‹ ThéâtreChapitre 10 sur 148 · Scène première · texte numérisé non relu

Scène première

JASMIN, en grande livrée, poudré, arrange le feu.

Un Valet paraît. — Monsieur Jasmin ?

Jasmin. — Quoi ?

Le Valet. — M. Despréaux !

Sur un signe de Jasmin, il se range pour livrer passage à Despréaux.

Despréaux, après les saluls. — M'"'' la duchesse de Dantzigest chez elle, n'est-ce pas?

Jasmin. — Oui, monsieur. (Au valet.) Prévenez M"® la duchesse. (Pendant que le valet s'éloigne.) J'ai connu monsieur Despréaux à Versailles, au bon temps!... Quand monsieur était maître de ballet à l'Opéra.

Despréaux, qui s'assied. — Je suis aujourd'hui professeur de danse et de maintien des pages de Sa Majesté l'impératrice Marie-Louise, et je me rends aux ordres de Mine la maréchale.

Jasmin. — M™*^ la maréchale est en ce moment aux mains de 'Si. Duplan, son coiffeur ; elle sera à vous dans l'instant.

Despréaux. — Je me demande ce qui peut motiver son appel à une heure où tout le monde dîne !

Jasmin. — Voici. Le g'énéral Ordener, qui commande le palais de Gompièî>'ne, a été pris subitement d'une attaque de goutte, ce qui est bien maladroit à la veille du jour où l'on se préparc à fôtcr l'arrivée du g-rand-duc de Wurtzbourg- : chasses à courre, dîners à g-rand couvert, comédie, opéra, ballet, etc.. L'empereur a désig-né, d'urg-ence, pour le remplacer, M. le maréchal Lefebvre, qui venait précisément d'arriver au château avec la maréchale, et, comme il y avait ce soir réception chez le général Ordener, Sa Majesté a décidé qu'elle se ferait chez M. le maréchal. A'^ous voyez le branle-bas ; nous sommes à peine installés. Il a fallu tout improviser : toilettes, service, rafraîchissements, luminaire !

28 THKATKE D'EMILE MOKEAU

Despréaux. — Je vois ce que c'est : M™® la maréchale désire me consulter pour le bal.

Jasmin. — Non ! Non ! Il n'y a pas de bal. Une simple réception avant le cercle de l'impératrice, et c'est heureux, car, entre nous... (il se rapproche de Despréaux et baisse un peu la voix.) en fait de danses, M"^ la duchesse n'a guère pratiqué que la monaco, la boulang'ère et la fricassée... et quant au maintien!... (11 rit.) Oh ! là là!

Despréaux, souriant. — Je le connais !

Jasmin. — Et le lani^aye donc!...

Despréaux. — Il fait la joie de toutes ces dames ! N'étaitelle pas en boutique, avant la Révolution ?

Jasmin. — Rue Saint-Anne... puis vivandière ou cantinière, à l'armée du Rhin, où elle a suivi son mari, le serg-ent Lefebvre.

Despréaux. — Depuis général.

Jasmin. — Puis maréchal.

Despréaux. — Et duc de Dantzig. Titres et grades bien mérités, du reste.

Jasmin, dédaigneux. — Oui! mais noblesse de l'empire! Duc de Dantzig !... De mon temps, on ne connaissait que de l'eau-de-vie de ce nom-là... Et Savary, duc de Rovigo ! Et Fouché, à qui l'empereur a donné la ferme des jeux et qu'il a fait duc d'Otrante... et quarante! Quand on a eu l'honneur, comme vous et moi, d'appartenir à l'ancienne cour !

Despréaux. — Ah ! vous étiez ?...

Jasmin, se rengorgeant. — Valet d'écurie de Ms"" le duc de Penthièvre. (Despréaux se lève, avec un petit salut complimenteur,) On n'improvise pas une noblesse, monsieur Despréaux ! La caque sont toujours le hareng, et M'"® la duchesse de Dantzig est toujours la blanchisseuse de la rue Sainte-Anne, qui sauvait M. de Neipperg, au dix août, en le cachant dans un panier de linge sale... dit l'histoire.

Despréaux. — C'est donc pour cela que M. le comte de Neipperg est des familiers de la maison ?

Jasmin. — Il n'en fallait pas moins, en effet, pour que M. de Neipperg-, qui est de vieille race, fréquente desjo-ens si communs ! Le maréchal et lui se sont retrouvés sur le Rhin, où Lefebvre commandait l'armée de Sambre-et- Meuse, tandis que M. de Neipper^T;- était dans l'état-major du prince deCondé. Ils ont renoué connaissance au cours des néo-ociations, et enfin, M. le comte ayant accompagné M. de Metternich en France, les relations amicales se sont accentuées, au point de devenir journalières.

Despréaux, en confidence. — Entre nous, je le croyais attiré par les g-râces appétissantes, quoique vulgaires, delà dame du logis.

Jasmin, haussant les épaules. — Mais non, mon cher monsieur, pas même cela ! A ses autres ridicules, la maréchale joint celui de la fidélité conjugale! C'est d'un bourgeois ! Croiriez-vous qu'ils en sont encore à faire chambre à part !

Despréaux. — Allons donc !

Jasmin. — Comme je vous le dis !... C'est à mourir de rire !

La porte de droite s'ouvre.

Despréaux. — Doucement! la voici !...

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