‹ ThéâtreChapitre 75 sur 148 · Scène VII · texte numérisé non relu

Scène VII

GLÉOPATRE, un instant seule; puis ANTOINE, DÉMÉ- TRIUS, DERCETAS et THRYSEUS, avec STREP- SIADE.

Cléopatre, accablée. — Que te faut-il de plus? Malheureuse ! Attendra.s-tu qu'on te chasse?... Va! Laisse la place à l'irréprochable épouse! Va-t'en! Va! Tu n'as plus rien à faire ici... (A ce moment, Antoine reparait au fond avec ses amis.) Trop tard !

^Elle se rejette derrière les tentures du lit. En même temps qu'Antoine et ses amis, entre Strepsiade, qui apporte des parchemins, et un esclave, qui pose une lampe sur la table.)

Antoine. — Ceci est le plan de la côte ?

Strepsiade. — Oui, maître.

Antoine. — Pose le sur la table. (Il obéit, puis se retire.) Eh bien, amis, vous voilà satisfaits, je pense ?Nos affaires sont en voie d'accommodement.

Démétrius. — Tant mieux ! Car la guerre entre Octave et toi, c'est comme si la terre s'entrouvrait et qu'il fallût combler le «oufFre avec des cadavres.

Thyrseus. — A ta place, moi, je renverrais cette flotte là tout de suite.

Antoine, railleur. — Pour rassurer Octave?

Thyrseus. — Pour faire plaisir à nos Romains et hâter la conclusion de la paix en leur prouvant qu'il n'y a plus rien entre cette reine et toi.

Antoine. — Les rancunes du Forum sont-elles si tenaces ? Ne m'a-t-on pas encore pardonné le temps perdu dans les délices d'Alexandrie ?

Dercetas. — Ce que Tonne te pardonne pas, Marc-Antoine, c'est d'avoir maintenu la reine sur son trône, au lieu de convertir l'Egypte en province romaine.

Démétrius. — Mais il est toujours temps! Fais-le!

Antoine. — Fi donc! déposséder une femme qui fait partir sa flotte à mon premier appel?

Dercetas. — Bon ! Il n'y a pas à lui en savoir g-ré.

Démétrius. — Son sort dépend du tien.

Thyrseus. — Elle est perdue si tu succombes !

Antoine. — Soit. Mais je ne saurais oublier qu'elle m'a aimé, que peut être elle m'aime encore... Pourquoi sourire ?

Thyrseus. — Il n'est guère probable que son amour ait survécu à ton mariage avec Octavie.

Dercetas. — Je croirais plutôt à sa haine. (De même que dans la scène précédente, Cléopàtre ne perd rien de ce qu'on dit, et, sortie de son accablement, écoute, avec indignation d'abord, puis colère, et enfin avec une joie qui finit par la transformer et éclairer son visage, à mesure que se révèlent lajalousie et la passion d'Antoine.)

Antoine. — N'importe ! Il faut toujours être reconnaissant à une femme du plaisir qu'elle vous a donné.

Thyrseus. — Quelle chaleur!

Antoine. — N'allez pas croire au moins que mon indulg-ence soit un reste de ma folle passion ! Ah ! grands dieux! Tout cela est bien loin. Je suis à jamais guéri de ses maléfices. Et quelle délivrance !

Dercetas, à mi-voix. — Ah oui !

Antoine, gaiement. — Pour vous aussi, n'est-il pas vrai? Allons, camarades, ne mordez pas vos lèvres ! Nous ne sommes plus à Memphis... Parlez franchement. