‹ ThéâtreChapitre 67 sur 148 · Scène III · texte numérisé non relu

Scène III

Les mêmes, KÉPHREN reparait, amenant le MESSAGER, un égyptien, cheveux nattés, tunique serrée d'une corde de chameau. DEUX ESCLAVES l'accompagnent.

Cléopatre. — Vite! Bon serviteur! Ici! Viens ici!

Le Messager. — Reine !...

(Il se prosterne, les coudes aux genoux, les mains sur les dalles, essoufflé, tremblant.)

Cléopatre, saisie. — Que vals-je apprendre ?,.. Ah! Gharmiane, que jai peur !

Le Messager. — Reine qui tiens le sceptre et le fouet, reine qui foules les peuples sous tes talons d'ivoire...

Cléopatre. — Il suffit! Antoine est mort!

Le Messager. — Antoine...

Cléopatre. — Prends garde ! Le dire, c'est me tuer!... Tu ne le veux pas, n'est-il pas vrai ? Dis-moi qu'il est vivant et qu'il m'aime plus que jamais; dis-le, et ces bracelets sont à toi, et je te donne à baiser les veines bleues de cette main, où les rois n'ont mis leurs lèvres qu'en tremblant.

Le Messager. — Antoine vit et ne pense g-uère à mourir...

Cléopatre, détachant ses bracelets. — • Tiens ! Voilà pour ta peine ! Et encore ceci! Mais alors, quitte ce sombre visag'e qui n'annonce rien de bon... Et parle ! sans que j'aie à t'arracher les paroles... Tu as vu Antoine?

Le Messager. — Je l'ai vu.

Cléopatre. — Où?

Le ]Messager. — A Rome,

Cléopatre. — Ainsi, c'est de Rome que tu viens?... Et que faisait-il à Rome ?...

Le Messager. — Je pensais venir par Alexandrie ; une tempête, la plus formidable que Typhon ait déchaînée, a jeté notre navire sur la côte de Cvrénaïque, et voilà pourquoi j'arrive si tard.

Cléopatre. — Qui te le reproche? Je te demande comment Marc-Antoine était à Rome... Est-ce que Rome est encore menacée par Sextus ?

Le Messager. — Non vraiment ! Rome est délivrée de cette menace à jamais!...

Cléopatre. — Dis-le donc 1

CLEOPATRI": 169

Le Messager. — Les ennemis d'Antoine soutiennent que l'honneur en revient au seul Agrippa, le lieutenant d'Octave, et que Marc-Antoine est arrivé en Sicile, quand la partie était déjà g-ag-née. La vérité est que les derniers combats ont été décisifs et que c'est Antoine qui a forcé Sextus à se rendre et toute sa flotte avec lui.

Cléopatre. — Ah! vaillant Antoine!... Continue, je vois maintenant que tu m'es dévoué ! Tu feras ta fortune avec moi !

Le Messager. — A la suite de cette victoire, Antoine, Octave et Sextus se sont rencontrés en Sicile, où ils ont sig-né un traité d'alliance...

Cléopatre. — Antoine? Avec Octave?...

Le Messager. — Oui ; le partage de la flotte conquise donnait même lieu à des querellles, Antoine déclarant vouloir en g-arder la meilleure partie...

Cléopatre. — Pourquoi ne pas la garder toute?

Le Messager. — Bref, les amis d'Antoine se sont interposés, et les amis d'Octave... et enfin la sœur d'Octave elle-même, la douce Octavie...

Cléopatre. — Eh bien ?

Le Messager. — Et, grâce à ses instances, l'accord s'est fait entre eux.

Cléopatre. — Je n'aime pas cela.

Le Messager. — Dois-je continuer?

Cléopatre. — Qu'as-tu à m'apprendre encore?

Le Messager. — Gracieuse reine... Mais, d'abord, apprends que je n'ai vu Antoine que de loin ; il ne m'a pas parlé; ce qu'il me reste à dire, ce n'est pas lui qui m'a charg-é de te l'annoncer, mais bien son secrétaire...

Cléopatre. — Thvrseus?

Le iNIessager. — Oui...

Cléopatre. — Alors, c'est la mort que tu m'apportes?

Le Messager. — Songe !...

Cléopatre. — Eh bien ! Va 1 Achève-moi d'un seul coup ! Antaine s'est engagé à ne pas revenir en Egypte. I. 10

no THEATRE D'EMILE MORE AU

Le Messager. — Non, douce reine, non... L'engag-ement qu'il a pris est autre...

Cléopatre. — Je ne comprends pas.

Le Messager. — Pour sceller la paix qu'avait préparée l'intervention de la noble sœur d'Octave...

Cléopatre. — Il l'aime !

Le Messager. — Je ne saurais dire s'il l'aime...

Cléopatre. — Octavie !

Le Messager. — Je sais seulement qu'il l'a épousée...

Cléopatre. — Lui ! Va-t-en, misérable ! Hors d'ici! Loin de moi!..

Le Messager, pris de peur. — Maîtresse! (Il tombe, à demi prosterné.)

