Scène II
Les mêmes, OLYMPUS.
(Olympus, un vieillard plus semblable à un prêtre qu'à un médecin, s'approche.!
Cléopatre. — Avance, Olympus ! as-tu obéi à la reine ? (Ce disant, elle s'assied.)
Olympus. — Oui.
(Antoine est resté debout.)
Cléopatre. — Et ce que je t'ai dit de chercher ? tu l'as trouvé ?
Olympus. — Les remèdes qui g-uérissent de la vie sont plus faciles à découvrir que ceux qui retardent la mort. Du suc des plantes redoutées j'ai composé un breuvag-e dont j'ai essayé l'effet sur des bêtes impures et sur des condamnés ; pour faire d'un vivant un cadavre, deux g'outtes suffisent ; j'en ai enfermé plus de ving-t g-outtes dans une mince enveloppe d'ambre, à laquelle j'ai donné l'aspect d'une perle... La voici, enchâssée dans cette bague. Le jour où tu seras lasse d'éblouir les hommes, fais dissoudre cette perle dans ta coupe, et bois. Le temps d'un reg-ard, et ce sera fait de Cléopatre.
Cléopatre, prenant la bague. — Bien, Olympus ! Mais ce poison doit-il me défigurer ? Car voilà l'important. Je te l'ai dit, je tiens à rester belle, môme au delà de la mort. Je veux laisser de moi une effigie où persi-ste et survive le charme que m'ont donné les dieux. Je veux, le jour où des soldats sacrilèg-es forceraient mon sarcophag-e, dénoueraient mes bandelettes et lèveraient mon masque d'or, je veux que mon visag^e leur apparaisse aimable et souriant, et que ces barbares me rendent hommag"e et s'écrient : « Oui, décidément, Marc-Antoine avait raison, Cléopatre était belle !... »
Olympus. — Je dois avouer que, plus la mort est prompte, plus elle est douloureuse, et que les traits restent souvent g-rimaçants et contractés.
Cléopatre. — Et tu ne sais pas un autre poison ?...
Olympus. — J'en sais un qui provoque l'eng-ourdissement prog-ressif de tout le corps, puis un invincible assoupissement. Nul spasme ; nulle convulsion ; la joue reste rose, et l'âme s'envole dans un sourire...
Cléopaihe. — ^'oilà juslement ce que je demanfle 1
Olympus. — Par malheur, celte fin si douce, c'est un être vivant qui la donne.
Cléopatiie. — Quel être?
Olympis. — Un serpent, l'aspic !
Cléopatre. — Un serpent ! Quelle horreur !... Et ce poison, tu ne saurais l'extraire ?
Olympus. — Non.
Cléopati!!:. — Si bien qu'il faut prendre cette bête g-lacée et sentir ses dents aiguës... Oh ! non, jamais ! Plutôt cette bag"ue... Puisque tu ne trouves rien de mieux.
Olympus. — Rien !
(Il remonte.)
Cléopatre, meltant la bague à son doigt. — Me voilà fiancée avec la mort. C'est à cette perle que j'aurai recours, le jour où tu cesseras de m'aimer !
Antoine. — Moi ? Folle que tu es !
Cléopatre. — Oh ! ne ris pas ! Les noirs pressentiments volent autour de mon front comme un essaim d'oiseaux funèbres !... Cette nuit encore, j'ai fait un rêve inquiétant... Je descendais le Nil dans une barque; j'étais assise à tes pieds et coiffée du diadème... Tout à coup, ce louche Thyrseus, dont tu ne veux pas douter...
Antoine. — Vraiment, non !
Cléopatre. — ... Apparaît sur la rive, et fait signe à un aigle qui planait dans le ciel. L'aig-le fondit sur moi, s'efiforçant de m'arracher ce diadème... et ma douleur fut si vive qu'elle me réveilla.
