SCÈNE V HÉLÈNE, CONTRAN
HÉLÈNE
N'est-ce pas qu'il est charmant ?
GONTRAN
Je me connais peu en charmes d'avocat. Mais il vous est dévoué, au moins.
HÉLÈNE Comme à toutes ses clientes ; c'est cela qui a fait sa
réputation. (Elle prend l'acte sur le guéridon, et après l'avoir parcouru, va le poser sur le petit bureau, à droite.)
Aux dépens des nôtres, sans reproche.
HÉLÈNE
Oh !... est-ce que nous allons revenir là-dessus "? C'est fini, mon ami. Vous m'aimez, vous me trouvez digne cette fois de réaliser votre idéal ; vous me l'avez dit dans une déclaration on ne peut plus spirituelle, à laquelle j'ai cédé de bon cœur !... Il ne nous reste plus qu'à vivre comme vous l'entendez, et, pour cela, je m'abandonne entièrement à vous. Quelle folie faisonsnous ce soir?
CONTRAN
Nous dînons chez votre mère.
HÉLÈNE
Ce n'est pas bien gai !
CONTRAN
Et nous ferons le whist à deux sous la fiche ! HÉLÈNE
Mon Dieu ! Mais de quel ton vous me dites cela ! On dirait que vous regrettez déjà notre... bonheur ?
CONTRAN
Le regretter ? il est bien temps ! A l'heure qu'il est f avocat a parlé. Cela parle toujours, les avocats ! Tout Paris connaît notre aventure ! Voilà ce que c'est que
de cacher des avocats dans les tiroirs ! — Nous dînerons chez ma belle-mère !
Est-ce que je n'aurais pas compris vos intentions, ou me les auriez-vous obscurément expliquées? Ne m'avezvous pas dit que vous m'aimiez? Mais si vous m'aimez, que pouvez-vous désirer de mieux que cette réconciliation qui vous rend tous vos droits sur ma personne ?
CONTRAN
Nous sommes remariés, Hélène, remariés !
HÉLÈNE
Eh bien, mon ami, je le sais bien.
CONTRAN
Éternellement et sempiternellement.
HÉLÈNE
Tant mieux !
GONTRAX
Et cela juste au moment où nous allions être heureux ! Quelle belle vie perdue ! Que de joies gâchées ! Nos deux amours gisent, les ailes coupées par cet avocat à tiroir, et maintenant... le whist à deux sous la fiche !
HÉLÈNE
Je m'y perds et votre désespoir m'étonne ! Est-ce que vous ne m'aimeriez pas, par hasard?
GONTRAN
Je vous aime trop, au contraire, pour avoir voulu vous reprendre une indépendance qui vous a faite belle,
heureuse, élégante, adorable et reine de Paris ! Une première épreuve m'avait démontré que le mariage vous est funeste et que, pareille aux fleurs sauvages, les plus belles des fleurs, vous aviez besoin de l'air des monts, du grand soleil, de la pleine nature et de la liberté. J'avais commis le crime de vous enfermer dans une serre, et j'en avais été cruellement puni, et lorsque je reviens à vous repentant et toujours épris, ne demandant comme l'abeille qu'un seul baiser, vous nous faites enfermer tous les deux, fleur et abeille, dans cette même serre fatale, chauffée à blanc et cadenassée pour l'éternité !
HÉLÈNE
En d'autres termes, mon cher Contran, vous veniez tout uniment me demander d'être votre maîtresse ?
GONÎRAN
Je venais vous demander de réaliser le plus beau rêve qui soit sorti de la cervelle humaine ! Je vous offrais le lien sans la chaîne, et, ce qui ne se trouve plus nulle part, par ce temps de code mélancolique, le plaisir dégagé de son devoir, mais licite cependant. Et remarquez combien cela laissait loin toutes les créations les plus paradisiaques : le bonheur était certain et le devoir facultatif! La vertu et la volupté se rencontraient pour nous bénir; la loi, la religion et l'amour étendaient leurs mains sur nos têtes, nous attestant chacun fidèles à leurs arrêts ; avec la solution de la plus grave des questions sociales nous retrouvions la clef perdue de l'Eden ? Et vous y postez un avocat avec une épée flamboyante ! Quel malheur que vous ne m'ayez pas compris !
HÉLÈNE
Cet avocat vous tient au cœur, décidément.
GONTRAN
Mais oui, hélas ! pourquoi cet avocat? La vilaine précaution contre un homme qui vous aime !
Je veux bien croire que vous m'aimez, Gontran ; mais jusqu'à présent je n'en ai pas eu la preuve. Vous m'avez parlé en homme d'esprit, en étourdi, en élégant, en gentilhomme, en poète, mais en amoureux non pas. Epris, vous l'êtes assurément, mais d'une fantaisie à laquelle vous me faites l'honneur de prêter mon image, et qui me semble trop flattée pour être moi-même. Je vais vous étonner, mais vous ne m'avez pas encore fait regretter la précaution de l'avocat.