Cléopatre, mettant un pied sur l'épaule du messager accroupi. — Reste là !... Etavoue que tu as menti!... Sinon, cet or que je t'ai donné, je le fais fondre, et te le verse bouillant dans la gorge !

Le Messager. — J'ai dit la vérité.

Cléopatre. — Ainsi, tu persistes ?

Le Messager. — Hélas ! Ce n'est pas moi qui ai fait le mariage ?..

Cléopatre. — Encore ! Ah ! scélérat ! Qu'on le tue !

Charmiane. — Reine! Un innocent !

Cléopative, à Képhren. — Lui?... Des verges! Fouettezle avec des verges de fer ! Puis, jetez-le dans une citerne pleine de serpents... Non ! Il mourrait trop vite I... Tenez-le, là, sous bonne garde ! J'inventerai pour lui un châtiment !.. (Képhren fait sortir le messager par le fond, à gauche.) Marié ! Il est marié !.. Lui qui jurait par mes yeux, par mes lèvres, de ne connaître jamais d'autres baisers que les miens... Marié ! Voilà la surprise qu'il me réservait!.. Cette fête où tu le voyais occupé, trop clairvoyant devin, c'était la fête de ses noces ! Exécrable trahison !..

Charmiane. — Qui saitcomment ?...

Cléopatre. — Oh ! j'aurais dû le pressentir !.. Au peu

de larmes qu'il a versées sur Fulvie, j'aurais dû comprendre le cas qu'il ferait de moi... Marié! à cette femme ! Tandis que je lang-uis dans la solitude, dans le souvenir déchirant des joies passées, me demandant: « Où est-il ?.. » et rimag-inant tout plein de moi, il l'épousait, devant Rome assemblée, il l'emportait chez lui, et lui répétait les paroles qui m'ont perdue, et pleurait d'amour dans ses bras!... Ah ! lâche ! lâche ! lâche !

Charmiane. — Reine! écoute-moi !...

Cléopatre. — La sœur d'Octave! Est-ce croyable? A-t-il pu prendre une femme des mains de son pire ennemi ?

Charmiane. — Il est clair qu'il n'a pu la prendre par amour. Ce qu'il a fait, il faut qu'il ait eu des raisons secrètes de le faire .. Qui sait ce que cache cette réconciliation secrète? Et si ce mariage n'est pas une ruse?

Cléopatre. — Et leurs baisers, est-ce une ruse aussi ? A quelle espérance insensée fais-tu semblant de croire? Pourquoi dis-tu qu'il ne l'aime pas? Octavie est très aimable peut-être... Elle l'est, au dire même de ce messager ! qui n'a pu se tenir de l'appeler : « La douce Octavie. »

Charmiane. — Vas-lu croii'e, sur une parole?...

Cléopatre. — Aussi bien je veux m'en assurer. Tu as raison. Ce n'est pas assez d'un mot: Képhren ! Loyal Képhren, ramène cet homme!

Képhrex. — Tu veux ?

Cléopatre. — Qu'il vienne! Il n'a plus rien à craindre de moi.

Képhren, allant chercher le messager, tenu par les deux esclaves. — Approche !

(Le Messager parait.)

Cléopatre. — Et parie hardiment. Je ne saurais t'en vouloir. Ce n'est pas toi qui as menti.

Le Messager. — Par malheur !

Cléopatre. — Viens ici... Et ne mens pas !.. Car si je

te prends à mentir, tu es mort ! Dis-moi, cette Octavie, qu'Antoine a épousée, tu l'as vue?

Le Messager. — Oui, redoutable reine.

Cléopatre. — De près ?

Le Messager. — D'aussi près que je te vois.

Cléopatre. — Où cela ?

LeMessager. — Sur le Forum, où elle marchait entre son frère et son époux...

Cléopatre. — Dieux ! Ah! Dieux !... Comment est-elle? Grande ?

Le Messager, — Assez !

Cléopatre. — Ah !

Le Messager. — Moins que toi, reine, beaucoup moins.

Cléopatre. — A la bonne heure ! Et tu l'as entendue parler? A-t-elle la voix aig-uë ou g-rave?

Le Messager. — Plutôt sourde.

Cléopatre, à Charmiane. — Pour une feinme, ce n'est déjà pas si o-i>acieux !

Charmiane, appuyant. — Oui, la taille ridicule, la voix sourde...

Cléopatre. — Tout cela ne serait pas bien redoutable. (Au messager.) Et sa démarche?..

Le Messager. — Sa démarche est lente !

Iras. — Elle se traîne ?

Le Messager. — Voilà!..

Cléopatre. — Ainsi, aucune majesté ?

Le Messager. — Loin de là !...

Charmiane. — Et il n'y a pas trois hommes en Eg-ypte plus à même que lui d'en jug-er.

Cléopatre. — Il semble intellig-ent en efFet. Quel âg-e penses-tu qu'elle a ?

Le Messsager. — Oh ! Elle n'est plus très jeune. Et, sans le fard dont elle couvre ses joues !...

Cléopatre, à Charmiane et à Iras, ravie. — Elle se farde, vous entendez !

