Scène première
Les plats de bronze et de terre émaillée pleins de pastèques, de grenades et de raisins, les vases d'or où les esclaves puisent le vin disparaissent sous les fleurs, myrtes, clématites, héliotropes. Des parfums fument dans les trépieds. — ANTOINE, vêtu d'une robe égyptienne et allongé sur des coussins de cuir rouge, tend à l'éi'hanson sa coupe, où CLEOPATRE effeuille des roses... Cependant, des bouffons, coiffés de hautes mitres, jonglent et grimacent en choquant des cymbales. — LES OFFICIERS D'ANTOINE, en tunique flottante, regardent, assis sur des pliants, mêlés aux officiers égyptiens. — IRAS, une des suivantes de Cléopàtre, songe, debout près d'une colonne.
Antoine. — C'est assez de ces jongleurs. N'y a-t-il pas là quelque charmeur de serpents?
Cléopàtre. — Non. Non ! Pas de serpents ! Mais plutôt mes danseuses de Nubie. Qu'on les appelle!
(Entrent les danseuses.)
Antoine. — Autres reptiles ! Si j'en crois la souplesse de leurs contours.
Cléopatre. — Les ondulations deleurscorps sont plus agréables à voir, tu en conviendras, que celles de vos serpents du Nil.
Antoine. — Oui-dà! Allons, mes belles, réjouissez nos
yeux, et vous, charmez nos oreilles.
(Musique et danse. ) (Lentement, les danseuses se balancent, agitent des cliquettes de bronze et frappent des tambourins. Les musiciennes, un
genou plié, les accompagnent en frôlant les harpes et en battant des mains. Pendant ce temps, CHARMIANE arrive par la droite, et, de loin, appelle Iras, tout bas.)
Charmiane. — Iras! (Iras n'a pas entendu. Charmiane vient à elle) : Iras !
Iras, sortant de ses songeries. — Tu m'appelles?
Charmiane. — Toujours mélancolique? A qui rêvestu ? A ce beau Képhren ?
Iras, confuse. — Moi ?
Charmiane. — Qui ne songe même pas à te regarder?
Iras. — Hélas !
Charmiane. — Ah! comme tu as tort! Ah! que je t'en veux de pleurer pour cet homme !
Iras. — Où vois-tu que je pleure?
Charmiane. — Dans tes jeux ! Mais viens de ce côté ; j'ai là de quoi te faire rire...
(Elle l'attire à l'écart.)
Iras. — Et quoi?
Charmiane. — Tu sais, ce Thjrseus, autrefois précepteur d'Octave, aujourd'hui secrétaire d'Antoine ?
Iras. — Eh bien?
Charmiane. — J'avais raison, il est amoureux de moi !
Iras. — Lui ?
Charmiane. — Lui.
Iras. — Dis qu'il te sait très bavarde et très fine, et qu'il trouve à t'écouter plaisir et profit.
Charmiane. — Et moi, je te déclare qu'il m'adore.
Iras. — Il te l'a donné à entendre?
Charmiane. — Jamais! 11 n'ose pas, le pauvre pédag-og-ue ! Mais, ce qu'il ne me dit pas, à moi, il le dit à ses tablettes : il ne me quitte pas qu'il ne se mette aussitôt à griffonner...
Iras. — Justement ! Tout ce qu'il t'a fait dire!
Charmiane, sans l'écouler. — Tout à l'heure encore, je l'ai surpris, ses tablettes à la main. En me voyant, il les I. "^ 8.
a vite g-lissées dans sa ceinture, si vite qu'elles sont tombées : il était si troublé qu'il ne s'en est pas aperçu... Les voilà !
Iras. — Tu les as gardées?
Charmiaxe. — Gageons que ce sont des vers ! (Elle les ouvre.) Et tout pleins de moi !
Iras. — Tu veux?
Charmiane. — Pour te convaincre! (Elle lit, tandis que la musique et la danse continuent.) « Alexandrie. Plus que jamais se réalise la prédiction de Dellius. Depuis que nous sommes en Egypte, l'amour du Triumvir pour la reine passe toute croyance et tient de la folie !... »
Iras. — Plus bas ! Prends garde, s'il t'entendait !
