Scène II
Les mêmes, DÉMÉTRIUS, DERCETAS, DELLIUS ; ils
sortent du palais^ et descendent les marches du péristyle.
Dercetas, au Centurion. — Juba, quels sont tous ces g-ens-là ? Des habitants de Tarse ?
Le Centurion Juba. — Et de toute la province de Cilicie ! Princes ou Mag-es, marchands, soldats, que sais-je?..,
Dellius. — Et tous compromis dans la révolte de Brutus?
Le Cextuiiion Juba. — Plus ou moins; à ce titre, cités au tribunal du Triumvir !... (Il remonte au fond.)
DÉMÉTRIUS. — Qu'ils se rassurent ! Marc-Antoine ne sera pas pour eux plus sévère quepourles habitants d'Antioche ou d'Ephèse. Terrible à son arrivée, il les frappera tout d'abord d'épouvante, pour s'adoucir bientôt à leurs prières. Et, après les avoir menacés de la hache, il doublera leurs impôts ; voilà tout. Il n'est ni vindicatif ni cruel.
Dellius. — Je l'ai vu moins facile à attendrir, aux jours des proscriptions, et l'ombre de Cicéron proteste!...
DÉMÉTRIUS. — Bon ! ce meurtre-là n'est pas du fait d'Antoine; mais bien de cette még'ère de Fulvie ! Il ne sait rien refuser aux femmes ; pas même à la sienne.
Decertas. — Doucement ! Prends g'arde aux oreilles indiscrètes !
DÉMÉTRIUS. — Les espions n'ont rien à faire avec moi ! Je ne dis rien, Antoine absent, que je ne lui aie dit cent fois à lui-même. Il sait bien qu'il n'a pas d'ami plus sûr et plus franc que Démétrius !
Dellius. — Certes !
Dercetas. — Toutefois il écoute ses flatteurs, plus facilement que ses amis.
DÉMÉTRIUS. — A certaines heures ! Car de quel Antoine parles-tu ? J'en connais deux, au moins, si différents l'un
de l'autre, que l'on a peineàyreconnaîtrele même homme ! L'un est le libertin qui ne compte plus ses prouesses amoureuses, et que se disputent les comédiennes et les affranchies, viveur effréné, qui mettra son org-uei! à vider autant de coupes que cette outre de Lépide, et qui, l'autre jour encore, ne croyait pas payer trop cher la découverte d'un plat nouveau, en faisant don à son cuisinier d'une maison confisquée la veille ! L'autre est le soldat frug-al et sobre, dur à lui comme aux autres, le premier à l'attaque, le dernier à la retraite, l'idole de ses lég'ionnaires, qui dort à poing-s fermés dans la neige et que j'ai vu, le soir dune bataille, souper g-aiement de racines crues, arrosées de l'eau croupie d'un ruisseau ! Et toute sa vie offre les mêmes contrastes. Balancé sans cesse entre ses devoirs et ses appétits, la g-loire qui l'attire, le plaisir qui l'enchaîne, alors qu'il semble endormi dans la débauche, il affirme subitement son réveil par des prouesses de héros! Si bien qu'il me tient en suspens entre l'admiration et le blâme, que je ne suis jamais plus près de le haïr, qu'à l'heure même où il me force à l'aimer davantag'e, et qu'en déplorant ses fautes, je leur trouve toujours une excuse, car après tout, ses vertus, Rome en profite, et ses. vices ne font tort qu'à lui-même !
Dellius. — A la bonne heure ! Mais ton amitié ne saurait-elle le mettre en g-arde contre tant d'ennemis qui le jalousent? Un surtout, que je n'ai pas à nommer et qui se fait une arme contre lui de chaque faute nouvelle.
Démétrius. — A qui le dis-tu? Hier encore, je reprochais à Antoine cette mascarade d'Ephèse, où il est entré, suivi de .son escorte ordinaire de mimes, bouffons, danseurs et baladins ! Je lui disais : « Peux-tu t'afficher en public avec de telles g-ens ! Est-ce bien là le cortèg-e triomphal du vengeur de César, du vainqueur de Philippes ? »
Dercetas. — Et qu'a-t-il répondu ?
Démétrius, — « Bah! m"a-t-il dit en riant, je m'amenl. 7.
derai avec l'àg-e ; jouissons g-aiement de la jeunesse qui nous reste ! »
Dekcetas. — En vérité, l'adolescent Octave est déjà plus vieux que lui !
Déméthius. — Oui-dà, c'est un jeune vieillard. Ah ! ce n'est pas celui-là qui donnera prise sur lui par le vin, la bonne chère et les femmes !... Il m'épouvante, ce jeune sag-e, avec ses yeux d'acier, et ses lèvres minces, que n'éclaire jamais un sourire.
Dellius. — Et, à ce propos, n'est-ce pas son ancien précepteur qui nous est venu ce matin ?
Dercetas. — Thyrseus? Oui ! Le voici là-bas, qui admire le cours du Cydnus.
Démétrius. — Est-ce Octave qui l'envoie?
