‹ ThéâtreChapitre 93 sur 121 · SCÈNE PREMIÈRE PHILIPPE, HORMISDAS · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE PHILIPPE, HORMISDAS

HORMISDAS, tirant du ciilrc du tonneau.

C'est-il que tu ne le trouves pas assez fort en pommes mon cidre, que tu n'en veux plus boire ?

PHILIPPE, soucieux.

Il est excellent, parrain, mais j*en ai mon content : merci !

HORMISDAS

Philippe, tu as quelque chose ; Normand qui rechigne au pichet, c'est Normand malade. Gageons que tu as des peines de cœur. (Geste de Philippe.) Ne t'en défends pas : c'est ton droit. Ah ! ces filles d'ici, aux lèvres de pivoines, aux yeux de bluet, aux riches corsages, fortes, rieuses et promptes ! J'en tenais pour les blondes. Et toi? C'est une blonde, hein '?...

PHILIPPE, tristement.

Pourquoi ne m'a-t-on pas laissé en Angleterre !

HORMIS&AS

Tu n'as donc point de courage? Un gars comme toi, beau, bien tourné et la langue fleurie de fines sentences, un savant de la savanterie, un monsieur ! Elle est donc bien rébarbative ?

PHILIPPE

Si je vous la nommais, vous auriez peur, Hormisdas ; je suis perdu !

Ne sois pas si mélancolieux ; ça ne vaut rien auprès des Cauchoises! Connaît-elle au moins ta désirance? Lui as-tu parlé de ce qui t'oppresse? Non? Eh bien alors ! est-ce que chez les Anglais ce sont les filles qui entreprennent les garçons? Fais un pas, elle en fera deux !

PHILIPPE

Rendez-moi un service. Je veux quitter le pays, mais je n'ai pas le courage d'en demander la permission à mon père. Servez-moi d'intermédiaire.

HORMISDAS

Quitter Argeville? Moi, je ne pourrais pas ! Elle me colle aux pieds, la terre natale. Enfin, je ferai ce que tu voudras. Et où veux-tu aller ? Il y a de belles filles partout.

PHILIPPE

Je voyagerai. J'irai devant moi, au hasard ! vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer comme j'aime. Je pleure, je crie, j'appelle comme un petit enfant; j'ai des envies de me tuer. Vous ne pouvez vous rendre compte ; personne n'a jamais aimé de cette force !

264 THEATRE D'EMILE BERGEKAT

HORMISDAS, riant.

Tu me rappelles Blondel quand il recherchait la Denise, il disait les mêmes mots, tout pareillement.

PHILIPPE

Le pauvre père ! Quelle peine je vais lui faire ! et quel chagrin je lui cause déjà. Je ne le vois presque plus; je sens ses regards peser sur moi, si tristes ! Mais je ne peux pas me dominer ; je ne pense qu'à elle !

Et Isole, est-elle confidente '?

PHILIPPE

Non, mais elle a tout deviné.

HORMISDAS

Veux-tu que je me concerte avec elle pour aviser Blondel de ton départ et le lui ménager?

PHILIPPE, éperdu.

Gardez-vouf.-en bien... Mais si, cela vaudrait mieux peut-être... Non !... Ah! je ne sais pas.

Entre Blondel.

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