Scène XII
Les mêmes, CANOUVILLE, en hussard, UN PRÉFET DU PALAIS, UN OFFICIER DE GUIDES, LE CHEVA- LIER CORSO, puis successivement et sans arrêt, par groupes ou isolés, ROVIGO, JUNOT, DUROC, FONTANES, en sénateur, ARXAULT et RA\NOUARD, en membres de 1 Institut, M"H's DE ROVIGO, DE RASSANO, DE REL- LUNE, DE MORTEMART, DE VINTIMILLE, DE TAL- HOUET, DE RRIGNOLLES, D'ALDORRANDINI, DE GANISY, ETC., en grande toilette de gala. Tout le monde entre par le fond, va, vient, reçu par Lefebvre, se saluant, se groupant, se déplaçant, assis, debout, et pendant toute la scène, c'est un bourdonnement confus de conversations particulières et de rires étouffés.
Lefebvre, allant à Canouville, qui entre le premier. — Ah ! Canouville ! la bonne surprise!... Ravi de vous voir.
Canouville. — Monsieur le maréchal est trop bon ! Monsieur le duc !
FoucHE. — On vous disait en Espagne ?
Canouville. — J'en viens ! (Lefebvre va au-devant des
arrivants et ne fait plus que cela, se multipliant pour les recevoir. Canouville reste seul avec Fouché.) M'étant proposé comme courrier, pour apprendre au débotté...
Fouché. — Que la princesse Borghèse est à Guastalla, par ordre impérial.
Canouville. — Et j'ai fait trois cent cinquante lieues à franc étrier pour lavoir !.,. Ayez la bonté, monsieur le duc, de me renseig-ner, en deux mots, pour m'épargner quelque maladresse ; la reine de Naples, c'est toujours Junot, n'est-ce pas ?
Fouché. — Toujours ! Et la princesse Bacciochi, c'est présentement M. de Fontanes.
Canouville. — Le g"rand-maître...
Fouché. — ... de l'Université.
Canouville. — Pauvre Elisa ! doit-elle en avaler des discours !
Il remonte vers les arrivants qui lui serrent la main.
FouCHÉ, amenant à Lefebvre le chevalier Corso. — Mon cher duc, le chevalier Corso, qui désire vous être présenté.
Lefebvre, au passage. — Enchanté !
Corso, avec un bel accent italien. — Eccellenza ! Lefebvre les laisse seuls.
Fouché, à mi-voix. — Eh bien ? Neipperg" ?
Corso, bas, sans le moindre accent. — Il est parti.
Fouché, à mi-voix. — Surveillez le retour.
Corso, de même. — Oui, monsieur le duc. Il s'incline et va se mêler aux groupes.
Junot. — Tiens ! duc, vous revoilà ?
Fouché, en lui serrant la main. — Eh oui ! Madame la duchesse d'Abrantès ?
Junot. — Chez l'impératrice.
Fouché, lui prend le bras. — Un conseil ! Votre voiture stationne bien souvent à la porte de la reine de Naples. Adoptez-donc une livrée amarante, comme la sienne : on croira, de loin, que c'est sa voiture qui l'attend, et l'on jasera moins.
JuNOT. — Parbleu, oui ! Merci.
Ils se séparent : le flot des visiteurs ne s'interrompt plus.
Lefebvre, effaré. — Et la duchesse qui ne vient pas !... Jasmin, faites donc dire à la duchesse qu'elle se hâte ! Tout le monde vient. Leurs Altesses seront ici avant elle !
Jasmin. — Oui, monsieur le duc. (Il sort.)
Lefebvre, se hâte au-devant du duc de Rovigo, qui parait avec la duchesse. — Ah ! Savary ! (Saluant.) Duchesse !
M^n^ Savary. — Nous sommes en avance, à ce que je vois?...
Lefebvre, embarrassé. — En effet, la maréchale...
Savary. — Moins pourtant que M. le duc d'Otrante. Pendant que Lefebvre remonte, Fouché se retourne et salue.
