Scène II
De l'autre côté de la tombe, BEATRIX auréolée de lumière, vêtue et voilée de blanc, surgit, effleurant de sa robe la cime des lis.
Béatrix, grave. — N'ajoute pas une faute à celles que tu as commises.
D.VNTE, qui a levé la tête . — Béatrix ! (Il se dresse, frissonnant.)
Béatrix. — Ta mort, si c'est toi qui en fixes l'heure, te condamnera plus sévèrement que te condamne ta vie. N'accuse pas Celui qui te permet d'expier en ce bas monde ; l'expiation finale en sera diminuée d'autant. Ne l'accuse pas et ne doute pasdelui. Tu te plains d'assister, partout où tes pas te conduisent, au triomphe de l'iniquité ? Tu te plains trop vite; tu n'aperçois qu'une face des choses, celle qui est sombre. Le jour ne luit qu'au delà de la tombe. Là seulement, dans cette vie nouvelle, où commence et finit la justice, toute action humaine, vertu, faiblesse ou crime, a son salaire I
Dante. — Hélas ! Il y a derrière tes paroles autant de menace que d'espoir. Mon salaire, à moi, quel sera-til?
Béatrix. — Tu le sauras.
Daxte. — Et celle dont je n'ose ici prononcer le nom, celle dont ma faute a hâté la faute ?
Béatrix. — A l'infidèle amie, tu sais déjà que j'ai pardonné.
Dante. — Ton pardon lui vaudra-t-il le pardon de Dieu ?
Béatrix. — Tu le sauras.
Dante. — Mais ma fille, mon doux lys de Florence, à qui Dieu n'a rien à pardonner, est-elle avec toi dans cette aurore dont ton front g-arde le reflet, ou encore dans la nuit du bas monde ?
Béatrix. — C ^ n'est pas à moi de te le dire.
Dante. — Et qui me le dira ?
Béatrix. — Sa mère.
Dante. — Sa mère est morte !
Béatrix. — C'est pour cela qu'elle le sait !
Dante. — Mais moi, comment le saurai-je d'elle ?
Béatrix. — Oseras-tu, toi vivant, affronter le séjour des morts ?
Dante. — Oui, si tu m'y conduis,
Béatrix. — Non pas moi, dont les yeux ne sont pas faits pour ces ténèbres, mais le Poète qui fut avant toi le premier de l'Italie.
Dante. — Virgile ?
Béatrix. — Au royaume de l'éternel frisson, deTéternelle horreur, c'est lui qui va te conduire... Quand la peur g-lacera la moelle de tes os, serre-toi contre lui, et quand tu parviendras au cei'cle de feu, où des fantômes dresseront hors de leur fosses les insig-nes encore reconnaissables de leur défunte grandeur, écoute les, et, si vaines que te semblent leurs paroles, fais-en ton profit. Elles te serviront.
Dante. — De quelle manière ?
Béatrix. — Ne m'en demande pas davantag-e, et tournetoi du côté de ton g'uide.