Scène XIV
Les mêmes, CATHERINE arrive, à grands pas, en toilette de cour, et se trouve en face de Lefebvre qui, dans son impatience, a ouvert la porte, et la guette.
Lefkbvre, à mi-voix. — Crédié, va ! Tu serais venue trois minutes plus tôt...
Catherine, de même. — Eh ! ne m'en parle pas ! Ma sacrée robe qui s'était décousue dans le dos !...
Lefebvre, bas, en lui prenant la main. — Excuse-toi, et pèse tous tes mots !
Catherine. — Oh ! Pardi, les drog"ues !... Elles n' sont là qu' pour m'attraper!
Elle se dirige, avec lui, vers les princesses, qui lui tournent le dos, et affectent de ne pas la voir venir.
Lefebvre. — Majesté ! Madame la maréchale !
Mouvement. Caroline et Elisa se retournent. Catherine fait sa révérence, très L'en. Toutes les dames, sauf les princesses, lui rendent sa révérence ; les homment la saluent,
Caroline, toujours acide. — Vous vous faites bien désirer, duchesse.
Catherine, en passant devant Lefebvre. — J' prie Sa Majesté, Son Altesse Impériale, et la compagnie, d' vouloir bien m'excuser, rapport au retard, mais 1' temps de m' mettre su' mon trente et un!... (Un petit frisson de rire court.) J' peux dire que j'me faisais un sang- de canard... (Les éventails s'agitent. Catherine, impressionnée, s'évente aussi, et, croyant prendre des airs de cour): Mais, vous v'ià tous, les bras ballants?... A quoi pense 1' maréchal de n' pas offrir à ces dames d' quoi se rafraîchir? (Appelant de loin le maître d'hôtel.) Eh ! Pivert !
Elle remonte pour lui donner des ordres. Tout le groupe qui entoure les princesses s'est mis à commenter les réponses de Catherine.
Arnault, pincé. — Une tournée ?
FoNTANES, de même. — Sur le comptoir.
M"*' DE Brign'olles, à Elisa. — Ah! princesse, où sommesnous ?
M"' DE Canisy, à Duroc. — Elle est stupéfiante !
DuROc, sérieux. — Mais si bonne, si brave et si dig-ne femme !
Le papotage continue, voix éteintes, rires étouffés. Des laquais en grande livrée commencent à circuler avec des plateaux. Jasmin a déposé sur le guéridon un service à thé luxueux.
Catherine, bas, à Fouché. — Quoi qu'elles ont à ricaner derrière leurs jalousies? Mon corsage a craqué?
FoucHÉ. — Non, non !
Catherine, troubL-e. — J'ai dit quelque bêtise?
FoucHÉ. — Aucune.
Catherine. — J' sais qu'elles m' g'uettent! N'en faut pas plus pour qu' j' barbote.
FouCHÉ. — Ne me perdez pas de vue, et, si je prise, casse-cou !
Catherine. — C'est ça !
FoucHÉ, bas. — Pauvre femme ! Elle en est touchante !
Catherine, à Caroline, très aimablement. — Votre Majesté prendra bien une tasse de thé?
Caroline. — Non, merci.
Catherine, à Elisa. — El Son Altesse ?
Elisa. — Merci.
Catherine. — Ma foi, j' suis ben comme vous, c't' eau chaude 1 Alors quéque chose d' plus relevé? Du vin chaud à la canelle ?
Lefebvre, à mi-voix. — N'insiste pas !
Catherine, de même. — Faut ben leur faire voir qu'on a de Fusag-e!
Lefebvre. — N'insiste pas, je te dis !
Catherine, on se retournant, se trouve en face de Canouville
qui prend sur un plateau un verre de punch. — Ah ! Canouville ! te v'ià de retour 1
U"" Savary, bas à. M"" de Talhoui^t. — ¥A\e le tutoie ! Les ricanements recommencent.
Ganouviixe, très respectueux. — Et ma première visite e.st pour vous, madame la maréchale.
Catherine, lui serre la main. — C'est g-entil ça ! (Elle prend un verre qu'elle choque contre celui de Canouville.) A la tienne!
M™^ DE Bassano, bas. — Et elle trinque !
M""' DE Talhouet, de même. — C'est complet.
Fouché, au moment où Catherine allongeait le bras, avait heurté sa tabatière. Il était déjà trop tard ; Catherine le voit priser et, intimidée, sans comprendre, repose le verre sur le plateau.
