‹ ThéâtreChapitre 30 sur 148 · Scène VI L'EMPEREUR, CATHERINE · texte numérisé non relu

Scène VI L'EMPEREUR, CATHERINE

L'Empereur, cassant. — Asseyez-vous, madame! (Catherine, sans s intimider, s'assied sur le canapé. L'empereur continue, arpentant son cabinet, les mains derrière le dos, s'arrêtant par secousse, puis repartant.) Alors, c'est uneg'ag'eure ? Et ce que je savais de vous ne suffisait pas? Il y fallait encore vos frasques de ce soir. J'ai été bien avisé vraiment de faire votre mari duc et maréchal d'empire, sans prévoir que celle qui porterait ces titres avec lui les couvrirait de ridicule. Bientôt, grâce à vous, ma cour sera la risée de l'Europe^ et les g-azetiers de la Tamise la diront peuplée de cuisinières et de poissardes ! Ceci n'a que trop duré. Il faut en finir. Oter son titre à Lefebvre? Je ne le peux, ni ne le veux. L'homme qui, raillé sur ce même titre par un freluquet de g-entillàtre, l'acing-lé de cette phrase : « Tu n'es qu'un descendant et je suis un ancêtre ! » cet homme-là fera toujours honneur à son rang! C'est donc à vous à I. 5

comprendre! Vous n'êtes pas sotte, paraîl-il ? Voici l'heure de le prouver. D'ailleurs, ma résolution est prise... Lefebvre vous Ta dit, n'est-ce pas?

Cathkiune. — Lefebvre m'a dit : « L'empereur veut que nous divorcions. «

L'Empereur. — Eh bien ! C'est clair ! Qu'avez-vous répondu ?

(jAtherixe. — • Moi, sire? Je lui ai ri au nez!

L'Empereur. — En vérité !... Et lui?...

Catherine. — Lui ? Il a ri au mien? Vu qu'y n'a pas pus envie d' se séparer d' moi qu' moi d' lui !

L'Empereur, venant à elle et la regardant de façon à l'inquiéter. — Et mon envie, à moi ? Si nous en parlions?

Catherine, tranquillement. — Oh ! vous, sire, vous êt's 1' maître, et un maître comme y en a pas eu deux depuis que r monde est monde! Vous pouvez lancer d'un clin d'oeil cinq cent mille hommes su' V Danube ou su' 1' Rhin, à seule fin d' prouver qu' c'est vous qu'êtes le tonnerre, mais y a une chose qu'avec tout votr' g-énie vous n' pouvez pas faire, c'est qu' j'aime pas mon Lefebvre et qu' mon Lefebvre n' m'aime pas !... Et si vot' Majesté livr' c'te bataille-là... elle est ben sûre d' la perdre!

L'Empereur. — Et vous êtes, vous, bien audacieuse de le croire ! Lefebvre n'a pas dit son dernier mot!

Catherine. — Ah! c'est ben lui qui sera assez jocrisse pour troquer une femme qui lui est dévouée comme un pauv' chien, contre une princesse d' n'importe quoi, pour qui, tout héros qu'il est, et duc et maréchal d'empire, y n' sera jamais que 1' fils d'un meunier, un soldat d' fortune et un parvenu.

L'Empereur. — De la gloire !

Catherine. — Un parvenu tout d' même, pour ceux de l'ancien régime qu'ont fait les frais de c'te gloire-là !... C'est ben comme Votre Majesté. (L'empereur, qui remuait son café, s'arrête.) Avec ça qu'ils vous portent dans 1' cœur, tous les ci-devant qui vous font des courbettes, pa'ce que vous

êtes r plus fort ! C'est pas c' monde-là qui vous aime, c'est r peuple de la campag-ne et d' la rue, qui vous est dévoué comme je le suis à mon Lefebvre, et ce dévouement-là, sire, qu'y soie celui d'un peuple ou c'iui d'une femme, quand on 1' tient, on V garde ! car ça n' s' retrouve pas...

L'Empereur, ratlouci. — Ce n'est point dénué de sens ce que vous dites... Il est fâcheux seulement que ce soit dit dans un lanoage de faubourg-, et que vos intempérances de langue, ce soir encore, aient provoqué un tel scandale.. .

Catherine. — Oh! c'est ben 1' mot ! Un vrai scandale !

L'EiMPEREUK. — Vous l'avoucz !

Catherine. — D' voir les sœurs d 'Votre Majesté mécanisser l'armée !