Charmiane. — Bon ! Il est tout à elle, comme Elle toute à Lui ! (Elle reprend sa lecture.) ...« Aujourd'hui, troisième jour du mois d'Atliyr, le quatrième de la crue du Nil, après avoir décerné à la reine les honneurs du triomphe sur les peuples vaincus par lui, Antoine lui a fait don publiquement des royaumes de Cilicie, de Syrie, de Phénicie, d'Arabie et de Judée; ce même soir, et comme pour mieux prouver qu'il a rompu tout commerce avec Rome, il a déchiré sans la lire une lettre de Fulvie. »
Iras. — Dans tout cela il n'est guère question de toi.
Charmiane. — Pas du tout, même! Voyons plus loin... (Elle tourne les feuilles et lit.) ... « Quinzième jour du même mois. Fête de la nouvelle lune. Antoine voulût-il quitter l'Egypte, Cléopàtre ne le laisserait plus partir. Voilà qu'elle se prend, elle aussi, à l'aimer éperdiiment. Elle ne voit, n'écoute que lui, devance tous ses désirs, se prête à tous ses caprices. Cette nuit, Antoine a eu la fantaisie de se déguiser en marinier et de faire prendre à la reine les habits d'un jeune garçon. En cet équipage, ils se sont mis à courir, au clair de lune, les rues d'Alexandrie, cognant aux portes, criant: au feu! pour terrifier les bonnes gens endormis... L'un d'eux, dont ils pillaient le verger, étant sorii avec ses esclaves, le vainqueur de
Philippes et la divine Cléopâtre étalent bâtonnés avant de s'être fait connaître, si Képhren n'était survenu à temps pour les protéger. La reine, qui adore ces expéditions nocturnes, était si ravie de celle-là qu'elle en riait, ce matin encore, à sa toilette, m'a dit Charmiane !... »
Iras. — Ah ! Enfin !
Charmiane. — M'y voilà !
Iras. — Et après ?
Charmiane. — Et après?... (Regardant.) C'est tout!
Iras. — Sur toi ? Rien de plus?
Charmiane. — Rien !
Iras. — Voilà un amour qui ne le fera pas maig-rir !
Charmiane. — Oh ! le monstre!
Iras. — Donne !
(Elle reprend les tablettes.)
Charmiane. — Reg-arde donc ce qu'il écrivait tout à l'heure.
Iras. — Tout à la fin, alors ?
Charmiane. — Oui.
Iras, lisant. — « ... Troisième jour de la récolte. Depuis hier nous sommes à Memphis, après avoir remonté le Nil et visité les Pyramides, log-és dans un vieux palais des anciens Pharaons, abandonné depuis Cambyse, et fort mal log-és, il faut le dire. »
Charmiane. — Oh ! oui !
Iras, lisant. « Mais l'amour et le plaisir n'y perdent rien, et, si j'en crois la précieuse Charmiane... »
Charmiane. — Allons donc!...
Iras. — « Qui bavarde comme une pie .'... »
Charmiane, révoltée. — Oh 1
Iras. — Chut!... le voici...
(Elle lui passe les tablettes, en les cachant.)
Thyrseus, à lui-même, préoccupé, cherchant à terre. — Comment ai-je pu être étourdi à ce point ? Par bonheur, ce ne sont bi que des notes sans commentaires. . N'importe ! si elles tombaient entre les mains de Cléopâtre...
Charmiane. — Tu as perdu quelque chose, Thjrseus?
Thyrseus. — Moi ?
Charmiane. — Tes tablettes ? peut-être.
Thyrseus. — Plaît-il ?
Charmiane, sans les lui rendre. — Les voici !
Thyrseus, enchanté. — Ah ! tu les as trouvées?
Charmiane. — Sur la terrasse.
Thyrseus. — Ah? •
Charmiane, les lui remettant. — Mais rassure-toi, je ne les ai pas lues...
Thyrseus. — Oh ! tu le pouvais. Tu y aurais vu les éléments d'une histoire d'Antoine et de Cléopâtre que je me propose d'écrire.
Charmiane. — Vraiment ?
Thyrseus. — Et dont tu pourras te vanter de m'avoir fourni le meilleur.
Charmiane. — Moi ?
Thyrseus, tendrement. — En daignant quelquefois me faire l'honneur de causer avec moi.
Charmiane. — Comme une pie!
(Elle remonte avec Iras.)
