OCTAVIE, ANTOINE, CLÉOPATRE
(Pendant la scène, le jour baisse, peu à peu. Gléopàtre écoute, riu lit d'abord, puis elle en sorl à la faveur de l'obscurité, ne perdant rien des paroles, ni des gestes d'Antoine et d'Oclavie. Et, à un moment, se trouve tout prés deux. Puis, découragée par ce qu'elle voit et entend, elle revient au lit, où elle se rassied, accablée et pleurant.)
Antoine, àOctavie. — Le moins surpri-s de tou.s ne sera pas ton frère.
OcTAViE, assise près de la table. — Pliit aux dieux que ces navires ne fussent jamais arrivés !
Antoine, près d'elle, debout. — Et pourquoi '!
OcTAViE. — Ce renfort va te rendre plus audacieux, moins docile au.v conseils de ceux qui t'aiment.
Antoine, assis près d'elle. — Ai-je été jamais rebelle aux tiens ?
OcTAViE, tendre. — Non. Excepté quand il s'agit de mon frère.
Antoine, riant. — Prends sa défense, si tu l'oses !
OcTAViE. — Puis-je oublier que, g-râce à lui, je suis ta femme ?
(Antoine entrecroise ses mains dans les mains d'Octavie.)
Antoine, qui baise ses doigts tout en parlant. — C'est la seule bonne chose qu'il ait faite. Et je lui ai pardonné bien des outrag-es, en souvenir du bonheur que je lui dois.
Octavie. — ■ Puisqu'il dure encore, ce bonheur, continue à pardonner.
Antoine. — Toute patience a son terme. Au surplus, je crois que c'est précisément ce bonheur là qui l'exaspère ?
Octavie, protestant. — Oh !
Antoine. — Eh ! oui ! Il avait sans doute un autre espoir en te donnant à moi.
OcTAviE. — Et lequel ?
Antoine. — C'est que je serais un très mauvais mari.
OcTAviE. — Toi, si bon !
Antoine. — Quel prétexte admirable à faire clabauder ses venimeux agents ! A crier lui-même : « Ah ! citoyens, vous avez voulu ce mariag-e ? Voyez maintenant comme Antoine en use avec ma sœur, affectant d'outrager en elle l'épouse que lui a choisie le peuple romain ! »
OcTAViE. — Il n'a jamais rien dit de tel...
Antoine. — Parce que je ne lui en ai pas fourni l'occasion ! Mais tout ce qui peut irriter un homme, et le pousser aux partis extrêmes, ne l'a-t-il pas tenté froidement ? Il me devait la moitié de la Eotte de Sextus, soixante trirèmes? Il les a gardées. Il me devait la moitié de la Sicile conquise sur les pirates ? Il l'a conservée tout entière. J'avais droit, après la déposition de Lépide, à ma part de ses provinces, de ses légions, de ses vaisseaux, de ses trésors ? Il a tout accaparé, l'habile homme, distribuant à ses soldats les terres d'Italie et rien aux légionnaires d'Antoine... Et sa réponse à mes réclamations, tu la connais ? Le plus dédaigneux silence !... Ah ! chère et douce enfant, si j'ai tout enduré sans colère, c'est bien pour toi, pour toi seule.
Octavie. — Je le sais, et c'est une des raisons que j'ai de t'aimer... Mais patiente encore ! Je t'en supplie, pour moi ! pour moi toujours!
Antoine, gaiement. — Oui-dà ? Et deux armées seront là, l'arme au poing, attendant qu'Octavie règle le sort de Rome?...
Octavie. — Ah ! Dieux ! si je pouvais la régler la destinée de Rome, ce ne serait pas long; tout le monde s'embrasserait, comme nous! (Elle l'embrasse. Mouvement de Cleopâtre.) Mais j'ai beau prier, conjurer; on me traite toujours en enfant... Il est bien vrai aussi que je n'entends
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rien à vos querelles. Ouand j'écoute Octave, il me semble qu'il a raison...
Antoine. — Oh ! par exemple !
OcTAViE, vivement. — Maiis dès que tu parles, c'est lui qui a tort.
Antoine. — A la bonne heure !
OcTAViE. — Ou plutôt, je crois bien que vous avez tort tous les deux...
Antoine, riant. — Ah ! bien !
