Scène première
Dante, faible encore et les yeux creux, s'appuie à un cyprès et regarde la tombe. — Tu le sais, toi, dont il sied que des anc^-es gardent la tombe, et que le printemps eng-uirlande Técusson, toi dont il faudrait ne parler qu'avec des mots aussi blancs que ces fleurs, tu le sais, que je suis venu à leur secours dès que ta voix m'eût appris qu'elles étaient en dang-er, tu sais que j'ai fait, pour les sauver, tout ce qu'il était possible de faire, et qu'il ne m'a été tenu compte ni de mes efforts, ni de mes larmes, ni de mon sanjsc ! Ployé tant de jours sous la menace de la mort, je n'ai recommencé à vivre, dans l'asile de ce couvent, que pour recommencer à souffrir, puisque Pia est morte et que, de Gemma, je ne sais rien. A travers cette forêtde visions qui estlepaysdu délire, toujours cette vision m'a hanté : ma fille entraînéepardes mains brutales vers des tours inconnues, et criant au secours et disparaissant dans la nuit. Alors, puisque je n'ai de sa destinée que cet avertissement, puisque je ne peux rien que la pleurer comme si elle était morte, elle aussi, pourquoi veux-tu que je m'attarde sur cette terre où rinnocence et le malheur vont toujours de
compag-nie, où l'âme est punie pour ses plus beaux élans, où seul le crime piaffe et triomphe! Gémir! tendre les bras vers le ciel ! A quoi bon? Supposer, au delà des étoiles, un témoin de ces infamies, c'est l'en admettre complice! Que voulez-vous que devienne lejustes'ila Dieu pour ennemi? Quitter le champ clos, et faisant enfin de son arme le seul usag-e profitable, rentrer au néant d'où il sort... Labas, dans la région des ombres vaines, Virg-ile nous l'atteste, coule le fleuve de l'oubli ; là-bas est le repos, le sommeil que depuis tant de nuits j'appelle en vain, le sommeil, définitif, éternel, que va m'assurer la mort, et dont mon âme harassée a tant besoin, tu lésais !
(Tombé à orenoux, il s'est étendu sur la dalle comme pour y dormir. Il tire sa dague.)