Scène VIII CATHERINE, NEIPPERG
Catherine. — Voyons ! voyons ! Causons vite tous deux et en bons camarades, voulez-vous?
Neipperg. — Avec vous, toujours.
Catherine. — Une simple amourette, vot' histoire?
Neipperg, se détournant. — Mais oui.
Catherine. — N' mentez pas !... Y a trop de peine dans vos yeux pour que ça soye pas plus sérieux que ça.
Neipperg. — Mais...
Catherine, vivement. — J' vous d'mande pas vot' secret, ni r nom d' la personne. J' men moque... Maisj' veux pas vous laisser faire une folie, et j'ai idée que vous en mijotez une, et salée.
Neipperg. — Quelle folie ?
Catherine. — Vous partez ? bien vrai?
Neipperg. — Dans un quart d'heure. Ma berline de voyag-e est déjà dans la cour.
Catherine. — Et vous vous en allez comme ça, tout de g"o ? Sans tâcher de revoir la personne ? Allons ! je suis une vieille amie, moi, on peut ben tout m' dire.
Neipperg, baissant la voix. — Eh bien, non, je ne pars pas.
Catherine. — J' l'aurais gag-é !
Neipperg. — Mais ceci de vous à moi, n'est-ce pas?... Ma confidence ne pourrait qu'embarrasser le maréchal, étant donné ses fonctions officielles. Votre amitié, à vous, est bien indépendante, et ce serait lui faire injure que de ne pas répondre franchement à la question qu'elle me pose.
Catherine. — A la bonne heure, donc !
Neipperg, — Il ne s'ag'it pas, vous l'avez deviné, d'une
liaison frivole où le cœur n'a rien à voir, mais du triste roman de toute ma vie. Celle dont on me sépare aujourd'hui, pour la seconde fois, je l'ai connue toute enfant, et je ne me souviens pas de l'avoir connue sans l'aimer. Nos familles, dont l'une dominait l'autre de beaucoup, étaient unies de long-ue date par de mutuels services, et des relations d'affection, de dévouement, de protection, de reconnaissance, qui nous ont bercés de l'espoir que nous étions destinés l'un à l'autre, jusqu'au jour où ce beau rêve a été bien cruellement déçu.
Cathebink, — Par son mariag-e avec un autre.
Nkippeug, accablé. — Oui.
Gathe-rine. — Qu'elle a suivi en France?
Neipperg. — En France!
Catherine, se rapproche et, baissant la voix. — M™* de Métier ni ch ?
Neipperg, vivement. — Oh ! non ! Quelle idée!
Catherine, de même. — M"ie d'Esterhazy ? de Rodoweska ?
Neipperg, dans un sourire triste. — Vous qui ne vouliez pas savoir le nom !
Catherine. — C'est vrai ! Vous avez raison ! Mais j' serais pas femme, si, en voulant pas qu' vous 1' disiez, j' g-rillais pas d'envie d' le savoir. Enfin, bref! Vous arrivez à Paris ; on s' revoit...
Neipperg. — Si peu ! et jamais seuls!... On ne la perd pas de vue, et c'est à peine si, depuis un mois, j'ai pu échang-er avec elle trois mots rapides, à l'écart !
Catherine. — Mâtin! Il est rien méfiant, le mari!... Et il a ben raison. Toujours est-v que c'est lui qui vous fait donner vot' cong'é ?...
Neipperg. — Après une e.xplication très vive, cet aprèsmidi, avec elle.
Catherine. — Vous savez çà?
Neipperg. — D'elle-même, qui, à l'heure du concert, a pu me dire, toute pâle et frissonnante: « Une scène I. 3.
affreuse à cause de vous... Ne partez pas sans m'avoir
vue; »
Catherine, imiuiito. — Mais où la voir ?... Chez elle ?
Neipperg. — Impossible, à cette heure, du moins! Non, voilà ce que je vais faire. Je pars, ostensiblement, par la route de Soissons; à une demi-lieue du château, je quitte ma voiture, qui attend là mon retour; je reviens à pied par la forêt, le parc, et je rentre au Palais, où je trouve asile chez une femme à son service depuis des années, et qui lui est toute dévouée.
Catherine. — Et vous v'ià pris su' 1' fait, la femme dévouée, vous et elle !
Neipperg. — Pourquoi ? Si nous sommes prudents?
Catherine. — Mais vous n' l'êtes pas, prudents ! C'est fou, c't' idée-là !
Neipperg. — Puis-je manquer à ce i-endez-vous qu'elle me donne ?
Catherine. — Un beau v'nez-y voir qu' vot' rendezvous ! Et d'abord, y en a pas, d' rendez-vous!... (Mouvement de Neipperg.) v en a pas... Elle vous a pas dit d'venir c'te nuit vous promener dans les corridors!... Elle savait que vous partiez, v'ià tout; mais elle a ben pu croire que c'était demain, et qu' vous pourriez encore vous parler en plein jour, sans dang-er !... Et puis, quand bien même, qu'elle vous attendrait c' soir, vaut-y pas mieux qu'elle drog-ue toute la nuit à croquer le marmot, que d' vous faire pincer chez elle à c't' heure-là?
Neipperg. — Vous parlez, ma chère duchesse, à un homme qui l'adore, et ne la verra peut-êlie plus de sa vie !
Catherine. — J' parle à un galant homme, qu'a ben r droit d' s' perdre à cause d'elle, mais qu'a pas 1' droit d'ia perdre à cause de lui!... Je vous en prie, mon ami, n' faites pas ça ! Ça vous avance à rien ; c'est pas utile, c'est pas raisonnable et c'est pas honnête !... J' vous jure qu' c'est pas honnête!,..
Neipperg, après un moment et comme décidé. — Allons, je
vois bien, mon excellente amie, que vous êtes inquiète?
Cathkrime. — Oui ! Oh ! oui !
Neippehg. — Qu'il faut vous rassurer.
Catherine. — Oui.
Neipperg. — Et vous promettre de renoncer à cette « folie », comme vous dites?
Catherine. — Le promettre et le faire.
Neipperg, se lève. — Et le faire !
Catherine. — C'est dit? Allons, c'est dit ?
Neipperg. — C'est dit!
Catherine. — Vous partez et ne revenez pas ?
Neipperg. — Et je ne reviens pas.
Catherine. — A la bonne lieure ! Ali ! que j' suis donc contente d' vous avoir arraché ça! J'aurais pas fermé l'œil d' la nuit!