LE PONT DE ROCHERS
Virgile. — Que vois-tu dans la brume?
Dante. — Celte spirale infinie qui flotte, ondulant comme une alg-ue aux plis de Teau... sont-ce des oiseaux qui planent? (La vision se précise.) ou un vol d'amants enlacés?
(Virgile parvient avec Dante sur un terlre qui domine des îlots de rochers, et qu'enveloppe en avant, réelle, et portée sur un chariot, et en arrière, peinte, la spirale vivante.)
Virgile. — Tu vois ceux que perdit un amour coupable... (La vision se rapproche.) Hélène au bras de Paris, Sémiramis avec Ninus^ Phèdre que nulle étreinte ne console...
Dante. — La reine de Carthag'es'interrompant de supplier Enée pour sourire à Virg-ile.
\iRGlLE, après un remerciement de la main. — Cléopâtre réunieà Antoine.,...
Dante. — Yseult réunie à Tristan. (Paolo apparaît, avec Francesca. Ému.) Ah! ceux-ci, laisse-moi interrog-er ceuxci, que j'ai vus morts avant de les savoir coupables. (Ils s'arrêtent un instant.)
Francesca. — Oui dira par quelle suite de rêves et de désirs, et comment nos yeux se cherchant, notre visag-e chang-eait de couleur, et comment celui auquel je suis liée pour l'éternité mit un baiser sur mon sourire, et comment, le livre nous tombant des mains, nous ne lûmes pas plus avant ce jour-là....
Dante. — Douce colombe blessée ! (Francesca et Paolo s'éloignent.) Encore un mot, par charité ! Gem ma, ton amie, qu'est-elle devenue? Le sais-tu?
Francesca, déjà loin. — Demande-le à celle qui avait tant de raisons de l'aimer.
Dante. — Pia?
Francesca, — Oui.
(Elle disparait.) Dante, à Virgile. — Pia est-elle condamnée au désespoir éternel ?
Virgile. — Non. Elle attend le pardon dans le royaume intermédiaire, qui n'est pas le Paradis encore, et d'où cette lueur annonce que nous approchons.
Dante. — Aide moi à gravir la pente.
(Ils rescaladent et se trouvent dans une gorge tapissée de bruyères et d'asphodèles, qu'éclaire une lueur comme d'une nuit sans lune, et où rôdent, lents, des groupes de blancs fantômes.)
Une Voix. — Salut et g'ioire à vous !
Dante, remué. — Elle seule parle avec cette voix! (Pia parait.) Dame de mon cœur, je te retrouve donc ! (Il s"est élancé vers elle. Elle l'arrête.)
Pia. — Dans le séjour de la divine attente, où, réunis avant peu, nous achèverons d'expier nos fautes.
Dante. — Mais d'ici, là, ne me sera-t-ll pas permis de sauver l'innocente?
Fia. — Il faudra te hâter.
Dante. — Elle est en péril encore, n'est-ce pas ? Tu le sais !
Fia. — Oui. La mort ne brise pas le lien qui unit les mères aux enfants. Tout ce qui lui arrive, je le vois. Dans la ville où elle comptait trouver un refug-e, l'homme par la volonté de qui je suis morte l'attendait, mourant luimême ; elle et son fiancé, il les a dénoncés aux jug-es du Saint-Office...
Dante. — Miséricorde !
Fia. — Elle et son fiancé attendent leur arrêt dans les prisons du pape.
Dante. — Alors, ils sont perdus ! Comment les en tirer ?
Fia. — Je n'ai pas à te le dire.
Dante. — Je sais qui me le dira. Je les sauverai, je te le jure !
PiA. — Sauve-les, et souviens-toi de moi !
Dante. — Toujours ! (A Virgile. j Tu l'as entendue, ô mon Maître... Vite! achève ta tâche ! Reconduis-moi vers le pays d'en haut d'où l'on voit les étoiles. Et toi, suprême bonté, suprême justice, toi que, dans une heure de désespoir, j'ai blasphémé, et qui, du haut des nues, entends mon repentir, assiste-moi, mon Dieu ! Eclaire-moi !
(En mùme temps que lui, Pia tend les bras vers le ciel, et tous les fantômes blancs, avec le même geste, mêlent leurs prières aux siennes. Les cimes des bruyères se teintent de rose ; le ciel est devenu transparent, comme si le jour allait paraître, et, avec l'aube, une ineffable harmonie se répand dans l'espace.)
Dante, à Pia. — Vois 1 Ma prière est entendue ! J'en atteste ces voix du Paradis ! Dans les chemins que je vais suivre, c'est Dieu qui me conduira !.,. (Il s'élance vers la lumière.)