ACTE PREMIER
Réhy me priant de passer chez elle. Elle vous avait écrit qu'elle désirait vous voir tantôt.
MADAMh ÀRMlhlRES. Oul .
Ternand. — Réflexion faite, elle a jugé plus sage de me prendre comme ambassadeur auprès de vous.
Madame Armières. — Une ambassade? Grand Dieu? De quoi est-il question?
Ternand. — De la vente de l'usine... et des motifs de cette vente.
Madame Armières mère, vivemont. — L'usine prenait tout le temps de mon fils. Les ouvriers l'obsédaient de réclamations incessantes. A chaque instant ce sont des menaces de grève. Comme Henri est administrateur des Chantiers de la Seine et des Forges de Grand- Couronne, il a décidé de ne conserver que ces deux postes. Tout simplement.
Ternand. — C'est, en efTet, ce que Henri m'a déjîî dit et ce que j'ai répondu à Mme de Réhy. (A Mme Armières.) Elle s'étonne cependant que vous ayez consenti, vous, à laisser passer en des mains étrangères cette usine, que votre père, M. Franchot, avait fondée, et qui était son orgueil à cet homme. Ah! ce serait un crève-cœur pour lui, cette vente. Eh! mon Dieu, moi-même, quelle que soit mon amitié pour Armières et pour vous, je no vous cache pas que je suis désolé de votre décision, quand je songe surtout....
Il s'arrête.
Madame Armières. — Alhîz, allez... dites.
Ternand. — Quand je songe que vous avez eu de voire premier mariage un fils qui....
Madame Armières. — Eh mon ami, croyez- vous que moi-même je n'eusse pas été très heureuse de voir mon fils Jean devenir directeur de cette usine? Par malheur,
le jugement de divorce qui m'a séparée de mon premier mari, M. Rouchon, il y a vingt ans, ce jugement m'a confié la garde de ma fille Valentine et a dorme au père la garde de notre fils. M. Rouchon l'a emmené en Tunisie.
Ternànd. — Au fait.... Rouchon n'a jamais fait appel à votre générosité pour léducation de son fils?
Madame Armières. — 11 ne m'a rien demandé!
Ter.na>d. — Cependant, simple sous-directeur dans l'usine de votre père, fiouchon était sans fortune. Alors quelle instruction aura-t-il donnée à Jean? Quel métier lui aura-t-il appris?
Mada>ie Armières. — Jean a écrit un jour à sa sœur Valentine qu'il avait une petite situation à Sfax. Mais quand je lui ai écrit, moi, pour lui proposer de le faire revenir à Rouen, il ne m'a pas répondu. Vous voyez, mon ami ...
Ter-nand. — Soit; au surplus l'usine vous appartient et vous êtes libre de la laisser vendre si tel est votre bon plaisir. Mais, et c'est ici ce qui inquiète Mme de Réhy à la veille du mariage de Marguerite avec son fils, on lui aurait assuré que la vente de l'usine était rendue obligatoire à cause de grosses pertes subies par Armières : une importante fourniture d'enveloppes métalliques pour cartouches faites à la République des Antilles ne lui aurait pas été payée.
Madame AR:Jîi:REs. — Qui dit cela?
TER>iA-\D. — C'est la rumeur publique.
Madame Akmières mère. — On connaît fintention qu'a mon fils de se défaire de l'usine. Peut-être quelques personnes intéressées à l'avoir à bon compte s'elTorcenteîles de déprécier l'affaire pour qu'il ne se présente pas de nouveaux acquéreurs.
. ACTE PREMIEIl. ?21
TER:^A^•D, — C'est bien ce que j'ai objecté à Madame de Réhy. A quoi elle m'a répondu tenir de source sûre qu'Armières aurait été obligé ces jours-ci de demander à une maison de Londres le renouvellement d'une traite.
Madame Armjères mère. — Est-ce possible?
Madame Armières. — Non, non. Nous ne nous entretenons pas souvent avec mon mari des affaires de l'usine. Cependant, si mon mari s'était trouvé par une gêne momentanée dans la nécessité de demander le renouvellement d'une traite, je ne pense pas qu'il m'eût caché la vérité.
Ternand. — Je ne le pense pas en effet. Et s'il ne vous a parlé de rien....
Madame Armières. — De rien. Je vous le jure. Ternand. — Alors, je suis ravi d'avoir obtenu de vous cette déclaration qui, je le pense, rassurera pleinement Mme de Réhy.
Madame Armièkes. — Croit-elle donc que nous ne tenions pas les promesses que nous avions faites pour la dot de Marguerite?
Terna.nd. — Ehl Vous savez qu'elle a toujours été opposée au mariage. Mow ami Armières a beau être un des principaux industriels de Rouen, membre du Tri* bunal de Commerce, chevalier de la Légion d'honneur, Madame de Réhy eût cependant préféré pour son fils Georges la lille de quelque hobereau. Georges et moi nous avons dû insister vivement auprès d'elle pour lui arracher son consentement. Mais dame, si elle trouvait quelque prétexte, elle emploierait l'autorité qu'elle a sur son fils.
Madame Armièf-.es. — Oh! Nous ne lui donnerons aucun prétexte. Et pour qu'elle ait toute tranquillité, apprenez-
lui que j'étais avant-hier chez M* Honorât, notre notaire. Je lui ai donné mes instructions.
Ter.nand. — Alors, si vous le permettez, je vais lui apporter tout de suite la nouvelle.
Madame Armièues.— Certainement, monami, allez, allez.
Terî<a>d. — Et ne lui tenez pas rigueur de son indiscrétion. Elle est mère et songe à l'avenir de son fils. Au revoir, ma chère amie. Au revoir. Madame (Il baise la
main de Madame Armières, puis sort.)