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Scène II

Les mêmes, OLYMPUS.

Olympus, au dehors. — Fais-moi place !

Képhren^ vivement, sans voix. — Qui vient là ? (Olympus paraît; il s'élance sur lui.) N'avance pas, si tu tiens à la vie!

Olympus. — Eh ! Quoi ? Vas-tu me rudoyer ? Ne me reconnais-tu pas ?

Képhren. — Olympus !

Iras. — Enfin !

Képhrex, bas. — Excuse-moi, vieillard ; je te savais enfermé dans la crvpte du temple, et tes apparitions sont si rares !... Ce n'est pas toi que j'attendais.

Olympus. — A la bonne heure ! Mais était-ce une raison pour me prendre à la g"orge ?

(Ceci à Charmiane, qui vient à lui.)

Charmiane. — Tiens toi heureux d'en être quitte à si bon compte ! Le dernier messager venu de la part d'Antoine, Képhren Fa presque étrang-lé.

Olympls. — Comment cela?

Charmiane. — Sur je ne sais quels propos prêtés à Octave, Képhren s'est mis en tête qu'Octavechercheà faire tuer la reine.

Olympus. — Octave n'a aucun intérêt à ce que la reine meure.

Charmiane. — Au contraire... Quoi qu'il en soit, Képhren, bien que promu ministre du palais, a réclamé l'honneur de veiller sur Cléopâtre, comme au temps où il n'était que le premier de ses gardes ; toutes les nuits, il les passe en travers de sa porte. Or, une nuit, à peu près à l'heure où nous sommes, un messag-er arrive, précédé de l'un des esclaves, et tous deux se hâtant, sur les marches de l'escalier. Képhren pense avoir affaire à des assassins ; il saisit Tesclave à la g'org'e... s'il n'avait reconnu à temps son erreur, l'homme était mort !... Ceci se passait, il y a deux mois. Ce sont les dernières nouvelles que la reine ait eues du Triumvir !... Et, depuis deux mois, notre maîtresse lang'uit, de jour en jour plus pâle... C'est de quoi j'ai prié qu'on t'avertisse.

Olympus. — Tu as bien fait.

Charmiane, l'amenant près du lit. — Regarde la !

Olympus, bas. — Est-ce qu'elle dort?

Cléopâtre, ouvrant les yeux. — Qui parle? C'est toi, digne Olympus ! Ceux qui t'ont dérangé de tes patientes recherches t'ont dérangé en vain... Non je ne dors pas;

mes yeux ne veulent plus ni dormir, ni pleurer; ma bouche est de feu, comme si j'avais mang'é des fruits de sycomore ; mon cœur se débat dans ma poitrine comme un oiseau prisonnier; mais ni le suc de la mandragore ne les amulettes ne calmeront ma fièvre et n'apaiseront mon cœur. Du mal que je souffre, rien ne peut me g-uérir... Ce qui me g-uérirait, c'est un messager d'Antoine, accourant là-bas, sur la route, ou encore un ibis, venant s'abattre au bord de la terrasse, avec un papyrus attaché sous son aile... mais, tu le vois, rien n'apparaît, ni sur la route, ni dans le ciel... Pendant les premiers temps de son absence, tous les jours, un de ses coureurs, ou l'un de mes oiseaux voyag-eurs, m'apportait une lettre, si tendre !... Puis, les lettres se sont faites rares; puis, il les a dictées, au lieu de les écrire ; puis enfin, il n'est plus venu de ses nouvelles, pas plus que si aucun de mes chers ibis n'avait échappé aux vautours... Les messag-ers que je lui expédiais d'heure en heure n'ont-ils pu le rejoindre? A-t-il quitté la terre d'Afrique ? Est-il encore occupé à la poursuite de Sextus Pompée? Ses messag-ers à lui ont-ils été retenus par les pirates, ou arrêtés par les tempêtes ? Le mois de Thot où nous entrons est de ceux où les colères de Typhon sont les plus redoutées des matelots...

Olympus. — Il est vrai, et cela seul suffirait à expliquer...

