‹ ThéâtreChapitre 53 sur 148 · Scène première · texte numérisé non relu

Scène première

LE GOUVERNEUR DE TARSE, UN NOTABLE, UN MARCHAND, DÉMÉTRIUS, DELLIUS, DERCETAS, THYRSEUS, UN CENTURION.

Des légionnaires romains, armés de piques, veillent, farouches, autour du Tribunal, gardant toutes les issues. Une foule anxieuse (femmes aux longs voiles, matelots Ciliciens, marchands pareils à des satrapes,) attend, muette et morne, dans des poses accablées. Le Gouverneur et un groupe de notables, rôdent, chuchotant, avec des gestes désespérés. Un centurion parait sous le portique.

Le CEXTriîiox, à la foule. — Allon.s, au large ! (Aux soldats.) Eloig-ncz ces insolents, qui bientôt envahiront le portique !

(Les soldats repoussent, vers la gauche et le fond, la foule intimidée.)

Le Mahcham), bas au Gouverneur, à mi-voix. — Vous le

voyez, les lég"ionnaire.s dii" Triumvir nous traitent en peuple conquis !

Le Notable, de môme. — Ou en rebelles vaincus !

Le Gouverneur, — Patience ! Voici quelqu'un qui nous dira des nouveljes de celle que nous attendons. (Un jeune esclave vient à lui en courant ; il l'interroge, anxieux.) Eh bien ?

L'Esclave. — Rien encore !

Le Gouverneur. — Rien ?

L'Esclave. — Rien ! Pas plus de barque sur le Cydnus, que de litière venant de la plag-e !

Le Gouverneur. — Retourne à ton poste, enfant, et si, avant que le soleil soit à la moitié de sa course, tu m'annonces l'arrivée de cette reine, je prends les dieux à témoins que, pour ta récompense, je te fais libre ! Va !... (L'esclave se sauve en courant parle fond.)

Le Notable — Promets, — ô g-ouverneur, — tu n'auras pas à tenir ta promesse : Cléopâtre ne viendra pas. Audacieuse et vraiment reine, tant qu'il s'est ag-i de nous entraîner dans sa révolte contre Rome, à présent que nous voilà vaincus, et que Marc-Antoine, châtiant l'Asie Mineure, cite à son Tribunal toute cette province de Cilicie, Cléopâtre redevient femme !... Citée la première, elle déclare, — de loin, — qu'elle sera la première au rendez-vous et qu'ayant perdu la partie, elle saura la payer. Elle annonce même qu'elle est en route. La vérité, c'est qu'elle se tient prudemment renfermée dans son Ég'ypte... Vous autres, g-ens de Tarse, supportez seuls la colère du Triumvir : faites comme les citoyens d'Ephèse et de Sardes ! Livrez votre or aux intendants. Livrez vos têtes aux licteurs !...

Un Marchand. — Pourquoi avons-nous écouté cette femme ? N'était-ce pas à toi, Gouverneur de Tarse, à nous détourner de cette folie ?

Le Gouverneur. — Ce n'était pas folie à ce momentlà ! Ce que Cléopâtre nous disait au début de la g-uerre, elle devait le dire, nous devions le croire... Eh quoi ? le

poig-nard de Briitus avait fait justice de César ; Octave, son neveu, s'arrachant des bancs de l'école, accourait à Rome, pour recueillir son héritage ; Antoine le lui disputait, fort de sa propre gloire et de ses succès au Forum ; Fulvie, l'ambitieuse femme d'Antoine, lui cherchait des alliés dans toute l'Italie ; Brutus et Cassius en cherchaient dans le monde entier. Et nous n'aurions pas saisi cette occasion de secouer le joug des Romains, à la faveur de leurs discordes ? Quel sage, quel devin, quel augure eut prévu ces retours de Fortune : Antoine, Octave et Lépide, réconciliés par le danger commun, formant un triumvirat, leur flotte dispersant les flottes réunies de Sextus Pompée et de Gléopàtre, le champ de bataille de Philippes devenu le tombeau de Brutus et de Cassius, les vainqueurs se partageant l'univers, Antoine, maître de l'Asie et la parcourant en vainqueur, rançonnant les rois, pillant les villes, confisquant nos biens, doublant nos impôts, et, en quelques mois, nous faisant suer, sous le bâton, le glaive ou la hache, douze cent millions de drachmes !...

Le Notable. — Plaise aux dieux qu'il se contente de nos biens, et ne donne pas nos têtes à ses licteurs !

Le Gouverneur. — Les dieux ne sont pas pour les vaincus ; Cléopàtre seule eût pu détourner la fureur d'Antoine...

Le Notable. — Et Cléopàtre ne vient pas!

Le Marchand. — Et il ne faut pas songer à fuir, La campagne est pleine de soldats ; toutes les portes de la ville sont gardées.

Le Gouverneur. — Fuir, c'est s'avouer coupable et se condamner soi-même.

Le ^L\RCHAND. — Plus bas ! voici des familiers du Triumvir, qui viennent de ce côté!

Le Centurion. — Au large !

Les Soldats. — Au large !...

(On fait le vide sur la scène devant les nouveaux venus.)

Page 1