Antoine. — Vas-tu t'inquiéter d'un rêve ?,.. Allons! chasse ces noires pensées, mon amour ! Et, en attendant que le soleil descende et que Cléopatre devienne Diane chasseresse, savourons le plaisir de vivre sans song"er à rien... La mort est à ton doig-t : le jour où tu la verseras dans ta coupe, j'y boirai le premier... D'ici là, jouissons des présents que nous font les dieux ! Viens t'asseoir près
CLEOPATRE d47
de moi ! Rappelons ces belles lilles, que ta mélancolie décourag'e ! Et, puisqu'il s'ag-it d'aig-le, ordonne à l'aimable Ahouri de nous mimer la jolie histoire de Nitocris, l'Egyptienne au pied mig-non, dont un aig-le porta la sandale au roi Rhamsès, et qui, retrouvée après bien des recherches, devint reine d'Eg'vpte, sous le nom de Rhodopis.
Cliîopatre. — L'histoire est jolie, mais Ahouri la reproduit mal. J'ai beau lui indiquer...
Antoine. — Il est clair qu'elle ne jouera jamais comme toi la scène du bain.
Chahmiane, qui s'est approchée. — Surtout si tu ne la joues jamais devant elle.
Cléopatre. — Tu verras queCharmiane va m'en prier !
Antoine, — Elle ne sera pas la seule.
Iras. — Maîtresse !...
(Toutes les femmes la supplient du geste.)
Antoine. — Tu vois !
Cléopatre. — Tu le désires ?...
Antoine. — Vivement !
Cléopatre, mollement. — QueHe folie !
Antoine. — Fais-le pour mon plaisir !
Charmiane. — Et rends ce service à la pauvre Ahouri. Cléopatre, souriante. — Allons ! Soit ! \à Ahouri.) Regarde-moi bien, petite.
(Antoine s'est assis : Iras et Charmiane se tiennent debout auprès de lui Képhren regaide de loin ; Thyrseus est appuyé à la colonne qui commande l'escalier des Sphinx. Cléopatre prend l'écharpe dAhouri et, sur un accord des harpes courbes, s'avance à pas lents, mimant à mesure les vers qu'elle récite.)
Cléopatre.
Tout sommeille encore au fond des verg-ers ; Seule sous le ciel où fleurit l'aurore, Nitocris descend, blanche, à pas lég-ers, Les rochers que bat le fleuve sonore.
Au fond des verg-erstout sommeille encore...
Chut ! Quel est ce bruit ? Cet essaim d'oiseaux Eperdus, qui donc les met en déroute ? Oui donc s'est caché parmi les roseaux ? Dieux ! les bateliers la g-uettaient sans doute.
Penchée en avant, Nitocris écoute.
Son voile ?... Envolé ! Mais les bateliers Ne la verront pas; il n'est là personne. Sa tunique g-lisse et tombe à ses pieds... 0 rares splendeurs que nul ne soupçonne !
Les mains à son cou, Nitocris frissonne.
Ce n'est pas de peur, elle s'en défend, Jette sa sandale, et, de loin, l'admire. Puis, effleure l'eau de son pied d'enfant. Doucement le plong-e, et puis le retire.
Là-bas, les oiseaux répètent son rire.
L'Orient doré fait le Nil vermeil, Nitocris s'élance, et nag-e, bercée Au courant des flots, sous le clair soleil. Par la vague et les rayons caressée.
Qui dira le rêve où fuit sa pensée ?
Sur l'éuiail des eaux un lotus d'arg-ent Flotte, le courant le porte vers elle... Venez, douces fleurs ! Et, tout en nageant, A ses cheveux noirs Nitocris les mêle.
Puis se mire au fleuve et se trouve belle.
Belle à réjouir les reg-ards d'un roi !... . Mais qu'emporte donc cet aig-le qui passe? Ma sandale ! 0 dieux !... Et, pâle d'effroi, Prenant son bonheur pour une disg'ràce,
Elle suit des yeux l'aig-le dans l'espace...
(Mouvement vers la droite. Tous les regards se portent de ce côté, où paraît un serviteur du palais, interrompant les derniers accords des harpes.)
Le Serviteur. — Maître...
Antoine. — Qu'est-ce à dire, et qui vient nous importuner ?
Le Serviteur. — Deux de tes amis qui insistent... Antoine, debout. — Deux amis !... Permets, reine.