Dercetas. — Non pas! Il est bien venu de lui-même, se prétendant victime de l'ingratitude et de l'avarice de son élève.
Dellius. — A ce compte-là, il n'est pas le seul ?
Démétril's. — Et Antoine l'a bien accueilli ?
Dercetas. — Il Ta fait son secrétaire.
Démétrius. — Voilà une belle recrue que ce pédadog-ue, et des^secrets qui seront bien g'ardés !
Dercetas. — Quoi donc? Le soupçonnerais-tu ?
Démétrius. — Je me méfie de tous les déserteurs !
Dellius. — Thyrseus n'est pas le premier qui abandonne le neveu de César, pour s'attacher à la fortune du Triumvir.
Démétrius. — Non, mais il est le premier qui dénigre Octave avec tant d'acharnement, et je n'aime pas le serviteur qui dit tant de mal de son ancien maître.
Dellius. — Quel mal dirait-il de celui-là, qui ne fut mérité ? Qu'il le traite de ping-re, d'envieux et de trembleur, c'est justice et je ne vois pas là matière à suspicion.
Démétrius. — Prenons que je me trompe, mais je l'aimerais mieux l'ami d'Octave que le nôtre.
Dellius. — Tais-toi ! Le voici !
(Thyrseus vient à eux.)
Thyrseus. — Dig"ne Dellius, salut !
Dellius. — Salut à toi, Thyrseus !
Thyrseus. — Démétrius, salut!
DémÉtrius, sèchement. — Salut! (Il remonte avec Dercetas.)
Thyrseus, à Dellius — Dercetas t'a dit que je suis des vôtres ?
Dellius. — Et je l'apprends avec joie.
Thyrseus. — J'avais ton estime, j'espère ton amitié. Mais j'arrive... éclaire-moi, je te prie. C'est bien toi qu'Antoine a dépêché vers Cléopàtre ?
Dellius. — C'est moi.
Thyrseus. — L'Egyptienne ne s'est-elle pas jouée à la fois du Triumvir et de son ambassadeur?
Dellius. — En quoi ? Cléopàtre s'est dite heureuse de paraître devant Marc-Antoine.
Thyrseus. — Elle n'ig-nore pas à quels périls elle s'expose.
Dellius. — Elle ne risquait pas moins à affronter Cé.sar, le jour où il débarquait en Eg-ypte. Lui aussi, elle l'avait bravé, en s'alliant au grand Pompée... Ajoute qu'elle était g-ardée étroitement par le roi Ptolémée, son frère, qui, coupable des mêmes torts, comptait bien se les faire pardonner en livrant Cléopàtre à la justice de César... Captive et condamnée par avance, que faire?... Attendre la mort? Cléopàtre tient à vivre. Avec l'aide d'un jeune Egvptien, nommé Képhren, elle réussit à s'évader, annonce à César l'envoi d'un coffre plein de bijoux, pris au trésor royal, et qu'elle le supplie d'accepter comme gage de soumission ; le coffre arrive, César l'ouvre; c'est Cléopàtre qui paraît, à demi-nue, baissant ses grands yeux de gazelle, et frissonnant, de peur? d'amour? Oui le dira?... Le lendemain, César détrônait Ptolémée et la proclamait reine d'Egypte.
Thyrseus. — Je le sais.
Dellius. — Et ce ne fut pas l'ivresse d'un jour. Dès son retour à Rome, César y mandait Gléopâlre, et, sans les clameurs du Forum, il l'eût épousée.
Thyrseus. — Je le sais ; mais Cléopâtre, en ce tempslà, était dans toute la fleur de sa jeunesse.
Dellius. — Et aujourd'hui elle est dans toutTépanouissement de sa beauté. Cette beauté d'ailleurs, radieuse, triomphante, n'est rien au prix du charme étrang-e qui s'en dég-ag-e et nous grise. Est-ce philtre africain, prestig-e, mag-ie? Je ne sais. Toujours est-il que l'on n'affronte pas en vain la caresse de son reg-ard, la musique enchanteresse de sa voix, la perfidie voluptueuse de sa démarche. Musicienne exquise, danseuse accomplie, elle est poète à ses heures, lutte de sag-esse avec les philosophes, de science avec les savants, et sait, tout à coup, à la gravité d'une reine, faire succéder la folle gaîté d'une enfant. Tous les lang-ages lui sont familiers et tous les masques. Artificieuse et souple, elle te charmera par sa candeur, ou t'attendrira par ses larmes. Enfin, Thyrseus, toutes les séductions de la femme réunies en une seule femme, tous les poisons concentrés en un seul ! Voilà Cléopâtre !
Thyrseus. — Bref, tu penses qu'Antoine se laissera captiver comme César par cette Hélène du Nil?
Dellius. — Je ne sais ! (Trompettes.) Mais voici l'heure ! (Mouvement. Rumeurs de la foule.)
Le Notable. — Dieux puissants ! Est-ce Antoine déjà? Le Gouverneur. — Oui, car voici le Préteur qui marche devant lui.
Le Marchand. — Et pas de Cléopâtre !
Le Gouverneur. — Nous sommes perdus !...