L'EMPEREUR, CATHERINE, M^^ DE BULOW, ROUSTAN
L'Empereur, fait uu pas vers elle. — Venez ici ! Ecoutezmoi bien ! Vous allez entrer chez l'impératrice, non par la porte des dames de service, mais par celle-ci (Il montre celle qui donne sur le corridor.) dont vous avez la clef!... Vous entendez ?
M'"*' DE BuLow, glacée. — Oui sire.
L'Empereur. — Vous laisserez cette porte ouverte, de telle sorte que je ne vous perde pas de vue, et vous direz à l'impératrice ceci, textuellement : « M. de Neipperg n'est pas parti, madame ; il est là, aux ordres de votre Majesté ! » Allez ! et pas un mot, pas un g-este suspects ! J'ai l'œil sur vous !...
M"^' de Bulow remonte lentement vers la porte de la chambre de Marie -Louise, qu'elle ouvre. L'empereur se tourne vers Roustan ; « Baisse cette lampe ! » Roustan obéit. Le cabinet redevient obscur. La baronne ouvre la porte de l'impératrice, avec une clef qu'elle tire de son corsage, elle laisse le battant à droite grand ouvert, puis monte sur l'estrade où est le lit. Dans la chambre, éclairée par une lampe, qu'on • ne voit pas, on aperçoit, à droite, le lit aux rideaux de gaze bleue, où l'on devine Marie-Louise : M°" de Bulow se dirige vers la tête du lit. L'empereur, du seuil de son cabinet, observe, appuyé au chambranle, Roustan, immobile, derrière lui, Catherine à gauche, attentive et dévorée d'inquiétude.
Marie-Louise, tirée de son sommeil. — Qui est là? Est-ce vous, baronne ?
M™" de Bulow. — Oui Madame !... M. de Neippergn'est pas encore parti ; il est là, aux ordres de Votre Majesté...
Marie-Louise. — Ab ! Bien ! Attendez ! (Catherine a un mouvement, que réprime, de loin, un coup d'œil terrible de l'em-
pereur. Tout aussitôt, il se remet à observer la ciianiLre de l'impératrice : Marie-Louise étend son bras nu, qui apparaît sortant de flots de dentelles, et prend sur le guéridon placé à la tête du lit une lettre à grand pli qu'elle tend à la baronne.) Remettez-lui ceci !...
La Baronne. — Oui, madame.
Elle s"incline, redescend et referme la porte. Dès qu'elle a dépassé le seuil, l'empereur lui arrache la lettre des mains.
L'Empereur, rudement. — Rentrez chez vous !... (La baronne s'éloigne par le corridor, à gauche, tandis que l'empereur revient dans son cabinet, dont la porte se referme, et que Roustan relève la mèche de la lampe. L'empereur vient à sa table. Dès que la lumière a reparu, il regarde l'adresse.) « A Sa Majesté L'Empereur d'Autriche. » (Stupéfait.) Son père ?... (Mouvement d'espoir de Catherine, qui, d'instinct, se rapproche. L'empereur tranche les liens de la lettre et lit.) « Monsieur mon très cher père. Le ministre actuel de la police ouvrant toutes les lettres que Je vous adresse, j'ai recours au comte de Neipperg pour vous pointer celle-ci, qui, dans son propre intérêt, ne doit être lue que par vous. Des liens qui unissent sa famille à la nôtre, des rapports Journaliers que nous avions à Schœnbrunn, le comte de Neipperg s'autorise pour ni imposer ses assiduités compromettantes, au point qu elles ont attiré V attention de V empereur, et qu aujourd'hui même, après mavoir querellée à ce propos, Sa Majesté a sommé le comte de repartir pour Vienne. Je vous supplie de veiller à ce qu'il y séjourne désormais, et ne revienne Jamais en France.. . Par là, vous rendrez un signalé service à votre fille soumise et respectueuse. Marie-Louise.»
A mesure que l'empereur lit, sa figure s'éclaire, celle de Catherine jusqu'au sourire.
Catherine, triomphante. — Quand j' l'ai dit, qu'y avait rien entre eux !
L'Empereur, ravi. — Oui, duchesse, oui, vous aviez raison ! Mais vous pouviez g"a^er à coup sûr ! Quelle
apparence que l'impératrice fût coupable ? Moi-même, à vrai dire, l'ai-je cru sincèrement ?...
Catherine, à mi-voix. — Ah ! ben ! pour du toupet ! En v'ià.
L'Empereur, à Roustan. — Appelle Saint-Marsan !
Roustan va à la porte de droite, l'ouvre, fait un signe, puis se range près de la cheminée.
Catherine. — J' demande pas si Votre Majesté fait g-râce ?
L'Empereur, en repliant la lettre. — Ah ! certes, oui ! Au surplus, il a dû passer un vilain quart d'heure.
Catherine. — Qu'a bien duré deux heures !
L'Empereur, à Roustan, en lui donnant la lettre. — Va chez moi recacheter ceci, et me le rapporte ! Roustan entre chez l'empereur.