Scène première
GIOTTO, dont l'éclielle est à droite, à, l'angle de la partie fuyante, s'est interrompu de peindre, et écoute, assis sur une marche de son échelle, GASELLA, très animé, très inquiet. Pendant la scène, on entend, derrière la porte du fond, des Sirventes chantées, des Caroles accompagnées de violes et dont un chœur d'iiommes et de femmes reprend la ronde. Dans les silences, sur la place, la rumeur d'une foule.
GiOTTO, vivement. — Attends! Prends g-arde ! (Il écoute.) Non! Rien! J'ai cru qu'on venait. Continue ! Sa fille ! Gemma est sa fille!
Casell.\. — Tu imagines son désespoir ! A toutes les raisons que je lui donnais de ne pas croire, faute de nouvelles, qu'elle était perdue, il ne répondait qu'en hochant la tête, la mort dans les yeux !... Ce matin-là, à l'aube, inquiet de ne pas le trouver dans sa cellule, je parcours le couvent ; je l'aperçois couché sur la tombe de Béatrix !... (( J'arrive trop tard! Il s'est tué! » Je l'appelle, ot lui vois un visag"c d'extase... « Casella », me déclare-t-il, ma fille est ù Avig-non. Il faut que j'y sois avant trente jours! « J'essaie des questions... « Il le faut ! » \Jnc heure plus tard, nous parlions pour Pise. Nouscomplions nous embarquer pour ^Marseille ; nous avions compté sans des routiers qui ne nous lâchèrent que contre rançon. Une tempête nous jeta en Sardaig-ne, où nous trouvâmes enfin une barque, qui nous conduisit à Aigues-Mortes... Dante mourait d'impatiente, mais pas un blasphème ne lui échappa. (( Dieu m'éprouve encore », murmurait-il... Et c'est alors qu'il me raconta l'étrange voyage que je t'ai dit qu'il aurait fait au pays des morts.
GiOTTO. — Qu'il a fait en rêve, au moment même (Il montre ses fresques.) où je l'y faisais, moi, enimag'ination.
Casella. — Soit. Il est des rêves prophétiques, la Bible l'établit, qui renseig'nent l'homme sur le passé inconnu, l'avenir incertain ; mais que les faits révélés par Pia se trouvent vrais, que Gemma et Bernardino aient été en effet dénoncés par Nello mourant, et conduits dans les cachots du palais où nous sommes, comment l'expliquer? Dante l'a appris par la morte : elle le savait donc ?
GiOTTO. — Oui dira ce que voient les yeux ouverts des morts?
Casella. — Il y a mieux ! Il semble, depuis qu'il a pénétré ces mystères, que Dante reste en communication avec Pia et qu'elle l'avertit à mesure de ce qui se passe... Tout à l'heure, au moment où il entrait dans l'église, où je l'ai laissé, il m'a demandé: « C'est bien aujourd'hui le ving-tième jour d'avril? — Oui! — Nous arrivons à temps; mais ils sont, elle et son fiancé, plus que jamais près de la mort. »
GiOTTO. — Il t'a dit ?
Casella. — Et il a ajouté : « Pendant que je demande conseil à Dieu, ils sont interrogés par la mort ! »
GiOTTO. — L'Inquisiteur !
Casella. — Tu dis?...
GiOTTO. — Tous les jours, pendant que, dans cette salie, (Il montre laporte au fond.) les trouvères et les jongleurs, les courtisans et les courtisanes, s'efforcent en vain de distraire ce misérable pape, malade et sombre, tous les jours, on juge, là-bas, (Il montre le deuxième plan de gauche.) au fond de cette galerie, ceux qui ont encouru la colère du Saint-Office... Tous les jours, avant que le soleil se couche, on brûle les condamnés sur cette place... (Il amène Casella juqu'aux arcades.) où tu entends gronder la foule qui réclame sa proie... Ce n'est plus Néron qui fait flamber les chrétiens, c'est le pape.
Casella — Alors ces bûchers. ?.
GiOTTO. — Attendent des victimes dont les hurlements montent jusqu'ici, avec l'atroce fumée, avec l'odeur atroce !... Etonne-toi si mes damnés vivent ! J'ai l'enfer sous les yeux !
Casella. — Gemma et Bernadino sont jugés à cette heure ?
GioïTo. — Apparemment.
Casella. — Et c'est pourquoi Dante tient à voir le pape.
GiOTTO. — Dante ?
Casella. — Avant le coucher du soleil !
GiOTTO. — Lui qui est excommunié !
Casella. — Il n'a échappé que par miracle aux g'ens du Saint-Office !
GiOTTO. — Ce serait se perdre !
Casella. — Je me tue à le lui dire. Il ne veut rien écouter que l'ordre auquel il prétend obéir !
GiOTTO. — Va le rejoindre ! de g-ré ou de force, empêche-le de venir ici !
Casella. : — Le pourrai-je ?
GiOTTO. — Dis-lui que c'est moi, qui suis traité céans en ami, qui parlerai au Pape, que je ferai pour sauver sa fille ce qu'il aurait fait lui-même ! Il me connaît, il n'en doutera pas... Et qu'il ne faut pas qu'il se montre surtout!...
Casella. — Hélas !
GiOTTO. — Va!... Vite! on vient !... Sors de ce côté ! (Il lui désigne la porte du fond. Celle du premier plan s'ouvre.) C'est le g-rand Inquisiteur ! (Casella sort en liàtc par la porte du fond. Giotto, qui a repris ses pinceaux, remonte sur son échelle et se remet au travail. Bas, ému.) Dieu de miséricorde, en l'honneur de qui Giotto a tant besogné, viens à mon aide aujourd'hui !