Scène IV
ANTOINE, CLÉOPATRE, THYRSEUS, DERCE- TAS, DÉMÉTRIUS.
Cléopathe. — Moi, je demeure, et j'invite Démétriusà parler en toute franchise et comme il le ferait loin de moi !
Antoine. — Voilà ce que je ne saurais admettre !
Cléopatre. — Je t'en prie !
Antoine. — Aussi bien, je ne veux pas l'entendre !
Cléopatre. — Entends-le, au contraire, et sachons quelles sont ces nouvelles sig-raves. Octave t'envoie ses ordres sans doute. « Fais ceci ou fais cela... »
DÉMÉTRIUS. — Nous ne venons pas de la part d'Octave.
Cléopatre. — Alors c'est de la part de Fulvie ?
DÉMÉTRIUS. — Reine !
Cléopatre. — Peut-être ne dois-tu pas rester ici plus long-temps; Fulvie ne saurait le permettre...
Antoine. — Et quimporte cette femme ? et ses criailleries?
DÉMÉTRIUS, grave. — Pas d'outrag-es aujourd'hui, Antoine !
Antoine. — Eh ! quoi ? Suis-je le seul de mon avis ? Fulvie est-elle?..
DÉMÉTRIUS. — Fulvie est morte.
Antoine. — Fulvie ?
DÉMÉTRIUS. — Elle est morte.
Dercetas. — En t'appelant.
(Silenc« d'une seconde.)
Antoine, retombanl sur son siège. — Voilà une grandeâme partie !
Démétrius. — Les dieux soient loués ! Ton cœur lui restait fidèle !
Antoine. — D'où vient cela? D'où vient que, l'ayant tant de fois maudite, et jusqu'à souhaiter ce qui arrive, je n'ai pu apprendre cette nouvelle froidement ? sans amertume et sans reg"rets ?
Démétrils. — C'est qu'il te souvient que sa violence était de la douleur, et qu'elle est morte à son foyer désert, fidèle à son amour pour toi... Jusqu'à la dernière heure, elle t'a attendu, un ami lui ayant fait espérer ton retour; puis, sentant que la mort approchait et que cette joie de te revoir lui serait interdite, elle murmura :« C'est fini... Il ne reviendra plus... C'est fait de moi... C'est fait de Rome !... w Et sesyeux impérieux s'emplirent de larmes... Une fois encore, elle répéta ton nom : « Marc-Antoine ! » d'une voix d'enfant, si douce, et que nous ne lui connaissions pas... Ce fut son dernier souffle.
Antoine, après un silence. — Ainsi, elle a dit : « C'est fait de Rome ? »
Dercetas. — A deux reprises.
Antoine. — Pourquoi cette parole? L'a-t-elle balbutiée dans la fièvre ? ou faut-il croire, comme on l'assure, que l'avenir se dévoile aux regards des mourants? Démétrius. — N'en doute pas ! Rome est perdue ! Antoine. — Rome !
Démétrius. — Si tu ne la sauves !
Antoine, sous le regard de Gléopàtre et de Thyrseus. — Moi? de quel péril ?
Démétrius. — En es-tu à l'ignorer ? Cette fleurde lotus, l'as tu tant respirée, que le reste du monde n'existe plus pour toi? Apprends donc que Sextus Pompée, dont seul tu maîtrisais l'audace, opprime de nouveau la mer, depuis le Pont Euxin jusqu'aux colonnes d'Hercule ; mais, cette fois, il ne lui suffit plus de semer l'épouvante sur les côtes
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d'Italie ; dans sa haine contre Rome, voilà qu'il s'attaque aux vaisseaux qui nous apportent les blés de Sicile et d'Afrique !...
Antoine. — C'estla famine avant un mois !
Dercetas. — Il s'en vante !
Antoine, debout. — Mais alors, vous avez raison. Jamais Rome n'a été en plus grand péril.
Démétrius. — Depuis lesGaulois! non.
Antoine, agité. — Et pour la sauver, vous comptez sur moi?
Dercetas. — Avons-nous tort?
Antoine. — Eh bien!... (Après une hésitation d'une minute.) — Eh bien, oui, vous avez tort !.. oui !