Thyrseus, seul, serrant ses tablettes. — Elle a lu !...
Cléopâtre, à Antoine. — Ah ! voici Képhren. Eh bien ? ces lions ? quelles nouvelles ?
Képhren. — Telles que tu les souhaites, lumière du monde !
Cléopâtre, ravie. — Ah ! voyons cela.
Képhren. — Tous les soirs, un lion de belle taille, une lionne et ses lionceaux viennent boire à l'étang sacré de Phtah, vis-à-vis la porte du Mur Blanc.
Cléopâtre. — A quelle heure ?
Képhren. — A l'heure où les premières étoiles ouvrent leurs yeux d'or.
Cléopâtre. — Et combien de lionceaux?
Képhren. — Deux. J'ai constaté les empreintes.
CLEOPATRE lU
Cléopatre. — Ceux-là, je veux les prendre vivants. Les barques sont prêtes?
(Ils se lèvent et descendent.)
Képhren. — Oui, maîtresse, et les arcs et les épieux ; mais il ne servirait de rien départir tout de suite, et tu ne peux prendre Taffut que lorsque le soleil sera sur l'horizon.
Cléopatre. — Sans doute : laissons tomber la chaleur du jour. Mais vivants! Tu as entendu?
Képhren. — Je te les amènerai moi-mêmecommedeux chiens.
Cléopatre. — Fais cela, Képhren, et ce qu'il te plaira de souhaiter, demande-le.
Képhren. — Permets-moi, pendant cette chasse, de rester à tes côtés...
Cléopatre. — Ouhlies-tu que Marc-Antoine est là pour me défendre ?
Képhren. — Non vraiment !
Cléopatre. — Ou si tu crains qu'il n'y suffise pas ?
Képhren. — J'ai ledroitde tout craindre quand il s'ag-it de ta vie.
Cléopatre, debout. — Tu dis?
Antoine. — II a raison.
Cléopatre. — Quoi ?
Antoine, debout. — Pas de colère, allons ! Ne le laisse pas partir ainsi ! Fais-lui l'aumône d'un sourire.
Cléopatre. — Non certes. Ce qu'il vient d'oser me déplaît.
Antoine. — Pauvre Képhren ! As-tu le courag-e de lui g'arder rancune?
Cléopatre. — Tu vas plaider pour lui ?
Antoine. — Que veux-tu ? Moi. je le plains.
Thyrseus, qui s'est approché. — Il n'est pas si à plaindre.
Cléopatre. — Gommentcela ?
Thyrseus. — N'est-ce pas un bonheur suffisant que d'aimer?
Antoine, gaiement. — Ce iiest pas uu bonheur qui me suffise à moi.
Cléopatre, tendre. — Il faut encore que l'on t'aime ? (Seuls à l'avant-scène, les autres au fond.)
Antoine. — Oui.
Cléopatre. — Et de quel amour ?
Antoine. — Le tien.
Cléopatre. — Alors tu es heureux?
Antoine. — Autant qu'un mortel peut Têtre !
Cléopatre. — Oui, n'est-ce pas ?
Antoine. — Ici surtout. Certes, Alexandrie est lielle, avec son école et ses musées, et ses navires accourant à la lueur du phare comme des papillons à la flamme d'une lampe; mais quoi? sous ses portiques de marbre, devant ses temples pareils au Parlhénon, je pouvais encore me croire en Grèce. Ici, à Memphis, en face du désert, je me sens bien dans ton royaume. Ici, ta beauté m'apparaît plus ctrang-e à l'ombre de ces forêts de g-ranit ou dans l'éblouissante clarté de ces horizons brûlants. J'y vois mieux en toi la fille, la fleur de cette silencieuse Eg-ypte, où tout est symbole et mystère, jusqu'au langage de vos prêtres, jusqu'aux chants de victoire gravés sur ces colonnes ; ici, enfin, plus qu'ailleurs avec tes yeux profonds, ton sourire énigmatique et ta souplesse de couleuvre, tu es bien vraiment l'Egyptienne, l'Isis toujours voilée des ténèbres, Ténig-me vivante, le sphynx.
