ACTE PREMIEP
Madame Rkynard, protestaiii. — Oh ! c'est lui qui nous a recommandés à son ami Miguel, correspondant des maisons là-bas. Ah ! j'ai aussi rencontré avant-hier, chez Ternant, une cousine de M. Marius Roberti, le directeur de Vlntcgrité. Il te demandera des annonces.
Reyinard. — Des annonces? A ce sale journal, qui vit de scandales? Jamais. Et puis, il ne paraît qu'une fois par semaine.
Madame Reynard. — Ma commission est faite, je m'en lave les mains. (S'approchant de lui.) Mais tu as bonne mine, sais-tu. Le grand air t'a fouetté le sang. Nous devrions, cette après-midi, aller tous les deux, nous promener en voiture, sur la plage, comme des amoureux.
Reysard. — Non, ma bonne, non. J'ai à travailler pour rattraper le temps perdu pendant ma maladie.
Madame Reynard. — Le temps perdu? Mais pour qui t'esquintes-tu? Pour les enfants? Si tu crois qu'ils t'en sauront gré! Imite-moi. Je ne rechignais pas devant la besogne, tu le sais. A l'épicerie, j'étais levée avant cinq heures du matin. Quand les clients arrivaient à sept heures, le magasin était propre comme un sou. Mais, puisque Dieu a -béni notre travail et nous a faits riches, j'entends me reposer et profiter de ma richesse. Profitesen aussi. Tu serais bien avancé si tu mourais à la peine... et je serais dans de beaux draps, moi !
Reynard. — Toi ?
Madame Reynard. — Dame ! Te perdre après trente ans de mariage I Je viendrais à disparaître, serais-tu bien gai? Et puis, la vie changerait ici. Les enfants gouverneraient. Ils auraient tout, l'argent, la maison....
Keynakd. — Rien ne te manquerait.
Madame Reynaro. — Evidemment... mais ça ne serait plus la même chose.... Ils auraient l'air de me faire l'aumône. Il semblerait que la fortune leur appartient. Ils ne savent pas que j'ai travaillé, autant que loi, pour la gagner.
Rey.nard. — Mais si... ils le savent.
Madame Reysard. — lis ne m'ont pas vue trimer ! Te rappelles-tu nos premières années de ménage? Je faisais toutes les démarches embêtantes, et à l'époque des échéances, c'est moi qui allais demander le renouvellement des billets.
Reynard. — Solliciter n'a jamais été mon fort.
Madame Rev.nard. — Je me souviens des premiers billets que tu avais souscrits à Ternant, notre banquier. Nous n'étions pas en mesure de les payer. J'étais obligée d'aller à sa banque et de le supplier de nous accorder de nouveaux délais. Ah ! les fichus moments! J'en ai la chair de poule quand j'y pense. Sans moi, tu étais dans le lac. Va, il y a bien la moitié de ta fortune qui m'appartient.
Reynard, plaisantant. — La veux-tu tout de suite?
Madame Reynard. — Non... non... le plus tard possible.
Reynard. — Sois sans crainte, d'ailleurs. Tu ne seras pas dans la gêne. Je compte t'avantager dans mon testament.
Madame Rey.nard. — Oui! Je m'en doutais, mais des fois, tu sais, même avec les meilleures intentions du monde, on ne fait pas ce que l'on souhaite. Tiens, vois cette pauvre Mme Jordanet. Elle était mariée sous le