L'Empereur. — L armée?...

Catherine. — Dans ma personne ! Vu qu" moi aussi, j'ai servi sous les drapeaux... (Elle sest levée.)

L'Empereur. — Vous ?

Catherine. — L'bidon su' 1' flanc !

L'E.mperel;r. — Vivandière ?

Catherine. — Et c'est d' ça qu' Leux Altesses m'ont fait honte !

L'Empereur. — C'est stupide !

Catherine. — C'est pas moi qui 1' dis !

L'Empereur. — Mais, vivandière? Où? Quand? Comment ?

Catherine. — Avec Lefebvre, au 1 5*^ léger.

L'Empereur, intéressé. — Armée des Vosg-es ?

Catherine. — Armée des Vosges, armée de la Moselle, armée de Sambre-et-Meuse, armée du Rhin! Trente-six mois de campag-ne ! Douze combats : Mannheim, Friment, Fleurus I

L'Empereur. — Vous étiez à Fleurus?

Catherine. — Ousqu' j'ai eu un âne tué sous moi ! Apach, Lambach. Salzbach, Oberdiefensbach, où nous avions tant de blessés et si peu de linge, qu'après ma camisole, toute

ma chemise y a passé !... Même que c' grand braque d'Aug-ereau m'a citée à l'ordre du jour,' et embrassée d'vant tout r rég-iment !...

L'Emperkur. — 11 a, pardieu, bien fait!... Comment donc ! Une citation à l'ordre du jour ? Mais c'est très bien, cela! C'est très bien !

Catherine. — Sans parler d'un coup de baïonnette au g'ras du bras !...

L'Empereur. — Et une blessure ! Encore mieux !... Voilà de vrais états de service, maréchale ! A la bonne heure !...

CATHERINE. — Aussi, quand j' passe au bras d' Lefebvre, et qu'une sentinelle lui présente les armes, j'en prends ben ma p'tite part !

L'Empereur. — Et c'est justice! Gomment ne m'a-t-il rien dit de tout cela, Lefebvre?

Catherine. — Il aura cru que Votre Majesté le savait!

L'Empereur. — Point du tout!... Allons ! Allons ! Vous avez bien fait de défendre vos g-lorieux jupons contre l'assaut des manteaux de cour! Je tancerai Leurs Altesses comme il convient, et le fait ne se reproduira plus. D'ailleurs, nous allons concilier tout cela. Vous g^arderez vos g'alons si bien g-agnés, et vous resterez la maréchale Lefebvre, duchesse de Dantzig-; seulement, vous éviterez de paraître à la cour, où vous devez d'ailleurs vous sentir dépaysée et mal à l'aise.

Catherine, gaiement. — Ah! quant à ça, j" peux dire qu' ça ne m' privera g-uère. Pour ce que j' m' amuse, à vot' cour !

L'Empereur. — Eh! oui, c'est ce que je dis.

Catherine. — C'est d'un g-ourmé tout ça, et d'un raide! Oh! là! là! Trop dempois !... Les hommes y sont tous emboîtés dans leux collets, à croire qu'ils ont avalé leux pincettes! les femmes, au port d'armes avec tous leux appas, comme si qu' vous alliez les passer en r'vue!

L'Empereur, de même. — C'est moins g-ai évidemment qu'un bal de barrière !

Catherine. — Pour sûr qu'c'étalt plus jovial à la Râpée, (lu temps qu'j'étais blanchisseuse!

L'Empekeur, redevenant bourru. — Ah ! cela, je le savais, Caroline me l'a dit. Et c'est ridicule ! vous avez doncfait tous les métiers ?

Catherine, un instant interdite. — Ça n'en fait jamais que deux!

L'Empereur. — Celui-là est bien de trop ! Vivandière, bon ! Le drapeau anoblit tout ! Mais blanchisseuse ! Où ? Quand ?

Catherine. — A Paris, sire, en quatre-ving"t-onze et douze ! Où j'ai lâché la partie, rapport aux mauvaises payes ! Lesémio-rés qui filaient, les soldats qui s'faisaient tuer... D'autr', qui faisaient fortune et qu'oubliaient leurs notes !... Ainsi, dans c' Palais, croiriez-vous qu'y a un militaire, qu'a fait son chemin, celui-là, on peut l'dire, et qui m'doitencore, de c'temps-là, une soixantaine de francs, qu' j'ai jamais osé lui réclamer !