Dercetas. — Est-ce possible?
Démétrius. — Toi !
Antoine. — Quand nous avons. Octave et moi, partag-é l'univers, il s'est attribué Rome et l'Italie. C'est à lui de défendre sa part ! Le jour où l'Asie sera menacée, je n'irai pas implorer son secours ! Qu'il se passe de mon aide! Je me passerai de la sienne!
Thyrsels. — Voilà parler !
Antoine — Trop longtemps j'ai fait sa besog-ne à Philippes et chez les Parthes, prenant pour moi toute la peine et lui laissant tous les profits. J'ai bien conquis le droit de me reposer en paix, et, si je m'attarde à Memphis, comme Annibal à Capoue, je défie ce buveur d'eau luimême de m'en faire un crime, à présent que Fulvie est morte !
Tyrseus. — De fait!...
Démétrius. — Ainsi tu es indifférent aux misères de Rome, et, par ton inaction, tu serviras la cause de son pire ennemi ?...
Dercetas. — Tu laisseras dire que tu n'es pas seulement l'allié de Cléopâtre, mais celui de Sextus Pompée...
Démétrius. — Que pour l'amour d'une barbare... (Mouvement d'Antoine, que Cléopâtre calme du geste.) tu fais I. 9.
ce que Coriolan a fait par dépit, Annibal par haine?
Antoine. — Et qui dira cela ? Octave, n'est-ce pas?... Oui, par les dieux ! c'est bien cela ! .. Je le vois, je l'entends, emplir ce Forum de ses exclamations indig-nées^ courant de l'un à l'autre, et, des larmes dans la voix : « Eh bien! vous savez les nouvelles?... Antoine est plus que jamais dominé par cette reine! L'or de nos provinces, le sang- de nos soldats, la g-loire de nos armes, il met tout à ses pieds! quel malheur!... Un si grand capitaine! » Et les imbéciles s'attendrissent : « Pauvre Octave ! Gomme il l'aime. Voyez! Il en pleure !.. » Histrion !..
Thyrseus. — Ah ! c'est bien le mot !
Antoine. — Eh bien, sachez-le, une bonne fois ! Il m'exaspère, à la fin, ce jeune fourbe, drapé dans son hypocrite sagesse, ce pédant imberbe, que la nature avait créé pour être maître d'école, et que la fortune a fait héritier d'un héros... Il me répugne, cet adolescent qui delà jeunesse n'a ni les vertus, ni les vices; qui, à l'âge où l'on s'enivre, est sobre ; où l'on aime, déteste ; où l'on gaspille, thésaurise... Je le méprise, autant pour le moins qu'il me dédaigne; je le hais autant qu'il m'exècre, mais moi, du moins, j'ai l'audace de mon mépris, et la franchise de ma haine.
Démétrius. — Et cette haine ira jusqu'à priver Rome de ton aide ?...
Antoine. — Elle a ce qu'elle mérite, Rome, qui l'encense et fait chorus avec lui contre moi.. . contre la reine !... Eh! par les dieux ! voilà une belle occasion pour lui de justifier l'amour des Romains et de s'attester l'héritier du grand César! Voyons-le donc à l'œuvre, ce vaillant, et sachons comme il a profité des leçons deThyrseus, sur les bancs de l'école !
Thyrseus, riant. — Oh ! oh ! très joli !..
Antoine. — Octave et Sextus aux prises ! Mais c'est une véritable fête pour moi, de contempler cette joute et
de marquer les coups ! Par Pollux, je suis curieux devoir qui l'emportera du mag'ister ou du pirate!... et je rirais bien, si le fils de Pompée prenait sur le neveu de César la revanche de Pharsale !
ClÉopatre, tranquillement, sans bouger. — Non ! Tu ne rirais pas... (Tous, surpris, tournant la lôte de son côté, attentifs à SCS paroles.) Car, alors, c'est avec Sextus Pompée que tu devrais compter... Cette revanche, crois-tu qu'il ne la prendrait pas sur toi-même? Et t'a-t-il pardonné d'avoir confisqué àton profit la maison de son père ? (Elle se lève.) Et si c'est Octave qui l'emporte ;'..