FouGHÉ. — Oh ! moi, affaire d'habitude. Je vous ai toujours devancé. On se précède... (En baisant la main de Mme Savary.) On se succède ! C'est la vie !
DuROG, qui fait groupe avec Canouville et d'autres officiers. — Eh bien ? Canouville, êtes-vous réconcilié avec l'Espag-ne?
Canouville. — Oh ! pas du tout, monsieur le maréchal ! Des femmes qui ne vous donnent pas un baiser sans allumer des cierges à tous les saints ! Figurez-vous... (Il continue à voix basse, au milieu des rires.)
M""' DE Canisy, frappant de son éventail l'épaule de Fouché. — Enfin, vous voilà, vous... (A mi-voix.) Et mes lettres ?
Fouché, de même. — Je les ai...
M">e DE Canisy. — Toutes ?
Fouché. — Toutes.
^jme uK Canisy. — Vous êtes un ange !
Fouché. — A demain.
Elle remonte.
Raynouard. — Arnault?
Arnault et Fontanes vont le rejoindre, à la cheminée.
M'"<= DE ViNTiMiLLE, en tendant la main à Fouché. — Bonjour, vous !
Fouché. — Ah ! Charmé de vous voir ! (Confidentiellement.) Méfiez-vous, vous êtes surveillée, soir et matin !
o4 THEATRE D'EMILE MOREAU
M°^® DE ViNTiMiLLE, hautaine. — Je ne sais pas ce que vous voulez dire !
FoucHÉ,du même ton , en prenant une prise. —Allée des Veuves !
M™® DE ViNTiMUXE, saisie. — Oh !
ForcHÉ, de même. — Numéro douze!
M™® DE ViNTi.MiLLE. — Oh ! bien ! bien ! merci ! merci ! (elle s'éloigne.)
FoucHÉ, à Lefebvre. — Eh bien, la duchesse?
Lefebvre. — Ne m'en parlez pas ! Elle me rend fou ! (L'attirant à l'écart.) Dites donc, l'observateur de Savar}-^? Celui du salon?...
FoucHÉ. — Oui.
Lefebvre. — Ce ne serait pas ce méridional, là, qui grimace et g-esticule derrière nous?
FoucHÉ, riant. — Oh ! non ! 11 n'a jamais rien observé, celui-là !
Lefebvke. — Non ?
FoucHÉ. — Mais non, voyons ! C'est Raynouard, l'auteur des Templiers.
Savary, dans un e:roupp de femmes. — ... Il n'avait pas mieux à faire que de partir sur-le-champ.
M°"^ de Talhouet. — C'est de M. de Neipperg- que vous parlez ?
Savary. — Oui, comtesse.
M""® DE Bassano. — Sait-on la cause de ce départ ?
Savary, important. — Oh ! très g-rave ! Sur quoi, il va rejoindre Junot.
FoucHÉ, assez haut. — Mais il serait bien embarrassé de la dire.
M™s DE MoRTEMART, se levant. — Et vous la savez, vous, qui savez tout!
FoucHÉ, vient à elle. — J'en ai peur !
M""^ DE Brignolles. — Oh ! dites-nous-la, alors,
TocTEs l'entourent. — Dites î Dites!
FoccHÉ, baissant la voix. — Me promettez-vous de l'oublier, dès que je l'aurai dit?
Toutes. — Ah! oui, oui !
FoucHK. — Bien sûr?
M™*^ n'Ar.ttOBRANDiNi. — C'est juré !
FoucnK. fie nièine, gracieusement. — Eh bien, prenez que je l'ai dit, et que vous l'avez oublié ; ça revient au même ! (Il les salue et s'éloigne, les laissant toutes déconcertées.)
M""" DE MoRTEMAKT. — Il se moquede nous !
M'"" DK Bassano, se levant. — Ce Fouché est odieux!
Jasmin, annonce, du fond. — Sa Majesté la reine de Naples!
Toutes les personnes assises se lèvent, ligne éliiicelanlo de jupes et d'uniformes.