L'Empereur, grondant. — Ah ! je vous conseille! Ce serait d'un bel effet !

Catherine, qui fouille dans son corsage. — J'me suis même autorisée d'vous apporter sa note !

L'Empereur. — Vous vous figurez que l'empereur va régder vos comptes de blanchisseuse ?

Catherine. — Oh ! quand Vot' Majesté saura 1' nom !

L'Empereur, haussant les épaules. — Vous êtes folle ! Allons !... Il est minuit! Finissons ! Plaise à Dieu que tout le monde fasse comme votre débiteur, qui oublie sa dette et votre ancien métier !

Catherine. — Oh ! j'ai de quoi lui rafraîchir la mémoire, avec c'te lettre, ousqu'y demande crédit... (L'empereur a un geste d'impatience. Sans paraître s'en occuper, elle lit.) « Sur ma maigre solde... il me faut... « C'est si mal écrit !... « // me faut encore venir en aide à ma mère et à mes sœurs, qui vont se réfugier à Marseille... »

L'Empereur, saisi. — Vous dites ?...

Catherine, continuant.» ... Etant forcées de quitter la Corse .'... »

L'Empereur, lui arrache la lettre. — La Corse ? (Et court à la signature.) Biionaparte !

Catherine. — Via ma mauvaise paye !

L'Empereur. — En effet !... Attendez donc !... Rue Sainte-Anne ?

Catherine. — Au coin d' la rue des Orties !

L'Empereur. — Parbleu, oui, je me souviens !... mais c'est votre nom que je cherche.

Catherine. — Catherine Hubscher...

L'Empkreur. — Non ! l'autre ! Un surnom ?

Catherine. — Ah ! oui... Madame...

L'Empereur. — Attendez !... Madame Sans-Gêne !

Catherine. — Le v'ia !

I^'Empereur, riant. — Et il vous sied bien !... Comment, cette bonne fille, si gaie ?

Catherine. — C'était moi !

L'Empereur, gaiement. — Ma voisine ! Je log-eais rue Roj-ale-Saint-Roch.

Catherine. — Hôtel des Patriotes hollandais.

L'Empereur. — C'est cela ! Triste logis !... et vilaine date ! Pour un séjour en Corse un peu trop prolongé, j'étais privé de mon grade, qui, d'ailleurs me fut rendu, peu après, par le roi, mon oncle !

Catherine, surprise. Vot' oncle ?

L'Empereur. — Louis XVI, oui ! Marie-Antoinette étant la tante de Marie-Louise !...

Catherine. — Ah! comme ça ! Etben. v'ia de ces choses t'nez ! auxquelles on n'pense pas !

L'Empereur. — Le dernier brevet de capitaine que le pauvre homme a sig-né, quelques jours avant le dix août, était le mien. Il désig-nait son successeur ! En attendant, je battais le pavé de Paris en quête d'une profession, et je pensais à me faire marchand de meubles.

Catherine, riant. — Y a pus de profit à c' que vous faites !

L'Empereur, de même. — N'est-ce pas? — Ah ! ce chiffon de papier ! Que de souvenirs il réveille ! Je me vois encore l'écrivant, sur une méchante petite table noire, à mon quatrième étage...

Catherine. — Cinquième '

L'Empereur. — Non ! quatrième.

Catherine. — Non ! Non! cinquième ! Sous le toit !

L'Empereur. — C'est, ma foi, vrai!... Quelle mémoire !..

Catherine. — Ça fait plaisir tout d' même de s' rappeler ça ici !

L'Empereur. — Eh oui ! Le passé fait la saveur du présent [...Maintenant, discutons la note ! Quarante francs, rien que pour le raccommodage ! Ce n'est pas raisonnable Mon linge n'était pas si mauvais que ça !

Catherine. — Oh ! ben pus mauvais encore !

L'Empereur, se lève. — Enfin !. Ne marchandons pas ! Nous disons donc que Buonaparte vous doit ?

Catherine, tendant la main. — Trois napoléons !

L'Empereur, fouillant son gousset. — Eh bien, ma chère, c'est une fatalité! Je ne les ai pas sur moi !

Catherine. — Qu'à ça ne tienne ! Je peux vous faire encore crédit vingt-quatre heures.

L'Empereur, dans un sourire. — Merci ! Vous êtes une malicieuse personne, madame Sans-Gêne !... (Il lui pince et lui secoue amicalement l'oreille.) Et vous avez une très jolie oreille, et (Tournant à lui son visage.) un minois tout à fait plaisant...

