‹ ThéâtreChapitre 88 sur 121 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

HONORÉ, L'ABBÉ, HORM1SDAS, dans l'àtre.

HONORÉ

Quel est ce jeune homme ?

L'ABBÉ

Mon élève !

HONORÉ

Tu élèves des enfants, toi ; depuis quand?

L'ABBÉ

Depuis toujours ! Qu'est-ce que je ferais du peu de latin que je sais? s

HONORÉ

Tiens ! tu ne me l'avais jamais dit.

L'ABBÉ

Bah ?

On entend ronfler Hormisdas.

HONORÉ

Il a l'air très intelligent.

L'ABBÉ

Je te crois. Et beau ! ce qui ne gâte rien. Et fort !

HONORÉ

C'est le fils de Blondel ?

L'ABBÉ, riant.

Il y a apparence, Honoré.

HONORÉ

Dame ! je n'en sais rien, moi. Je ne me rappelais ni cette ferme ni ce fermier. Mais je ne vois pas sa femme. Est-ce qu'il n'y a pas de madame Blondel?

Hormisdas ronfle.

L'ABBÉ, distrait.

Non, elle est morte ! Ah çà ! est-ce que tu n'entends pas ce ronflement? Qu'est-ce qui peut faire ce bruit de

toupie hollandaise ? (Apercevant Hormisdas dans la cheniimV

Bon ! c'est cet ivrogne d'Hormisdas. Est-il assez gris, le malheureux !

HONORÉ

C*est ça le fameux Hormisdas ? Qu'est-ce qu'il est aux Blondel ?

L'ABBÉ

Lui, rien ! c'est le parrain de Philippe !

HONORÉ

Ah ! le parrain ? Est-ce qu'il a d'autres enfants ?

L'ABBÉ

Qui, Hormisdas ?

Non, Blondel?

HONORE

L'ABBÉ

Encore ? Oui, il a sa fille. Il a aussi deux chiens, un chat, vingt-quatre chevaux, cent cochons et mille lapins. Il a été vacciné, et il a tiré à la conscription le numéro 13. Es-tu content ? En as-tu assez ?

HONORÉ

Que trouves-tu d'intempestif dons mes questions ? Je suis chez Blondel, et on ne m'a encore présenté personne.

L'ÀBBÊ

Tu es chez de braves et honnêtes gens qui s'aiment entre eux, comme des gueux, quoiqu'ils soient très riches, et qui sont heureux. Allons les voir danser ; c'est ce que nous avons de mieux à faire.

HONORÉ

Regarde-moi donc, l'abbé.

L'ABBÉ

Quoi '?

HONORÉ

Je sens des réticences dans ce que tu dis.

L'ABBÉ

Tu en vois partout, mon pauvre frère, tu es malade !

HONORÉ, sombre.

C'est vrai ! mon chagrin m'a rendu soupçonneux. Le spectacle du bonheur d'autrui m'irrite, malgré moimême. Allons-nous-en, va ! Il a de la chance, ce Blondel ; je lui envie son fils. Viens ! (S'arrêtant.) La mère devait être bien belle ! Comment s'appelait-elle, la mère, de son nom de jeune fille ?

Je te dirai ça un autre jour. Allons-nous-en !

HONORÉ

Tu vois : les rélicences !

L'ABBÉ

Elle s'appelait Denise Givron. Te voilà bien avancé.

HONORÉ

Elle était du pays ?

L'ABBÉ

Tiens, Honoré, tu me fais pitié ! Ton esprit méfiant se met à la torture pour se forger du mystère là où il n'y en a pas. Tu as dû être un diplomate redoutable, et un homme bien malheureux.

HONORÉ, avec un soupir.

Voilà le fils qu'il me fallait, Michel, c'est ainsi que je l'avais rêvé.

L'ABBÉ

Viens, Honoré !

HONORÉ

Non, je voudrais revoir ce jeune homme. Lui ! l'enfant de ce fermier, c'est presque dommage !

L ABBÉ

Dommage ou non, c'est ainsi !

HONORÉ, bas à l'oreille de l'abbé, et riant.

Eh bien, ce n'est pas à avouer, l'abbé, mais j'en doute.

L'ABBÉ, haussant les épaules.

Viens prendre l'air.

HONORÉ

Gageons que tu ne le jurerais pas ?

L'ABBE

À quel titre porterait-il son nom, et de quel droit occuperait-il la place qu'il occupe dans cette maison ?

HONORÉ

Mais Blondel a pu l'adopter, par exemple !

L'ABBÉ

D'abord, ça reviendrait au même.

HONORÉ

Il n'est donc pas son fils ; je l'avais deviné.

L'ABBÉ

L'enfant adopté a tous les privilèges et tous les droits de l'enfant ordinaire.

HONORÉ

Comment Blondel l'aurait-il adopté, puisqu'il n'est pas majeur ? Il n'a que vingt ans, ce garçon.

Il l'adoptera dès qu'il en aura vingt et un, c'est-àdire demain.

HONORÉ

Pardon, c'est-à-dire dans un an ?

L'ABBÉ

Si tu veux ; mafs c'est la même chose pour eux. Tu vois qu'il n'est pas bien gros le mystère, et qu'il n'y avait pas de quoi te mettre en frais d'inquisition. Je ne voulais rien te dire, parce qu'il y a entre Blondel et toi une analogie de situation propre à raviver ton chagrin par la comparaison. Je n'ai pas besoin de te recomman-

der le secret. Philippe a été élevé dans sa douce illusion filiale. Il adore son père, et je ne te pardonnerais pas de troubler sa sérénité d'enfant heureux !

HONORÉ, i pari.

Ainsi, il s'appelle encore Philippe Givron. Décidément il a de la chance ce fermier ! Il a eu la main heureuse !

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