Antoine. — Impossible !
ClÉopatre. — C'est ce mot là qui a tué César!... Et si Octave l'emporte, te laissera-t-il paisible possesseur de ton Asie ?A-t-il oublié sa rancune d'écolier contre Cléopâtre ? (Elle descend.) A veug-le que tu es! Mais il n'a qu'une pensée constante, cet homme, qu'un espoir, qu'une vision qui l'obsède! Son triomphe, le jour où il ramènera dans Rome le cadavre d'Antoine égorg-é, où Cléopâtre, pieds nus et mains liées, marchera derrière son char, sous les huées de la populace romaine !
Antoine. — Etc'esttoi qui me conseilles de sauver un tel homme ?
ClÉopatre. — Ce n'est pas lui que tu sauves... C'est Rome! Et Rome reconnaissante t'acclame comme un dieu; le coup qui frappe Sextus frappe Octave... Ta popularité l'écrase ! Et ces hommes, tes amis, n'iront plus crier partout que l'Eg-yptienne endort ta vaillance, que le petit-fils d'Hercule file la quenouille aux pieds d'une autre Omphale... Ils sauront que Cléopâtre met ta g-loire plus haut que son amour, et qu'elle n'admire et n'aime en toi que le premier de tous, pour être avec toi la première I A ces Romains, affamés aujourd'hui, demain repus par ta victoire, ils pourront dire : « Ce blé qui vous arrive, c'est Cléopâtre qui vous l'envoie ! » Et ce sera mon org-ucil, à moi, de donner du pain à cette plèbe romaine,
qui m'en récompensera parson ingratitude!... maisqui te fera le maître du monde!
Démétrius. — Gloire à toi, reine ! J'apprends à te connaître.
Dercetas. — C'est la sagesse même qui vient de parler !
Démétrius. — Plaise aux dieux qu'Antoine n'ait jamais d'autres conseillers que toi !
Antoine. — Oui! Elle a raison I Tu as raison, reine! Aussi bien, il y va de ton salut.
Cléopatre. — Et du tien!..
Antoine. — Eh bien soit ! voilà qui est dit ! Je partirai, amis, nous partirons !.. Vous mènerez cette chasse avec moi, aulieu de l'autre...
Démétrius. — Ah! certes !
Dercetas. — Et de grand cœur !
Antoine. — Et toi aussi, Thyrseus?
Thyrseus. — Toujours !
Antoine. — Donnons cette dernière journée au plaisir, et, dès demain...
Cléopatre. — Demain? Ce n'est pas demain qu'il faut partir... c'est aujourd'hui même !
Antoine. — Tu veux ?
Cléopatre. — Les heures volent!... Il ne faut qu'un combat livré sans toi, pour tout perdre !
Démétrius, à Dercetas. — Assurément !
Cléopatre. — Pars à l'instant ! La barque qui les amène te ramènera à Alexandrie. Arme les plus légers de mes navires et va combattre Sextus. Triomphe de lui comme de son père, et prouve à tes ennemis que tu es toujours Marc Antoine, et que tu n'es pas moins vaillant pour être aimé par une barbare.
Démétrius. — 0 Reine !
Dercetas. — Pardonne-nous!
Antoine. — Allons! C'est dit! Nous partons! Eros, mon épée, ma cuirasse ! Que mes légionnaires reconnaissent Marc-Antoine sous l'armure!
Cléopatre, à Képhren. — Et fais avancer les barques... (A Antoine.) Dès demain, j'équipe ma flotte et celle de mes tributaires ! Au premier appel, elle ira te rejoindre au lieu que tu m'indiqueras.
Antoine. — En Sicile, sans doute ! D'ailleurs, je ne t'éparg-nerai pas les messag-es.
(Juba et Eros apportent la cuirasse et l'épée.)
Cléopatre, à Eros. — Laisse, enfant; c'est moi qui te remplace aujourd'hui et qui bouclerai la cuirasse.
Antoine, qui a déjà endossé la cuirasse. — De ces petites mains ! Tu veux ?
