Scène première
Un grand vélum, soutenu par des pilastres de bronze, abrite le lit dressé dans un angle de la terrasse et sur lequel CLEOPATRE est étendue comme assoupie. IRAS et CHARMIANE, assises sur les marches, la regardent KEPHREN, en costume presque royal, veille, avec deux archers, à la porte en talus qui domine la terrasse et où aboutit l'escalierintérieur du palais. LE DEVIN, assis sur le mur d'appui, considère les astres, et, tout bas, dicte des chiffres à un scribe, coiffé d un pschent noir et serré dans un corselet blanc. Une musique de fête monte du Nil, au milieu
du silence de la nuit. Les deux femmes se lèvent et viennent écouter, penchées sur la balustrade de la terrasse, les regards tournés vers le Nil.
Charmiane. — Clémente Isls ! Pourvu que ceci ne réveille pas la reine !...
KÉPHREN, à mi-voix, à un esclave. — Descends au fleuve, vite ! Et, de la part de Képhren, ordonne à ces g-ens de se taire !
(L'esclave s'incline.) Cléopatre, levant la main. — Non. Attends ! Une voix.
Le vent du soir effleure de son aile
La chevelure des palmiers ; Le vent du soir porte à la tourterelle
Le gémissement des ramiers.
0 mon Isis, soulève enfin tes voiles,
Révèle l'épouse à l'époux !
0 mon Isis ! Viens ! Les seules étoiles
Verront ton maître à tes genoux.
Cléopatre. — Quelles sont ces barques ?
Charmiane. — Gracieuse reine, c'est le cortège du scribe Khâfri, dont les prêtres d'Hathor ont célébré les noces ce matin, et qui mène chez lui sa nouvelle épouse.
Cléopatre. — Et quelle est l'épouse de Khâfri ?
Iras. — C'est la mignonne Néfert, la fille du chef de la maison des Livres,
Cléopatre, soupirant. — Heureuse Néfert ! Elle épouse celui qu'elle aime, et rien que la mort ne l'en séparera... Képhren ! Ordonne au gardien du Trésor de choisir le plus léger de mes colliers d'émail ; demain matin, tu le porteras toi-même à Néfert ; dis-lui que je l'envie... souhaite lui d'ignorer les tourments de l'absence... priela de demander aux Dieux le retour de Marc-Antoine. (Képhren s'incline, sans répondre.)
Iras, à elle-même. — Pauvre Képhren ! Ne se lassera-t-il donc jamais, lui non plus, d'aimer qui ne l'aime pas ?
(Képhren, après un mot à un esclave qui s'éloigne, a repris sa garde auprès de la porte. La musique s'éteint. Cléopâtre se soulève, dans l'attitude d'un sphinx, et fouille l'horizon.)
Cléopâtre. — Toujours rien ! Aussi loin que peuvent plonger mes yeux... Rien que des couples attardés, qui ralentissent le pas, et, à chaque baiser, prennent les étoiles à témoins de leur amour... Et le devin ? Que fait-il ?
Charmiane. — Il achève le calcul mystique.
Cléopâtre, hochant la tète. — Ah ! si du moins, en attendant qu'il l'achève, je pouvais dormir une heure !...
Iras. — Essaye encore, reine de beauté !
Cléopâtre. — Reine de tristesse!
Charmiane. — Ferme tes doux yeux ! nous veillerons à ta place, et, dès qu'un messag-er paraîtra, nous t'en avertirons.
Cléopâtre. — Il ne viendra plus, c'est fini... (Elle s'étend sur les coussins, les yeux clos.)
Le Devin, bas au scribe. — Répète avec moi la formule sacrée... (ils élèvent les bras vers le ciel et commencent à prier.) « Osiris, roi du jour ! Osiris, œil du monde ! Osiris, âme du ciel, dont toutes les ténèbres de Typhon ne peuvent étouffer la splendeur... »