Elisa, bas à Caroline. — Si l'on pouvait lui faire conter l'histoire du frotteur ?...
Toutes, d'un même chuchotement. — Ah ! oui, oui !
Caroline. — Essayons. (Appelant.) Duchesse ?
Catherine, se retourne, empressée. — Majesté '? (Et elle se prend les pieds dans la traîne de son manteau.) Su' quoi qu' j' marche ?
Elle essaye de se dépêtrer, mais s'entortille encore davantage, à la grande joie de ces dames.
M""' DE RoviGO, qui pouffe. — Oh ! regardez-la !
Catherine, — Je demande pardon à Vot' Majesté ! C'est c't' gredine de queue ! . . Tant qu' j' m' déroule. (Bas à Canouville qui l'aide à se dégager.) Elles s' fichent d' moi !
Canouville, de même. — Quelle idée !
Catherine. — Avec ça ! (Libre enfin, elle se dirige vers Caroline.) Me voilà. Majesté.
Caroline. — Je désirerais voir de plus près ce diamant, qui jette un feu ! Voyez donc, mesdames, quel éclat !
Elle indique la broche de Catherine, dont l'aspect provoque des murmures d'admiration.
Catherine. — C'est un cadeau de Lefebvre!
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Pendant que le groupe s'extasie : «Ah vraiment? très joli ! » Lefebvre va rejoindre Fouclié, qui tire sa tabatière. Caroline. — Serait-ce celui qui vous avait été volé ?... Lefebvkk, effrayé. — Oh ! là là !
Catherine. — Par un frotleur !... Et fig-urez-vous qu'il m'a fallu... lui faire ùter sa veste... (Apercevant Fouché qui prise, elle s'arrête court.) Mais c'est pas à dire en société... Grosse déception.
Elisa, bas. — Quel dommag-e !
M""' DE RoviGO. — Elle était lancée 1
Lefeuvre, à Fouché. — Ouf! J'ai eu moins chaud à Dautzig en entrant le premier par la brèche.
Catherine, présente à CaroUne une assiette de gâteaux. — Vot' Majesté veut-elle goûter à ces petites lichettes ?
Caroline, sur des rires. — Non, merci. Les Lichetles WQ me disent rien.
Catherine, à Elisa. — Et Vot' Altesse?
Elisa. — Ni à moi.
Catherine, vexée, reste en plan, son assiette à la main.
Caroline, avec un faux air d'approbation. — Ne trouvez-vous pas, mesdames, que la maréchale a des façons de s'exprimer très orig-inales ?
Toutes. — Oui! oh ! oui !
Caroline. — Ainsi lichette est d'une saveur très piquante.
Catherine a froncé le sourcil.
Elisa. — Cela fait image !
Catherine, bas à Fouché. — Quand je dis qu'elles s' fîch'nt de moi !
EoLTCHÉ, qui clierche à la calmer. — Mais non !
Catherine, à mi-voix. — Faut pas qu'elles m'asticotent, ou j' griffe !
Caroline, s'adressant à Fontanes, Arnault et Raynouard. — Ces messieurs de l'Académie devraient bien noter au vol
ces locutions naïves, ennpruntées au vocabulaire du bas peuple.
Catherine, agacée, a un petit hennissement. — Tu entends ça !... Hou ou ou ou !...
Lefebvre, bas. — Du calme!
Caroline, toujours gracieuse. — ... Et qui ne sont g-uère en usag-e que chez les hareng-ères, ou ces demoiselles du Palais-Roval...
Catherine, dont les narines frémissent. — Oh ! mais ! oh ! mais ! Casent la poudre!
Caroline. — N'est-ce pas d'ailleurs dans ce quartier-là, duchesse, — un beau trait, mesdames, que vous ig-norez peut-être, — que, le 10 août, vous avez sauvé M. de Neipperg- en le cachant, la nuit, dans votre lit?
Rire étouffé. Lefebvre, impatient, fait un mouvement.
Catherine. — N' boug-e pas ! Ça m' reg-arde ! (avec le plus grand calme.) Vot' Majesté veut dire que j' l'ai recueilli, blessé, en plein jour et dans ma chambre. L'hospitalité du lit, j' laisse ça à d' plus g-randes que moi, qui n'y reçoivent qu' lesg-ens bien portants.
Lefebvre, à mi-voix. — Bien !
Catherine, qui s'évente. — Attrape !
FoucHÉ. — Trop tard !
Il laisse tomber sa prise.
Caroline. — M. de Neipperg" était donc bien avisé, ce jour-là, de se réfugier dans...