Le Messager. — Outrag-eusement !

Cléopatre, au messager. — Et son visag-e ? Te souvienstu de son visage ? Est-il d'un ovale allong-é, ou rond ?

Le Messager, tout en regardant le visage de Cléopatre. — Attends, reine, que je me rappelle. Rond à l'excès !...

Cléopatre. — Ce n'est certes pas une marque d'esprit.

Iras. — Evidemment.

Charmiane. — C'est une sotte.

Cléopatre. — Comme toutes ces vertueuses ! Les yeux éteints, n'est-ce pas ?

Le Messager. — Morts...

Cléopatre. — Et les cheveux ? blonds, sans doute ?

Le Messager. — D'un blond fadasse !

(Rires et exclamations des femmes.)

Cléopatre, détachant un joyau. — Peut-on être blonde ? Tiens ! Prends ceci !... Et ne t'offense pas de mes vivacités de tout à l'heure. Je veux te donner un emploi au palais... (Aux Esclaves) Qu'on le fasse rafraîchir et que l'on ait soin de lui î Grand soin !

Le Messager, qui s'incline. — Généreuse maîtresse ! (Il sort fièrement, suivi des Esclaves.)

Cléopatre, respirant. — Allons !.. Si j'en crois cet homme, cette créature serait bien peu de chose.

Char.mlwe. — Dis que ce n'est rien.

Cléopatre. — Et sûrement, il a vu quelques femmes véritablement belles ! Il doit s'y connaître.

Charmiaxe. — S'il en a vu, bonne Isis ! Depuis si loniutcmps qu'il est à ton service !

Cléopatre. — La question est de savoir s'il n'a pas menti !.. Il en est fort capable !

Iras. — Peux tu croire ?..

Cléopatre. — Non ! C'est résolu ! Je n'en veux croire que mes yeux !

Charmiane. — Comment .?...

Cléopatre. — Je sens que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas vu cette femme !

Charmiane et Iras. — Tu penserais ?

Cléopatre, menaçant l'horizon. — Ah ! parjure! — Tu te crois à l'abri, parce que l'abîme de la mer nous sépare? Et tu ris de moi avec elle ?.. La mer fût-elle bouleversée par le souffle du Tvphon, je la franchirai pour voir cette Octavie, que tu préfères à Cléopatre !... (A Képhren) Une barque ! Fais préparer une barque et des rameurs choisis !... Et quand je l'aurai vue !.. .Je veux partir avant une heure !,.. Ah ! que n'ai-je des ailes !... (Sinterrompant) Un moment !... Vois donc! Charmiane !... N'est-ce pas un ibis qui rase les terrasses, là ?...

Charmiane et Iras. — Oui ! maîtresse.

Cléopatre. — Serait-ce le messager qui doit venir à travers le ciel ?... C'est lui ! Il arrive droit ici !... Quelle autre nouvelle vient-il m'annoncer ?... Voilà qu'il s'arrête et semble hésiter... Qu'est-ce donc qui l'effraie ? Quelque vautour ? J'avais dit pourtant qu'on leur donnât la chasse !.. Non ! c'est un aigle qui le poursuit... Képhren ? Prends cet arc !.. Trop tard ! L'aig-le est sur lui, qui l'étreint dans ses serres... N'importe ! au risque de tuer l'ibis, il me faut le message qu'il m'apportait. (Képhren tend l'arc, la flèche siffle.) Bien cela ! très bien ! Le voilà qui tombe... Courez! (Les Esclaves s'élancent au dehors.) Est-ce l'aigle qui l'a tué ?.. L'aigle de mon rêve, encore, et toujours !.. (Képhren revient, portant l'ibis aux ailes roses, tout ensanglanté.) Voyons ! donne !.., Douce bête, toute frissonnante encore !.. (Elle fouille dans ses plumes.) Quoi ? Rien ? Si ! voilà un parchemin ! scellé de son cachet !.. (Elle l'ouvre etlit.) « Le Triumvir Antoine à la Reine Cléopatre, de Cartilage. Arme ta /lotte de guerre et fais la partir pour xictium ! »

Charmiane. — Rien de plus?

Cléopatre. — Rien.

Char.miane. — Que signifie ?..

Cléopatre. — Ainsi, il a quitté Rome ? Il va livrer bataille!... Contre qui? Contre Octave?.. Ils seraient donc ennemis à présent !.. et alors, Octavie ?.. Ah ! voilà ce qu'il faut savoir ! (A Képhren.) Fais sonner le réveil et armer tes marins, et porter aux vaisseaux d'Alexandrie l'ordre du départ !.. Vous, faites-moi passer pour mourante... Et que l'Eg-ypte me croie toujours à Memphis, tandis que j'irai là-bas rog-ner les serres de l'aig-le Romaine ! (Elle va sortir, puis s'arrête.) Ah I Charmiane, donne l'ibis à Phraor, intendant des embaumeurs du Palais, et qu'il n'épargne à sa momie ni les parfums, ni les riches bandelettes. Je veux qu'il renaisse un jour avec moi, le fidèle messager qui m'a donné sa vie...

RIDEAU

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