‹ ThéâtreChapitre 94 sur 121 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Les Mêmes, BLONDEL

BLONDEL

Je savais te trouver ici, mon enfant.

PHILIPPE

Mon père.

BLOND EL

Tu vas bien ce matin ?

PHILIPPE

Je vous ai entendu cette nuit marcher à grands pas dans votre chambre et vous plaindre. Vous n'avez pas dormi, mon père!

BLONDEL

Et toi non plus, à ce qu'il me semble ; ce n'est rien : un peu d'agitation.

EORMISDAS

Filleul ; l'occasion est bonne. Veux-tu que je remplisse la mission dont tu m'as chargé ?

BLONDEL

Une mission pour moi, de Philippe ? Ah çà ! mais estce que tu me crains maintenant ? De mon cœur au tien, je croyais le chemin plus doux ! Ce que tu désires de ton père est chose accomplie : parle !

PHILIPPE

Non, je ne désire rien.

BLONDEL, le regardant fixement.

Si; tu désires quitter ma maison.

PHILIPPE

Pour quelque temps seulement.

BLONDEL

Je l'espère bien.

PHILIPPE

Ne doutez pas de moi, mon père.

Tu ne m'as encore donné aucun sujet de doute. Tu désires voyager, te distraire, va... n'es-tu pas libre '.'

PHILIPPE

Oh ! libre ! ne dites pas ce mot !

BLONDEL

Mais oui, libre ! Et non seulement j'accède à ton désir, mais je l'approuve. Tu as encore un an avant d'être un homme fait. C'est un an pour faire le jeune homme . C'est moi qui ai eu tort de ne pas le comprendre...

PHWPPE

Je vous jure que vous vous méprenez sur mes senti ments. Il faut qu'une raison soit bien grave qui me sépare de vous, ne fût-ce qu'un jour, et de ma sœur bienaimée.

BLONDEL

Crois-tu donc que je ne la connais pas ta raison'.' Elle est bonne; tu agis sagement; ce que tu as de mieux à faire en effet, c'est de fuir.

PHILIPPE

Vous avez deviné '.'

BLONDEL

Ne suis-je pas ton père ? Depuis huit jours, j'attends que lu te détermines à parler. Tu n'oses pas. je ne sais pourquoi. L'intervention de ton parrain était inutile ; c'est donc à moi à prendre l'initiative, et je venais te dire justement que ta résolution est celle que je t'aurais conseillée ; pars.

PHILIPPE, irrésolu.

Hélas ! où irai-je ?

Toute la terre est à toi. Entreprends quelque expédition aventureuse, quelque ascension difficile, que saisje? Fatigue-toi : use-toi. Est-ce la solitude qui t'arrête?... Veux-tu que je t'accompagne?... (Avec émotion.) Veux-tu emmener Isole?...

PHILIPPE

Oh ! que vous êtes bon ! Vous priver d'Isolé, vous, qui êtes seul et vieux; qui n'avez d'autre bonheur que de vous sentir près d'elle ! . . . C'est trop, je vais tout vous dire.

BLONDEL, lui fermant la bouche.

G-arde ! garde, enfant, le mystère de ta douleur, et ne profane pas le secret de ton premier amour. Quand tu seras guéri, et tu guériras, car tout amour inégal est une erreur de l'âme, tu reviendras, et nous serons heureux ! Embrasse ton parrain et allons nous occuper de tes préparatifs avec Isole.

H0R1IISDAS, les arrêtant.

Un instant ! On ne se quittera pas sans boire une bolée!... Songes-y, Philippe, un an sans cidre!... (il lai seri à boire.) A ton retour, mon gars ! et ne t'attarde pas trop, si tu veux me revoir ailleurs que là-haut. — A propos, toi, qui es éduqué, y a-t-il encore des pommiers au paradis?

BLONDEL, se forçant à rire.

Probablement, puisqu'on y reçoit les femmes.

H0RMU5DAS

C'est donc une autre Normandie que le paradis ? alors, j'irai !... Adieu !

Ils trinquent.

LA VOIX D'HÉLÈNE, au dehors.

Par ici, mon oncle !

PHILIPPE

Cette voix !... Ah ! mon père, c'est elle !

BLONDEL

Es-tu brave! Sortons de ce côté, tous les deux!... Voyons, mon fils !... viens !

Entre Hélène.

PHILIPPE

Je ne peux pas.

SCÈXE III

Les Mêmes, HONORÉ et HÉLÈNE

HÉLÈNE, sur le seuil.

M. HormisdaS, s'il VOUS plait?... (Apercevant Blondelet Philippe.) Mais nous voilà en pays d'amis. Messieurs Blondel père et fils, nos hôtes.

HONORÉ, entrant à part.

Toujours sur ma route, ce fermier! On dirait qu'il devine.

HORMISDAS, s'avançanl.