Octavie. — Eh ! oui ! Vous prêtez l'oreille à une foule d'ambitieux, de jaloux, de haineux, intéressés à vous perdre ; au lieu d'écouter celle qui, vous aimant l'un et l'autre, n'a en vue que votre salut à tous deux... Vois, mon Antoine adoré ! Vois un peu quelle situation est la mienne, entre ce frère que j'aime tant et ce mari qui m'est plus cher encore ; obligée, si la g-uerre éclate, de faire des vœux pour les deux partis à la fois. Les dieux riront de mes prières quand je leur dirai : « 0 Immortels ! protég-ez mon frère, mais protégez aussi mon époux ! »
Antoine, riant. — Ils s'abstiendront !
Octavie. — Bien ; mais il y aura toujours une victoire, et qu'elle soit à ton profit ou au sien, je n'aurai jamais qu'à la pleurer.
Antoine. — Obtiens de lui qu'il reconnaisse ses torts...
Octavie. — Laisse-moi du moins le temps de l'essayer! Permets-moi cette joie de désarmer votre haine à force d'amour... Hélas! N'est-ce pas assez que je n'aie pu y réussir toute seule... et que, pour vous déterminer à faire ce que je voulais, il ait fallu... la présence de cette flotte...
(Elle a baissé la voix.)
, Antoine. — Quelle pensée est derrière tes paroles ? Octavie. — Ne la comprends-tu pas?
Antoine. — Je n'en suis pas sûr... Voyons! Reg-ardemoi bien, les yeux dans les yeux... (Il l'attire sur ses genoux.
Mouvement de colère plus marqué de Gléopàtre qui se trouve derrière eux, tout près d'eux.)
OcTAviE. — Non. Éparg-ne-moi cette g-êne...
Antoine. — Allons! dis, tout bas... Je ne te regarde pas, tu vois... (La tête sur son épaule.) Cette flotte?...
OcTAviE. — D'où vient-elle ?
Antoine. — D'Alexandrie.
OcTAviE. — Et sur quel ordre?
Antoine. — Sur l'ordre de la reine d'Eg-jpte.
OcTAviE. — Ah ! Elle te l'envoie ?
Antoine, souriant. — Allons, dis tout. Tu penses que la reine d'Eg-ypte est là ?
OcTAViE, — Et si elle y était?
Antoine. — Es-tu jalouse d'elle?
OcTAViE, tout à fait dans ses bras, à mi-voix. — Quelque fois!... Dès que je te vois distrait, et tout à tes rêveries, je me dis : « C'est peut-être à elle qu'il pense. »
Antoine, embarrassé. — Enfant !...
OcTAviE. — Elle est si redoutable, même de loin ! On la dit sorcière.
Antoine. — Et je le crois volontiers ; mais c'est plutôt à elle à être jalouse de toi. Ta rayonnante jeunesse, le charme innocent de ton chaste maintien, de tes yeux limpides, les voilà, tes sortilèg-es, plus puissants que les siens ! Qu'elle vienne et se compare à toi ! Elle se sentira vaincue el s'enfuira comme les fantômes de la nuit devant les reg'ards de l'aurore !...
(Gléopàtre, déchirée, s'éloigne et va retomber sur le lit, pleurant.)
OcTAviE. — Oui, dis-moi cela ! Dis-moi surtout que tu m'aimes... Ce mot-là suffit.
Antoine. — Tu en doutes encore ?
OcTAviE. — Non.
Antoine. — Cesseras-tu de douter si je t'accorde ce que tu me demandais tout à l'heure?
Octavie. — Tu me permets d'aller trouver Octave?
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Antoine. — Oui. Ce renfort qui m'arrlve m'en donne le droit.
OcTAViE. — N'est-ce pas ?
Antoine. — Qu'il me rende, avant tout, ma part des vaisseaux pris à Sextus !
OcTAviE. — Et puis?
Antoine. — Et puis, pour le reste, nous traiterons à nouveau ; mes amis et les siens établiront les bases d'une alliance, qui sera durable, je lespère.
OcTAViE. — Oh ! j'en réponds !
Antoine, dans un sourire, bas. — Va ! Et permets-moi ainsi de renvoyer cette flotte en Ég'vpte !
OcTAViE. — Ah ! que je t'aime !... (Elle lui saute au cou.)