LE CERCLE DE GLACE
La pluie de flammes est devenue une pluie de sang ; le sang pâlit et ce sont des larmes, puis les larmes deviennent de la neige. A travers ces flocons, Dante et Virgile, debout sur une sorte de promontoire à droite^ regardent, penchés sur un gouffre, défiler des foules confuses ^peintes sur dos rideaux métalliques qui se croisent).
Virgile. — Reconnais-tu les tyrans et les conquérants, tous les pourvoyeurs de la mort, dont une couronne de fer
rouge élieint les tempes ? Entends-tu gémir CaniLsse, Alexandre, Denjs le Svracusain ?
Dante. — Tibère ! Néron ! Attila ! Ezzelin !
Virgile. — Entends-les fuir, fouaillés à grands coups, criblés de flèches par les démons.
(Au loin la plainte lamentable recommence:)
« Maudits soient nos pères et nos mères, et le jour et l'heure où nous sommes nés ! »
Dante. — Et le Juge qui les a condamnés, je l'ai cru leur complice !
Virgile. — Et maintenant, suis-moi dans le cercle des traîtres...
(La neige cesse, et le cercle de glace apparaît, fermé d'énormes falaises de glace, liérissé de volutes et d'aiguilles de glace.)
Dante. — Ces aiguilles de glace ! On dirait des larmes
gelées.
Virgile. — Ce sont en effet des larmes, celles des maudits.
(Toute la scène est comme un lac gelé d'où émergent des têtes.)
Dante. — Et ces têtes prises dans la glace comme dans un carcan?
Virgile. — Les traîtres à la patrie.
Dante. — Oui, je reconnais Ganelon, linfâme qui livra Roland, et le comte Julien qui ouvrit l'Espagne aux infidèles.
Virgile. — Viens de ce côté ; tu reconnaîtras ceux de ta race qui ont trahi leur ville.
Dante. — A quelle œuvre de haine s'acharne ce vieillard ?(S'approchanL) Ugolin ! Que fais-tu là, misérable?
Ugolin, tirant de la fosse par les cheveux la tête livide de Roger. — Je me venge sur ce monstre de l'horrible faim à laquelle il m'a condamné !
Dante, reconnaissant Roger. — L'archevêque Roger ! (Ugolin disparait.) Que vos jugements sont terribles, Seigneur !
(Il a reculé, et se heurte à une tête prise dans la glace.)
La Tète, crie : — L'enfer à qui me foule aux pieds !
Dantk. — Corso ! le g-eôlier d'Ug^olin !
CoHSo. — Dont ton Bernardino a hâté la mort!
Danti:. — Bernardino ?
Corso. — 11 en sera puni !
Dante. — Cette menace ?
Une Voix. — Tu la comprendras bientôt.
(Danle se trouve en face de Nello, qui, assis sur la glace, grelotte.)
Dante. — Nello ! Je marche de nouveau dans le nid des serpents ! Tu as donc craché ton âme exécrable ? Réponds! Qu'as-tu à trembler ainsi?
Virgile. — Comme ceux qui s'attardent aux Maremmes!
Dante. — L'infâme s'est pris à son pièiçe ! Grelotte à ton tour, éternellement.
Nello, — D'autres que mol grelottent.
Dante, saisi. — C'est de Gemma que tu parles ! Qu'estce qu'elle est devenue? Tu le sais?
Nello. — Je le sais, mais ne le dirai pas.
Dante. — Je t'y forcerai !
Nello. — Tu ne peux rien sur les morts.
Dante. — Ah ! Misère ! Lui seul m'eût renseigné!
Virgile. — Ne te lamente pas, et monte avec moi ce chemin.
(Il l'entraîne vers un pont de glace, qui, à mesure qu'ils montent, devient un pont de rochers, et aboutit à une sorte de cirque qu'interrompt une énorme entaille.)
Choeur. — Maudits soient les amours charnels de la terre, dont les remords sont éternels! C'est toi, amour céleste, amour pur, amour divin, qui purifie nos âmes et nous fait moins cruelles les souffrances qui doivent nous conquérir le ciel 1 »