Cléopatre. — J'y ai plaisir ; laisse-moi faire ! A quoi sert cette boucle?... Ah! j'y suis !... Et cette autre ? s'attache de même ?
Antoine. — Non, à l'envers.
Cléopatre. — Elle résiste !
Antoine. — Prends g-arde de te blesser!
Cléopatre. — C'est fait!
Antoine. — Chère aimée!...
Cléopatre, faisant saigner son doigt. — Ce n'est rien !
Antoine. — Du sang-!
(Il prend sa main et la presse sur ses lèvres.)
Cléopatre, tristement. — Si c'était un présag-e!... Si je ne devais plus te revoir?
Antoine. — Quelle folie! Entre la mort et moi, il y a cette cuirasse bouclée par tes mains adorées.
Cléopatre. — Ah! que je voudrais y emprisonner ton cœur, et qu'elle fût aussi entre toi et les autres femmes !
Antoine. — Si tu n'as rien de plus à craindre !..
Cléopatre, — Présente, je ne crains personne!... mais absente, qui sait! C'est la reine qui parlait tout à l'heure; c'est la femme à présent!... Si tu allais me trahir pour une autre?
Antoine. — Moi, grands Dieux !... Et quelle autre veuxtu?..
Cléopatre. — Tu rentreras à Rome triomphant. Toutes celles que tu as aimées autrefois, d'autres aussi, s'offriront à toi, heureuses de te disputer à l'Egyptienne! C'est trop déjà qu'elles me volent tes reg-ards. N'oublie pas celle qui a sacrifié son bonheur à ta gloire, et qui, dans sa triste solitude, compte les heures qui nous séparent... Pense à celle qui t'attend, qui t'adore... et qui pleure !
Antoine. — J'atteste les Dieux !...
Cléopatre. — Oh! ne jure pas!... Serments frivoles et qui n'engagent à rien !... J'aime mieux une simple et bonne promesse sortie de ton Qœur.
Antoine. — Ne crains rien, mon adorée ! Je veux queces Romains qui te méconnaissent, surpris de me voir si différent de moi-même, se disent: « Quelle femme est donc cette Cléopatre ? De quels charmes n'est-elle pas parée et de quels mérites, pour qu'il lui soit fidèle à ce point?.. » Ainsi ma fidélité chantera tes louanges, forcera leur estime, et je me réjouis de l'hommage que je vais te rendre aux veux de Rome tout entière, par la constance de mon amour !
Cléopatre. — Oui, voilà le mot que j'attendais; laissemoi remercier la bouche qui me l'a dit! (Elle se serre contre son cœur.)
KÉPHREN, rentrant. — Reine, les barques sont prêtes !
Cléopatre. — Allons !... Il le faut !... Séparons nous... Que les astres éclairent ta route, et que la victoire t'accueille au passage, encore et toujours amoureuse de toi! Adieu ! Adieu !
Antoine. — Et pourquoi ne m'accompagnerais-tu pas jusqu'à Alexandrie ?
Cléopatre, refoulant ses larmes. — Oh ! non, ce serait làbas un autre déchirement. Je suis vaillante en ce moment... tu vois! Profitons-en!... Pars vite!.. Va-t-en !.. va!
(Elle- lui fait signe de s'éloigner, et reste en place, sans le regarder. Antoine, entrainé un moment par Démétrius et Dercetas, s'échappe, revient à Cléopatre, la prend dans ses
bras et, silencieusement, ils échangent un long baiser, puis il s'arraciie «le cet embras.seiiient et sort vivement par la droite. Les t'einmes s'approchentde GléopàtrCj seule à l'avantscène.)
Cléopatre. — iNIaintenant, chassez les bouffons! Eloignez les joueurs de lyre et les danseuses... Je neveux plus ici ni chants, ni rires, ni fleurs, ni parfums .. mais partout le silence et le deuil... Jusqu'à son retour, je suis veuve.
(Les serviteurs se dispersent lentement, silencieusement. Elle remonte vers le sphinx, à droite, où, appuyée, elle adresse un dernier reqard à Antoine, lui fait, de la main, un dernier signe d'adieu, puis, accoudée, fond en larmes.
RIDEAU