‹ ThéâtreChapitre 82 sur 121 · SCENE PREMIERE IIOIUIJSDAS, PHILIPPE, ISOLE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE IIOIUIJSDAS, PHILIPPE, ISOLE

l'HII.Hi'E, lous deux soutenant Horniisdas.

Entrez dans le salon, parrain, et prenez une heure de repos. Vous êtes un brave en dépit de l'âge et vous donnez du jarret comme une jeunesse ! Mais c'est assez boire en l'honneur démon retour ; je vous remercie.

HORMISDAS, éméché.

On te célèbre, filleul, je dois payer d'exemple ! Coquin de cidre tout de même ! Il est fameux cette année, à Argeville-en-Caux.

Chantonnant.

Ils n'en ont pas... en Angleterre !...

N'est-ce pas que tu n'en buvais point en Angleterre, dans ton école, là-bas? (A isole.) Comment appelle-t-il cette ville d'où il revient avec de la barbe '!

ISOLE, avec fierté.

Cambridge. Mais Cambridge n'est pas une école, père Hormisdas, c'est une université. Mon frère est très savant ; il a pris tous ses degrés ; et, par conséquent, il ne lui reste plus rien à apprendre.

HORMISDAS

Que la vie ! Bon, mes gentils jumeaux, pour vous deux les astres sont doux ! Blondel veille sur vous. Et Blondel est fort ! Blondel est riche ! Blondel est sage ! Dormez sur son épaule, car il vous aime. (Tirant son chapeau.) Tout ce qui vient de Blondel ou par Blondel est bien ordonné.

ISOLE, mystérieuse.

Tu vois, il prophétise. Il est sorcier !

HORMISDAS. riant.

Sorcier! Oui, ils disent que je le suis, sorcier! C'est eux qui ne le sont guère, à commencer par M. le curé, ton premier précepteur, qui me boude au prône, le cher homme! Sorcier! Non, Normand, c'est tout! Et vieux Normand de Normandie, (il séteuJ dans la cheminée.)

Ainsi donc, vous voulez que je repose ; entendu. M'y voilà ! Ce qui me chiffonne, oui, c'est que la tète se dérobe lorsque les jambes vont encore ; elles sont pourtant contemporaines ! (il s'endort )

ISOLE

Le voilà parti. Bonsoir, Hormisdas. Allons danser.

I'IIII.UTK, s'asseyant.

Ouf! Laisse-moi souffler, Isole.

ISOLE

Déjà ? Mais tu en as encore pour deux jours. C'est une fête complète, une assemblée cauchoise antique et authentique. Notre père a lancé des invitations jusqu'à Dieppe. Tu vas voir arriver toutes les femmes, filles et veuves du pays de Caux, en grand uniforme : bonnets à dentelles, croix d'argent, corsages brodés de pierreries. Et il faudra que tu danses, une fois au moins, avec chacune d'elles, car elles sont plus ou moins nos cousines.

PHILIPPE

C'est épouvantable !

ISOLE

On te célèbre, comme dit Hormisdas. Tu es l'héritier du nom, le dernier Blondel, il faut t'y faire ; on est très fier de nous dans le pays. D'ailleurs, je danserai bien avec tous les gars, moi ! Est-ce que je me plains ?

PHILIPPE

Danser trois jours, c'est dur! mais boire !... Ah! je ne pourrai pas.

ISOLE, taquine.

Qu'est-ce que tu as donc appris en Angleterre ? Viens,

on festoie dans les neuf cours de la ferme ; tu dois être partout, arrive !

PHILIPPE, la retenant.

Je t'en prie!... D'ailleurs, il paraît que le père a quelque chose à me communiquer ; je vais l'attendre ici, reste avec moi. Il y avait six ans que je ne t'avais vue, ma sœur chérie, le père a été impitoyable, pas une semaine de vacances ! Six ans loin de toi ! Vous avez joliment embelli, mademoiselle Isole !

ISOLE, gaîment, puis attendrie.

Et toi donc ! C'est tes. moustaches qui sont drôles ! Quel monsieur ! Je te vois encore, lorsque tu revenais le soir, du presbytère, avec des taches d'encre plein les pantalons et balançant tes livres, comme ça, au bout d'une ficelle ! Étais-tu méchant ! Me faisais-tu endêver ! Quand je pense que c'était moi qui le cherchais les mots latins dans le dictionnaire. J'ai tout de même eu bien du chagrin lorsque le père t'a envoyé en Angleterre. Mais il a eu raison comme toujours. Tu n'apprenais rien avec M. le curé ; il te gâtait trop !

PHILIPPE

Il m'a bien aimé, le pauvre prêtre! Mais, quel âge a-t-il donc? Je l'ai trouvé terriblement vieilli.

ISOLE

Encore porte-t-il six ans de moins depuis ton retour. Tous les dimanches après vêpres, il venait prendre ici des nouvelles de Cambridge. « Ce fameux Cambridge ! » comme il disait ! Depuis que son frère, le duc Honoré, est au château, nous le voyons moins.

PHILIPPE, étonné.

Comment ! le duc à Argeville ? Pas possible ! Après

plus de vingt ans d'absence, après avoir juré de ne jamais reparaître en Normandie, il est revenu habiter sa vieille ruine croulante!

ISOLE, bavarde.

Dame ! C'est le berceau de sa race. Le duc Honoré est né au château ; il y a été élevé par sa mère, la duchesse douairière, celle qui repose dans notre église. M. Michel, son frère, est curé de la paroisse. Tout l'attire ici, sans compter que Mlle Hélène ayant voulu passer l'automne à Argeville, il a fallu qu'il la suivît. Elle le mène par le bout du nez, son oncle, tout fin diplomate qu'on le donne.

PHILIPPE

Elle n'est donc pas cloîtrée, MUe Hélène? Je tiens de M. l'abbé que, tout enfant déjà, elle promettait au Christ une épouse enthousiaste. C'est fini, cette vocation? Estelle jolie?

ISOLE, même jeu.

Je la connais à peine ; je l'ai vue passer à cheval, car c'est un garçon manqué. Toujours sur les routes, seule, en amazone et la cravache au poing. On ne l'aime pas dans le pays, elle est trop hautaine. Mais elle a grand air. Est-ce dommage qu'elle soit née fille ? Quel héritier elle eût fait -du beau nom de Lingot d'Argeville! et comme elle l'aurait porté !

PHILIPPE

J'y pensais et j'admirais l'ironie de cette fatalité qui rompt brusquement la glorieuse lignée de ces seigneurs normands. Sur trois frères, l'un se marie deux fois, et deux fois ses espérances de paternité restent trahies. L'autre est. prêtre. Le cadet se fait tuer à Solférino et ne

laisse qu'une fille. Ce fut pourtant monnaie de braves gens que celle du Lingot d'Argeville avec sa fière devise : « Sans alliage ! » C'est triste, au fond, Isole, ces vieilles familles qui s'éteignent comme si leur Dieu lui-même n'en voulait plus.

Page 1