Cléopatre. — Et c'est ici que je t'aime de toute mon âme ! que je ne vis plus que par toi et pour toi, que je mets en toi tout mon orgueil, que j'oublie pour toi seul tous mes projets de haine et de domination qui ne valent pas un de tes sourires ! N'est-ce pas surprenant que j'en sois venue là, de fondre ainsi mon cœur superbe à la flamme du tien? moi, reine, raoi^ Cléopatre!... Et sans l'avoirvoulu ! malgré moi !
Antoine. — Malgré toi ?
Cléopatre. — Certes oui! Je puis bien l'avouer à pré-
sent, tu ne m'en voudras pas... Là bas, à Tarse, je n'avais qu'une idée : te séduire comme César, mais, en le jouant l'amour, m'en défendre, pour te dominer plus sûrement... (Mouvement d'Antoine.) Oh ! je te dis tout, tu vois, je suis franche!... Mais je me suis bien prise à mon piège. Dès le lendemain de ma facile victoire, je t'ai vu si confiant, si enivré, si tendre! Ton charme viril, ton vaillant sourire, tes façons royales m'ont si bien conquise, que, tout doucement, sans y prendre garde, cet amour, que je croyais feindre, je l'ai ressenti toutde bon, et je le jugeais encore un mensong'e qu'il était déjà une vérité, la g-rande vérité !... La seule, c'est que je t'adore! C'est que tu es mon maître, mon roi, mon dieu ! et que je suis bien heureuse !... trop, peut-être! J'ai peur!
Antoine. — Peur ?
Cléopatre. — Oui, mon bonheur est trop grand. C'est l'heure où les immortels nous jalousent et nous font expier les joies qu'ils nous donnent. A ce point de félicité où nous sommes, il n'y a plus rien à attendre que les désastres !... J'ai peur de l'inconnu, de l'inattendu, de demain..
Antoine. — Quelle idée !
Cléopatre. — ^ Et d'ailleurs, notre vie dût-elle s'écouler ainsi tout entière sans fortune ennemie et sans chaerrins, chaque jourramenant les mêmes joies, ce jour-là est un pas de plus vers l'inévitable, la vieillesse et la mort!... Si g-rand, si durable que soit notre amour, l'heure viendra où mes yeux auront moins d'éclat pour te charmer, les tiens moins de flamme pour me le dire, où mon corps sera moins souple à t'cnlacer, et ton cœur moins tendre à s'appuyer sur le mien... Et c'est affreux à penser cela, avoue-le. Ah! mourir là, toutd'un coup, en pleine ivresse de vivre, en pleine volupté d'aimer, quel rêve !
Antoine. —Celui de tous les amoureux!
Cléopatre. — J'y pense, le croirais tu? tous les jours, à tout instant, et jamais plus qu'à l'heure même où je suis
le plus extasiée dans tes bras. Ah 1 je voudrais qu'à ce moinent-là, ta vie et la mienne fussent suspendues à nos lèvres, pour en rompre le fil dansunbaiser !
Antoine. — Voilà, certes, une mortenviable!...
Cléopatre. — Tu Tauras, s'il te plaît de la partag-er avec moi. Depuis longtemps, j'ai souhaité cette fin pourle jour où la fortune sera contraire, et je l'ai demandée au seul hommecapable de me l'assurer... (A Chamiiane.) Fais venir Olympus.
Antoine. — Quoi, ton médecin ? ce sorcier ?
Cléopatre. — Parle mieux d'un homme que les plus savants écoutent avec respect; Olvnipus est un sag'e qui vit loin des humains, dans une retraite mystérieuse, où il étudie tous les secrets de la terre, de même que mon devin Satni surprend ceux du ciel. Car rien n'échappe à ces deux hommes, ni du présent, ni de l'avenir ; Isis pour eux soulève tous ses voiles ! Satni prédit la fortune, bonne ou mauvaise, et le jour même où je m'embarquais à Alexandrie pour aller comparaître devant toi, sais-tu ce qu'il m'a dit?
Antoine. — Il t'a dit ?
Cléopatre. — « Reine, prends g-arde que ta victoire ne soit ta défaite. »
Antoine, riant. — Voilà bien de mon augure avec ses mots à double entente.
Cléopatre. — Comment ? n'est-ce pas admirable, cette prédiction ? Et, victorieuse d'Antoine, ne suis-je pas vaincue par lui ?
Antoine, souriant. — Oui, certes !... on peut tout expliquer de cette façon-là.