Scène IX
L'EMPEREUR, CATHERINE, NEIPPERG, ROUSTAN, puis DEUX DE ses hommes
L'Empereur, toujours à mi-voix, avec la précaution de n'être pas entendu du dehors. — Parlez pour vous ! Et m'expliquez votre présence la nuit, à cette porte !...
Neipperg, à voix basse. — Je n'ai pas voulu partir sans prendre con^é de l'impératrice !
L'Empereur. — En vérité ?... A minuit!
Neipperg. — Votre Majesté ne m'a pas laissé le choix
de l'heure où je pouvais prendre les ordres de ma souveraine.
L'Empereur. — Et quels ordres avez-vous à recevoir de l'impératrice ?
Neipperg. — Ceux qu'elle a, seule, le droit de me dicter.
L'Empereur. — Vous dites ?
Neipperg. — Je ne suis ni le sujet ni le valet de Votre Majesté. Je suis g-énéral au service de Sa Majesté impériale et sacrée François d'Autriche, et c'est comme tel que je dois tout mon dévouement à l'archiduchesse Marie- Louise, à elle seule.
L'Empereur. — Et c'est à ce titre aussi que vous prenez le droit de vous introduire clandestinement chez elle, à pareille heure? Eh bien, mon devoir, à moi, qui vous surprends la nuit à sa porte, est de vous traiter comme un bandit pris sur le fait, et, en vous supprimant sans bruit, d'étouffer avec vous tout scandale !
Neipperg. — Vous en avez le pouvoir.
L'Empereur. — Et j'en use ! Roustan, appelle tes hommes !
Catherine, épouvantée. — Oh ! sire ! Non ! pas ça!
Roustan, qui se dirigeait vers la porte de gauche, premier plan, s'arrête au cri de Catherine.
L'Empereur. — Va!...
Roustan ouvre la porte, fait un signe, puis revient derrière le canapé, les bras croisés.
Catherine, cramponnée à l'empereur. — Sire ! Sire ! C'est vot' honneur que j' défends I... Par pitié pour ceux qui vous aiment !... Pas ça ! Pas ça I...
Deuxmamelucks en petite tenue viennent de paraître.
L'Empereur. — Assez!... (A Roustan.) Emmenez monsieur!
Catherine. — S'ils font un pas, je crie !...
Tous s'arrêtent.
L'Empereur, outré. — Osez-vous ?...
Catherine. — Je crie!... J'appelle!... J'éveille l'impératrice, et tous les gens du Palais, et j' leur dis : « N' souffrez pas qu'vot' empereur, vot' Dieu ! fasse égorger un homme sans défense ! Et qu' les ennemis d' sa gloire puissent crier au monde entier que le vainqueur de Wagram, d'Austerlitz est un assassin !... »
L'Empereur. — Faites taire cette femme ! et finissons ?
Catherine, suffoquée et sanglotant. — Sire ! Sire ! Grâce !
Les deux mamelucks s'avancent versNeipperg, qui les contient d'un geste, et se tourne vers l'empereur.
Neipperg. — Du moins, traitez-moi en soldat ! Et, puisqu'il est convenu qu'on m'assassine, faites-moi fusiller, làcliement, comme le duc d'Enghien !
L'Empereur, hors de lui. — Ce serait trop d'honneur pour un misérable qui déshonore son grade en m'insultant, et qui mérite qu'on lui en arrache les insignes... (Il lui arrache ses aiguillettes.) pour l'en souffleter !...
Il lait le geste. Neipperg recule d'un bond, tire son épée.
Neipperg. — Fais-lé donc !
Catherine. — Au secours ! A l'aide !
Oubliée par Roustan, qui s'élance vers Neipperg avec ses deux hommes, Catherine se jette au-devant de l'empereur et arrête son bras. Terrassé par les mamelucks, Neipperg roule sur le parquet, se débattant contre eux. Il tombe sur les genoux, menaçant du poing l'empereur, qui a repoussé Catherine.
Neipperg, haletant, désarmé. — Un vrai Corse eût pris son couteau !... Les goujats!