‹ ThéâtreChapitre 83 sur 121 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Les Mêmes, BLONDEL KLONDEL, rondement.

Très triste, oui ; mais qu'importe si le sang du peuple est intarissable ! Ah çà ! enfants, est-ce ainsi que vous faites les honneurs de ma maison ? Vous vous cachez dans les petits coins pour pleurer sur l'extinction de la noblesse ! Voulez-vous bien vous sauver, danser, rire et chanter au soleil !

PHILIPPE, respectueux.

Ne m'avez-vous pas dit, mon père, que vous aviez à causer avec moi ?

BLONDEL, très paternel.

Rien ne presse. Allez donc ! (Les rappelant.) Un instant, cependant ; venez tous les deux près de moi et répondezmoi. Etes-vous heureux ? Qu'est-ce qui vous manque ? M'aimez-vous ?

ISOLE

Oh ! oui, par exemple ! Il n'y a pas de père comme vous ; il n'y en a peut-être jamais eu.

BLONDEL. à Philippe.

Et toi ?

PIIILII'l'E

Je suis gauche, vous le savez, dans l'expression de mes sentiments. Mais je ne souhaite qu'une seule chose au monde...

BLONDEL

Laquelle?

PHILII'I'E

L'occasion de vous prouver ma tendresse.

BLONDEL, grave, puis attendri.

Tu l'auras, Philippe. Depuis vingt ans que je vous ai, le paradis me chante dans le cœur. Vous avez parfumé ma vie : toi, Isole, par ta bonté d'ange, toi, Philippe, par ton intelligence et ta vaillance d'âme. Votre foi en moi a été aveugle; j'étais pour vous celui qui ne ment pas, qui ne se trompe pas, le père ! A la mort de votre mère, je vous ai séparés l'un de l'autre, sachant combien vous vous adoriez, mes chers jumeaux, quels doubles liens vous unissaient, et quel mal j'allais vous faire. Il le fallait ! Il fallait que Philippe devînt un homme ; en France, on ne fait plus que des bacheliers ! Vous ne m'avez pas même questionné ; vous vous êtes dit simplement adieu pour six années ; vous n'avez pas douté de moi un seul instant! Ah! merci! (Se levant.; Maintenant, vous ne vous quitterez plus. J'ai partagé mon bien, également, entre vous deux, terres, rentes et revenus. A votre majorité, vous prendrez chacun votre part et vous en ferez ce que bon vous semblera. Moi, je resterai avec celui de vous qui voudra me prendre, et je me reposerai, car je me sens vieux. La terre use vite ses serviteurs, surtout la nôtre. En te passant le nom, mon fils, je te passerai le fardeau ! Il te sera moins lourd

qu'à moi, car la science économise le labeur et c'est pour cela que je t'ai voulu savant, par orgueil de toi. Simple enfant de fermier, tu peux tenir tête à tous les bourgeois et à tous les nobles ! Es-tu content de moi ?

PHILIPPE

Père ! mais c'est à moi de vous gronder. Quel jour et quel moment pour de telles explications dont je n'avais pas besoin, je vous le jure ! Père, les violons grincent et le cidre coule !... Vos prés sont diaprés de belles filles et le plaisir sonne dans la vallée. Ce que vous désirez est ma loi. Avant d'être majeur, j'ai un an devant moi. un an tout entier, pour vous choyer et vous bénir. A la ronde, père !

BLONDEL, la voix perdue.

Mon enfant !... mes enfants! C'est donc facile d'être

heureux. (Il les serre sur sa poitrine. — Le bruit cesse tout à coup.)

Mais, qu'est-ce qu'il y a là-bas? les violons s'arrêtent ; on ne danse plus ?

Page 1