Catherine, qui la devance, souriante. — Dans ma boutique, oui, Majesté.
Le mot court, répété par toutes les jolies bouches.
Elisa, agressive. — Car, en ce temps-là, n'est-ce pas ? vousétiez...
Catherlve, de même. — Blanchisseuse, oui, princesse... (Exclamations : « Est-ce possible ? En vérité ! Blanchisseuse!...» Elle continue.) Et j' m'en cache pas, vous voyez ! Y a pas d' sot métier, y a que de sottes g-ens ! Ou' si j' parle 1' jarg-on
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du peuple, c'est qu' j'en suis, du peuple, eten belle compagTiie, j' peux 1' dire, avec Masséna, qu'était maixhand d'huile ; Bessières, qu'était perruquier; Ney, tonnelier; Lannes, teinturier ; Brune, typooi-raphe, et 1' brave Murât, présentement votre époux, qu'était valet chez son père, auberg-iste, si bien que d' ceux qui l'appellent aujourd'hui Majesté, quelques-uns ont pu lui crier autrefois: (En frappant la table.) « Eh ! g-arçon ! chang-e donc mon assiette ! »
Caroline. — Vous avez l'audace ?
Catherine. — Eh ! y a pas de honte à ça ! Au contraire, C'est ben leu' mérite, qu'y soient partis d' si bas pour monter si haut, par la seule force d' leu' vaillantise et des services rendus à la patrie!... Y z'ont ben d" quoi s' glorifier d'êt' les fils d' la Révolution, qui, de rien qu'y z'étaient, les a faits c' qu' y sont! Et, dans c' palais où nous v'ià, grâce à elle, ceux qui y doivent tout et' qu'ont le mauvais cœur d'en rougir, sont ben ingrats d'oublier leur passé et ben lâches de renier leur mère !
Les officiers ont un murmure d'approbation. Pâles, les princesses se lèvent.
FoucHÉ, à mi-voix. — Casse-cou !
Catherine, de môme. — R'misez vot' tabac! J' les tiens ! J' les lâche plus 1
Caroline, exaspérée. — Sans oublier son passé, il faudrait du moins en oublier les allures, et ne pas être duchesse avec un langage de poissarde, et maréchale de France avec des façons de vivandière !
Catherine, qui se monte. — Ou' j'ai été aussi I... sauf vot' respect !
Caroline, au groupe. — L'éducation de la boutique s'est complétée parcelle du corps de garde.
Sourires.
Elisa, de même. — De la cantine, où l'on trinque avec les troupiers.
Approbation.
Caroline. — ... Et du bivouac où l'on couche au milieu d'eux, sui" la paille.
Les rires s'accentuent.
Catherine. — Et encore, quand y en a ! Mais c'est ben à Vos Altesses à m' reprocher c'te vie-là !
Cakoline. — Vous dites?
Catherine. — J' dis, et ben haut, qu' j'ai dormi su' la dure avec ces troupiers-là, pus respectueux qu' Vot' Majesté pour la femme que j' suis et V nom que j' porte! Que j'ai roulé du Rhin au Danube, sous la pluie, la neige et les balles, ramassant les blessés, consolant les mourants, fermant les jeux aux morts! Et, rien qu'en versant la g-outte à nos soldats, qui vous g-agnaient un royaume, moi, simple vivandière, j'ai pus fait pour vot' couronne, qu' vous-même qui n'avez eu qu' la peine d' la ramasser dans leur sang- !
Caroline, la voix sifflante. — Un mot de trop ! Et que vous regretterez, duchesse !
Catherine. — Pas plus qu' les autres
Caroline. — Nous verrons bien !... Sortons, mesdames! On se croirait au carreau des Halles !...
Elle remonte vivement, entraînant sa sœur et toutes les dames qui, chuchotantes, s'éloignent sans plus s'occuper de Catherine Duroc, Junot, Canouville, trois ou quatre ofliciers entourent Catherine et, à mi-voix, rapidement, la félicitent, puis s'esquivent.
Duroc. — Bravo ! Maréchale!
Junot. — Très bien !
Canouville. — Vivat !
Lefebvre. — Tiens ! que je t'embrasse ! Catherine. — Tant pis ! J'en avais trop su' 1' cœur ! FoucHÉ. — Mais cela peut vous coûter cher ! Cathehine. — Putt ! Arrive qui plante! Elles ont leur paquet !
Quelques officiers s'attardent au fond, commentant ce qui vient de se passer.