Catherine. — Ah ! ben ! Votre Majesté a mis le temps à s'en apercevoir !

L'Empereur. — Oui-dà ?

Catherine, toujours riant. — J' peux 1' dire à et' heure qu' c'est loin de nous tout ça ! J'connaissais pas encore Lefebvre, et j'vous trouvais fièrement d'mon goût !

L'Empereur, s'assied. — Vraiment ?

Catherine. — On a beau être honnête fille, on sent ben

qu' c'est pas la peine d'être jolie pour soi seule, et j'aurais bien aimé l'être aussi pour vous !... Les autres vous trouvaient laid, moi pas! Et j' me song-eais : « Oh ! c't homme-là !.., Via un homme ! qu'est un homme ! S'y m' demande jamais queuqu' chose, c'iui-là, j'iui donnerai ben tout le reste ! »

L'Rmpereur. — Gomment? Comment?... Il n'aurait tenu qu'à moi ?...

Catherine. — Oh çà !... Une fois surtout, que j' suis v'nue, r matin, su' 1' coup d'onze heures, vous porter vot' ling'e !... Je m'étais requinquée et mise sur mon pus propre, la polonaise toute ruchée, 1' fichu j^alant, les petits souliers, le battant l'œil. Ah ! j'étais bien appétissante ! Je grimpe vos cinq étages, m' disant: « Pour sûr je vas au ciel ! » et j'arrive à votre payier,le cœur m' battant, comme un' cloche, d' la montée, et aussi d' l'appréhension d'un' jeunesse qu'a pas encore vu le feu. J' cogne à vot' porte... Toc, toc ! — « Entrez ! — ^Oh ! mon bon Dieu ! que j'me dis, qu'est-ce qui va se passer? » J'entr' dans le local d' Vot' Majesté, qu'était assise à une petite table, le nez collé su'une cart' d'g'éog-raphie. — « C'est moi, mon officier ! qu' je dis. J' vous apporte vot' linge. — Bon ! qu' vous faites, sans l'ver l'nez, mettez-le su' 1' lit ! — ■Su' r lit? que j' me dis. Non, pas su' 1' lit. Putôt su' la commode. » Et me v'ia donc que j' vas, quej' viens, vidant mon pagnier, claquant mes talons su' 1' carreau, et frôlant vot' chaise au passage. Mais bernique !... Vous grouillez pas pus d' vot' table, qu'si j'étais un' mouche !

— « Pour sûr, qu' jem' dis, s'y n' bat pas l' briquet pus fort qu' ça, y n'allumera pas l'amadou ! » Et, soufflant comme si j'avais trop chaud, j'enlève mon fichu, avec c't' idée :

— « Y va p't-être ben planter là sa géographie pour s'occuper un peu d' la mienne ! » Ah ! j' t'en moque ! Vous r'piquez d' plus belle vot' nez su' la carte ! Tant que, dépitée, jer'noue mon fichu, j' ramasse mon pagnier, et je r'pars, avec toute ma vertu, qu'était pas fière de s'en retourner

comme elle était venue, et qu'on y ait fait l'impolitesse d' la respecter tant que ça !

L'Empereur, — Parbleu ! ma chère, ce jour-là, je n'ai été qu'un sot de dédaigner la jolie main qui m'était si g-entiment tendue...

Il prend sa main où il met un baiser.

Catherine, moqueuse. — Oui ! les v'ia, les conquérants !

L'Empereur. — Et ce bras ? Où disons-nous qu'est la fameuse blessure ?...

Catherine. — Ici !

L'Empereur. — Vous permettez ? (il baise le bras.)

Catherine. — Le salut aux blessés, toujours. (Il va pour continuer ; elle se lève.) Ne cherchez pas, sire, il n'y en a pas" d'autres.

L'Empereur, hardi. — Bah ! puisque je paye les dettes du lieutenant !

Catherine, se dérobe, avec une révérence. — J'en tiens quitte l'empereur!...

L'Empereur, reprenant son sérieux. — Vous avez raison, duchesse! Aussi bien, Lefebvre doit trouver le temps long! Toutdortdans le Palais. Je vais vous faire reconduire dans ces corridors déserts ! Ne manquez pas de paraître à la chasse demain, je vous y parlerai de telle sorte, que tout le monde se le tiendra pour dit !... Roustan !

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