Scène XI CATHERINE, L'EMPEREUR
L'Empereur, soupçonneux. — Pourquoi êtes-vous encore ici, madame ?
Catherine. — Sire, j'avais attendu 1' mai'échal ; mais à c't' heure...
L'E.MPEREUR, brusque. — Restez ! Puisque le hasard vous a fait témoin dechoses que vous ne devriez pas connaître... (Il s'arrête, pris dune idée subite.) et que VOUS connaissez peutêtre depuis long-temps?
Catherine. — Moi ?
I/E.MPEREUR. — Oui ! Vous ne m'aviez pas dit que M. de Neipperg- était de vos amis !
Catherine. — Votre Majesté ne m' Tapas demandé !
L'Empereur. — C'est à ce titre qu'il est allé, ce soir, vous faire ses adieux?... Ne dites pas non ! Je le tiens de votre mari.
Catherine. — Pourquoi que j' dirais non, sire ?
L'Empekeur, de tout près. — Et, naturellement, il vous a confié la cause de son exil?...
Catherine. — La vraie cause, non, sire.
L'Empereur. — Il ne vous a pas laissé entendre qu'il s'ag-issait d'une femme ?
Catherine. — Ah ça ! oui !
L'Empereur. — Ah !
Catherine. — Mais il ne m'a pas nommé la personne.
L'Empereur, qui la regarde, les yeux dans les yeux. — N'essayez pas de ruser, et de vous dérober par des détours et des réticences, et répondez franchement, en honnête femme que vous êtes ! M. de Neipperg", sans prononcer le nom, ne vous l'a pas fait soupçonner?
Catherine. — Non, sire !
L'Empereur. — C'est invraisemblable !
Catherine. — Je dis non, parce que c'est non !
L'Empereur. — Une autre est moins discrète que vous ! Cette femme, qui a eu l'impudence d'amener ici M. de Neipperjg-, je l'ai interrogée...
Gathkrine, frémissant. — Ah ?...
L'Empereur. — Ceci vous trouble !... Eh bien ! voici ses aveux, en attendant les vôtres. A onze heures du soir, M. de Neipperg- arrive en secret chez M™*^ de Bulow, déjà prévenue par l'impératrice, et lui dit : « Dès que l'empereur sera retiré dans sa chambre, conduisez-moi chez l'impératrice (Soulignant ces mots.) qui m'a bien recommandé de ne pas partir sans la voir ! »
Catherine. — C'te pauvr' baronne, mourant d' peur, a pu répéter tout d' travers ce qu'on lui a dit ?
L'Empereur, qui s'irrite de plus en plus. — V'^ous n'en croyez rien ! Sachant aussi bien qu'elle que Neipperg était attendu cette nuit! Si audacieuxque soit cet homme, eût-il parlé de la sorte, sans y être autorisé ? Jusqu'à quel point l'audace lui est permise ? C'est ce que j'ignore, mais ce que vous savez, M™^ de Bulow et vous, qu'elle ne dit pas, et que vous allez me dire !...
Catherine. — Et comment donc qu' je saurais ça ?
L'Empereur, la voix dure. — Je veux la vérité ! quelle qu'elle soit ! la vérité tout entière ! Moi, votre empereur, moi, votre maître, jel'exige '.Entendez-vous ? je l'exige!... (Il lui a saisi le bras violemment.)
Catherine. — Votre Majesté m' fait mal ? (Il s'éloigne d'un pas.) M. de Neipperg ne m'a rien dit de c' que croit Votr' Majesté ! Ben au contraire ! Et ça, j' 1' jure devant Dieu !
L'Empereur. — Vous parlez comme cette femme !
Catherine. — C'est que...
L'Empereur. — C'est que vous mentez toutes les deux, ayant le même intérêt à nier l'infamie dont vous êtes complices. Si bien que, vous m'abusant, cet homme mourant sans parler, l'impératrice n'avouant pas, je ne
saurai jamais à quel point elle est coupable, et de quel crime je punis l'un, et dois punir l'autre ! J'ai le droit de tout croire, et ne suis sûr de rien ! Tous les soupçons, et, grâce à vous, misérables femmes, pas une certitude !... (Un silence, puis, d'un autre ton.) C'est ma faute ! J'ai manqué de sano--froid. Je devais rester là, dans l'ombre, permettre à cet homme d'entrer chez l'impératrice, et l'y surprendre. Leur premier cri les eût condamnés ! D'ailleurs, le fait seul de le recevoir la nuit chez elle !...
Catherink, nettement. — L'impératrice n'aurait jamais fait cela !...
L'Empereur, ironique. — Croyez-vous ? (Nouveau silence.) Aussi bien, il ne tient qu'à moi d'en être sûr. Elle ne sait rien de ce qui s'est passé... Nous allons bien voir !... (Il remonte à la porte du fond, et à mi-voix. Roustan !... (Roustan ouvre la porte, qui reste ouverte, et entre.) Amène ici M"^*^ de Bulow...
Roustan passe chez l'Empereur.
Cathkrine, effrayée. — Vot' Majesté veut ?...
L'IvMPËRKUit, la vois froide. — Je veux reprendre les choses où je les ai interrompues. Et, par l'ordre que l'impératrice va donner, tout ce que l'on me cache, c'est ellemême qui me l'apprendra.
Catherine, étouffée. — Oh ! sire ! Ce n'est pas bie,n, ce que vous faites-là !...
L'Empereur. — Vous dites ?
Catherine. — J' dis c' qu' j' pense ! C'est pas dig-ne de vous, ces traîtrises-là !
L'Empereur. — Votre peur est déjà plus bavarde que vous !
Catherine se tait, M""* de Bulow entre, pâle.