Cléopatre, s'esaltant. — Ou, téméraire commetoujours, Antoine a-t-il été blessé dans un combat? Est-il mort de cette blessure? Et veut-on me le cacher ?

Charmiaxe. — Peux-tu croire?...

Cléopatre. — Oh ! si je le savais !... Le remède serait vite trouvé ! Je n'aurais que la peine de jeter cette perle dans ma coupe...

Olympis. — Reine! Au nom de l'Egypte!...

Cléopatre. — Et dire que cela est peut-être !... Et que, s'il est mort, c'est moi qui lai tué !...

164 THEATRE D'EAULE MOREAU

Olympus. — Toi ?

Cléopatre. — N'est-ce pas moi qui l'ai fait partir, malgré lui!... Et pourquoi? Grands dieux! Pour un applaudissement de ces Romains!... Stupide org-ueil ! Inconcevable folie !

Charmiane. — Tais-toi ! Je t'en conjure!

Cléopatre. — Il serait encore là ! Moi à ses pieds, comme tu es aux miens... Et, entre deux baisers, il me dirait: « Si nous allions chanter l'épithalame à la porte des nouveaux époux?... » Et nous irions, nous tenant par la main, quitte à changer d'idée en route, et à courir quelque folle aventure ! Ah ! ce temps-là ! ce temps où je le plaisantais jusqu'à lui faire perdre patience, où je le réveillais, pour me montrer à lui dans sa tunique et son g-laive au côté, où il m'appelait sa couleuvre du Nil!

Olympus. — Ce temps-là reviendra, douce reine...

Cléopatre. — Comment?

Olympus. — Avec Antoine revenu.

Cléopatre. — Bien. Mais...

Olympus. — Antoine t'aime, tu n'en doutes pas !

Cléopatre. — M'en préservent les dieux !

Olympus. — Qui sait s'il n'a pas triomphé déjà de Sextus?S'il ne se réserve pas le plaisir de te l'apprendre le premier? Oui sait s'il n'est pas sur le chemin du retour ?

Cléopatre, ardente. — Ah !oui, reviens ! Reviens vite !... Dans cette Memphis, autrefois si joyeuse, tout t'appelle, tout t'attend, depuis les dieux de granit qui rêvent, les mains sur les g-enoux, jusqu'au sphinx accroupi, là-bas, à l'horizon... Reviens, si tuas compris comment je t'aime... Hâte-toi de me prendre en pitié ! Je meurs de l'appeler nuit et jour, et de t'appeler en vain...

Olympus. — Reine î Apaise-toi...

Cléopatre, énervée. — Et le puis-je ?... Tout exaspère mon deuil, les visions qui me hantent, les souffles qui passent, venant du désert, l'écho du bonheur des autres, obstinés à me poursuivre... (En effet, la musique déjà enten-

due se rapproche. Képhren va pour renouveler l'ordre donné à l'Esclave. Elle l'arrête.) Je te défends de boug-er ! Il me plaît de voir qu'on me raille!...

Iras. — Maîtresse!...

Cléopatre, araère. — Ah ! je voudrais toute TEg-ypte aussi douloureuse que moi, pour le plaisir de lui refuser mes plaintes... (A Képhren.) Je te le défends !

Képhren, avec un soupir. — Soit !

Cléopatre. — N'affecte pas la tristesse ! Je sais tes pensées !...

Képhren. — Quoi ?

Cléopatre. — Et lajoie que cache ton silence, et la peur que tu as de voir Antoine revenir...

Képhren. — Moi ?

Cléopatre, s'irritant. — Il suffit! Un homme que j'ai comblé d'honneurs, à qui j'ai donné mon sceptre à porter! Comment ai-je pu m'aveug-ler jusque-là ?

Iras, timide. — Douce reine !

Cléopatre. — Tu vas me parler pour lui ? Quand je vous dis qu'ils me trahissent tous !... A commencer par ce devin !...

Le Devin. — Pures déesses!...

Cléopatre — As-tu jamais fait autre chose? Et depuis le temps que tu te tords le cou àépeler les hiérog'lyphes de la nuit, quelle réponse es-tu parvenu à lire? Et vas-tu me donner?