Les sièges sont rares ici ! Monsieur Honoré, excusez un pauvre paysan.

HONORÉ

Ne vous dérangez pas, Hormisdas. Il y a tout ce qu'il faut! (A Philippe.) Bonjour, mon beau danseur !

PHILIPPE, balbutiant.

Monsieur!... Mademoiselle!...

HONORÉ, à part.

Tiens... il est tout pâle. Qu'a-t-il donc?... (Haut.) Un service, maître Hormisdas !... On m'a raconté que vous étiez habile rebouteux. Or, à force de sauter les barrières et les haies avec l'écuyère que voici, ma petite jument noire s'est fourbue. Passez la voir, vous m'obligerez.

HORMISDAS

Entendu, monsieur Honoré ! On fera le possible pour vous plaire.

HÉLÈNE, gaiement.

J'ai aussi quelque chose à vous demander, monsieur Hormisdas. Est-il vrai que vous lisiez les destinées dans la main ? (Elle se dégante.) Que vous seriez aimable de m'apprendre la mienne !

HORMISDAS

C'est pour vous divertir au moins, notre demoiselle ! regarde la main d'Hélène.) Belle main, noble main !

HÉLÈNE

Est-ce tout '?

HORMISDAS

C'est que je n'ose.

HÉLÈNE

Osez donc ! Cette ligne, qu'est-ce que c'est '?

Orgueil !

r,0 THÉÂTRE D'EMILE BERGER AT

HÉLÈNE Et cette autre, qui traverse la main ?

HURMISDAS

Amour !

HÉLÈNK

C'est très inquiétant ; mais me marierai-je ?

H0RMI6DAS, d'un ton rasé.

Il ne tiendra qu'à vous.

HÉLÈNE

L'oracle est ambigu.

HOBAIISDAS. en matois.

Point tant !

HÉLÈNE, rêveuse.

C'est drôle ! merci !...

BLONDEL, au fond, à Philippe.

Je t'attends... Philippe !

HÉLÈNK

Vous nous quittez, messieurs, déjà !

Mon fils part ce soir, mademoiselle, pour un long voyage.

HÉLÈNE

Encore J?

HONORÉ, à part.

Il le fait partir!... Aurait-il peur de. moi? (Haut.) Estil indiscret de demander si monsieur traverse Paris ?

Nous y rentrons dans quelques jours, et je n'oublie pas que notre hospitalité est débitrice de la vôtre. Nous serons flattés vraiment de recevoir votre visite, n'est-ce pas, Hélène?

HÉLÈNE, à Philippe avec affabilité.

Vous nous la promettez, monsieur, j'y compte. J'aime à payer mes dettes !

PHILIPPE, très troublé.

Nos milieux sont bien différents, mademoiselle, et vous étiez ici... à la campagne.

HÉLÈNE, lui tournant le dos.

Ah ! par exemple, pour qui me prenez-vous ?

BLONDEL, à Philippe, bas.

•Viens.

PHILIPPE, bas, avec agitation.

Je l'ai blessée. Je vous en supplie ; elle m'a mal compris. Laissez-moi lui parler.

Non, mon enfant !

PHILIPPE

C'est pour toute là vie !

BLONDEL

A cause de cela justement.

HÉLÈNE, à Honoré.

Quand vous voudrez, mon oncle.

HONORÉ, à Hélène.

Je suis à tes ordres, mon enfant !

Il lui prend le bras.

'27 2 THÉÂTRE D'EMILE BElt GERAT

PHILIPPE, allant à Hélène.

Tout à l'heure, mademoiselle, un mot m'est échappé, qui n'était pas dans ma pensée. Il vous a froissée, je l'ai vu. Je ne veux point partir sans que vous me l'ayez pardonné.

HÉLÈNE, hautaine.

Il ne pouvait me froisser, monsieur, que si je me savais connue de vous. Vous ne me connaissez pas. Nous avons dansé ensemhle pendant quelques minutes. et voilà la deuxième fois, je crois, que nous nous rencontrons. Il paraît d'ailleurs que ce doit être la dernière aussi... puisque vous., ne traversez pas Paris.

HONORÉ, à Hélène.

Là, là, que de hauteur

HELENE, quittant le bras de son oncle.

Hauteur ! Ce reproche de hauteur que tout le monde m'adresse ici, me ferait prendre ce pays en horreur ! Qu'ai-je donc de si méprisant '? Est-ce l'allure ou le visage '? Je n'ai de dédain pour personne, et si je tiens mon rang du mieux qu'il m'est possible, c'est peut-être que je le dois au nom que je porte, et que je porte la dernière.

PHILIPPE

Ah ! emmenez-moi, mon père, emmenez-moi ! BLONDEL

Tu vois bien que j'avais raison. Allons, viens, mon fils!

Ils sortent tous deux.

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