GONTRAN
Ce mot-là est très cruel, Hélène, car je vous aime réellement, et il n'y a ici que les expressions qui défaillent. Non seulement je vous aime, mais j'espérais que vous m'aimiez aussi. Vous voyez que je suis sincère. Oui, ce changement qui s'opère en vous depuis un an, j'en avais été très frappé, très touché. Je l'ai suivi de loin dans toutes ses phases avec une émotion grandissante. C'est cette émotion qui m'a révélé combien l'amour était encore vivace en moi. Je me suis même figuré que vous vouliez ainsi me laisser quelque vague espoir, et que vous aviez tro uvé ce moyen tout féminin d'avouer discrètement un regret de ce qui s'était passé. Toute cette année j'ai souffert et beaucoup ; j'ai fait là mon purgatoire d'amour, et tout autre tribunal qu'un tribunal humain me tiendrait pour suffisamment châtié. Mais si vous ne le croyez pas, il vaut mieux que nous restions mariés, et pour mon compte je l'aime mieux, car j'en ai assez de la triste vie que je mène.
222 THÉÂTRE D'EMILE BERGEKAT
HÉLÈNE
Vous êtes las de voire liberté ?
GONTRAN
Oui, comme le chardonneret, j'aime mieux la cage avec vous.
BÉLÈNE
Vous m'aimez jusqu'à la cage inclusivement?
GOHTRAN
Décidément oui.
HELENE, lui indiquant l'acte sur le bureau.
Signez-le, si vous l'osez.
CONTRAN, courant au bureau.
Oh ! des deux mains. — « J'atteste de plein gré que mon seul désir est de voir casser notre séparation '. —
GoNTKAN DE MAYE. »
HELENE
Donnez-moi cela.
GONJRAN, il licnl l'acte à la main.
Ah ! signez aussi, Hélène.
HÉLÈNE
A quoi bon ?
CONTRAN
Pardon ! mais vous ne m'avez pas dit si vous m'aimiez.
HÉLÈNE
Mais si c'est un piège que vous me tendez ?
1 Var. : divorce.
Et l'avocat ? D'ailleurs il n'y aurait de piège possible que si nous n'étions pas encore remariés. — Sommesnous, oui ou non, remariés?
HÉLÈNE, signant,
Nous le sommes maintenant !
GONTRAN, prenant le papier.
Voilà tout ce que je voulais ; allons dîner chez ma belle-mère.
HÉLÈNE
Non, mon ami, déchire cela, je ne voulais pas d'autre preuve de ton amour. Tu m'aimes jusqu'au mariage, et moi je t'aime sans cela. Ah ! je suis bien heureuse, va !
CONTRAN, brandissant le papier.
J'ai pourtant là ma vengeance !
HÉLÈNE
Ne te venge pas ; j'aime ton rêve, moi aussi ; je veux le réaliser avec toi : il est bien fou, bien amoureux, il me plaît, il te ressemble. Déchire, va !
CONTRAN, le déchirant.
Mais dis-moi donc que tu m'aimes à ton tour, car je ne sais pas encore si tu me pardonnes !
HÉLÈNE, dans ses bras.
Eh bien, oui, je t'aime, Gontran, et c'est à toi de me pardonner : j'ai été sotte et ridicule, et je n'avais pas compris combien ta folie cachait de sagesse et d'amour ; mais je ne t'aimais pas alors. Depuis que tu m'as quittée, par ma faute, hélas ! je souffre et je me déteste. Je
maudis de bon cœur tout ce qui nous a désunis; oui, tout, l'avocat aussi ! Ah ! je te dirai comme j'étais malheureuse. Moi aussi j'ai fait mon purgatoire d'amour. Tu disais tout à l'heure que tu avais deviné de loin mes regrets silencieux... Tu avais raison. C'est pour toi, pour toi seul, que je cherchais à me modifier. J'avais, moi aussi, ton idéal devant les yeux. J'en avais fait le mien, et c'était ton regard que je cherchais dans la foule. Je l'y ai reconnu bien souvent, mon ami, et cela me donnait du courage; ah! méchant! comme tu as tardé à revenir! Voilà huit jours que je mets les petites bottes éperonnées en l'attendant. (Elle lui montre sa chaussure.)
CONTRAN, l'étreignant.
Ab ! Hélène, mon cher et unique amour !... Mais non, ne disons rien, ne nous parlons pas ! partons, allonsnous-en, tout de suite, vite ! (il sonne.)
HÉLÈNE
Où tu voudras, mon bien-aimé !
GONTRAN
Et maintenant, madame, je vous enlève !
HÉLÈNE, sur le seuil de ?a porte.
Mais j'y pense, mon ami, que va dire mon mari '.'
IIDNTRAN"
Bah ! il n'a que ce qu'il mérite. (Entre Listavère.)