

GONTRAN

Il y a donc une échappatoire ?

LISTAVÈRE

Je la plaiderais, mais vous la perdriez, voilà tout.

Eh bien, maître Listavère, écoutez bien ceci : elle ne sera plaidée ni par vous ni par un autre, — et je la gagnerai ! — Oui, en dépit de votre jurisprudence, des ordres de votre cliente, de votre témoignage et de tous les éléments conjurés!... Parla mordiable ! ceci me plait, de livrer bataille à vos tables d'airain.

LISTAVÈRE

Certes ! s'il ne s'agissait que de bravoure ou d'esprit, je m'en rapporterais au blason des de Maye. Mais ici le danger est sans forme, et l'ennemi insaisissable. Rien ne sert de rompre des lances ; il faut pourfendre, monsieur le comte... Foi d'avocat, don Quichotte y renoncerait!

GONTRAN

Ah ! vous me défiez encore !

LISTAVÈRE

Je ne vous défierais point, croyez-le bien, de déplacer une montagne ; mais de ne pas être remarié, cela, oui, je vous en défie, car vous l'êtes, quoi qu'il advienne.

GONTRAN

Que gagez-vous ?

LISTAVERE

Ma toge.

CONTRAN

Je veux la voir dans dix minutes accrochée aux orties de ce vieux parc délaissé.

LISTA VÈRE

Dans dix minutes, peste ! C'est de la sorcellerie. Mais si... Pardon.

GONTRAN

Si je perds, voulez-vous dire? N'y comptez pas. Mais enfin si je perds, je vous autorise à crier partout que je ne connais pas les femmes. Maintenant mettez-vous où vous voudrez, enfermez-vous là dedans, ou promenez-vous dans la galerie, restez même si vous voulez : voici la comtesse. J'ai dit : dans dix minutes, c'est dix minutes, montre en main. Dans dix minutes rentrez dans ce salon, — vous serez désavocassé, mon cher.

LISTA V ÈRE

Soit ; je vais contempler les orties auxquelles je dois jeter ma toge, (il sort.)

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