Le Devin. — Aucune, si tu me crois capable...

Cléopatre. — De rien. Tu n'es qu'un jong-leur aveugle, un âne qu'on bâte et qu'on débâte...

Le Devin, grave. — Prends g-arde ! En m'insultant, tu insultes les dieux ! Aussi bien, j'ai prouvé ma science par cent prodiges. Et je me fais fort de te protéger contre les dangers de l'eau et la morsure des flèches, et de t'apprendre la formule qui charme le ciel et la terre et qui découvre le puits de l'avenir aux regards des vivants.

CtiiOPAiaE. — Je n ai que l'aiie de tout cela!... Dis-moi seulement où est Marc-Antoine.

LeDevix. — Marc-Antoine a du quitter l'Afrique.

Cléopatre. — Evidemment, puisque nous ne vovons plus venir d'ibis et que l'ibis ne traverse pas la mer. Il n'est pas besoin d'être devin pour trouver cela. Mais s'il a quitté l'Afrique, où est-il, à cette heure? En Sicile ? En Italie?

Le Devin. — Je ne saurais le dire.

Cléopatre. — Si bien que tu devines l'avenir, et que tu ignores le présent?...

Le Devin. — J'ai suivi Hor, le guide étincelant des espaces, à travers la région des astres vovageurs et des astres immobiles ; Hor m'a montré l'étoile pourprée du Dieu de la guerre rétrogradant devant une étoile moindre, dont l'éclat est froid comme celui du diamant...

Cléopatre, attentive. — T'ai-je compris '? Est-ce à dire que la fortune d'Antoine pâlit devant celle d'Octave ?

Le Devin. — J'ai souvent conseillé à Antoine de ne pas combattre ce jeune homme, et Antoine lui-même avoue qu'il n'ajamaisjouéauxdés avec lui, sans perdre la partie.

Cléopatre. — Bref, les réponses du Ciel sont inquiétantes ?

Le Devin. — Elles l'ont été longtemps ; mais j'ai tant de fois faitrenouveler les gâteaux d'offrande, que lesdieux ont fini par s'apaiser... L'ombre s'éclaire, les symboles se précisent; en relisant mes calculs, j'y trouve des gages de paix,

Cléopatre. — Bien cela !

Le Devin. — J'y vois Antoine mêlé à une fête.

Cléopatre. — Le triomphe !

Le Devin. — Peut-être... Et pourtant cette fête n'est pas une fête guerrière... On dirait plutôt une cérémonie religieuse.

Cléop.a.tre. — De quel ordre?

Le Devin, suivant les notes du scribe. — Les chiffres ne

le disent pas... mais nous allons le savoir: des nouvelles sont en route !

Cleopatri:. — Est-ce vrai ?

Le Devix. — Parles chemins delà terre et par ceux du ciel!

Cléopathe. — Et ces nouvelles sont bonnes?

Le Devin. — Elles le seront, si elles arrivent avant la sixième heure de la nuit, car, à partir de la sixième heure, les présages sont funestes !

Cléopatre. — Et la sixième heure approche! Vovez ! L'ombre des Pyramides tourne déjà !...

Képhren, penché sur la terrasse, vivement. — Maîtresse! Reg-arde, là-bas ! A l'ang-le du Temple ! Cet homme, qui court son manteau sur le bras ! . . ,

Cléopatre, dans un cri. — Un messager ! C'est un des miens !

Chaumiaxe. — Enfin!

Le Devix. — Que disais-je?

Cléopatre, qui suit le mur d'appui. — Vite ! Vite ! Par ici!... Montrez-lui donc la route, vous autres!... Vous verrez qu'ils le laisseront tourner la terrasse!... Non! 11 sait son chemin !... C'est bien un de ceux que j'ai envoyés. Képhren ! Mon fidèle Képhren, veille à ce qu'on ne le retarde pas! (Képhren disparait.) Et toi, digne Devin, précieuse tête, pardonne-moi ma colère et fixe toi-même ta récompense... (Le Devin s'incline.) Ah ! bon Olympus ! voilà le remède qu'il me fallait !...

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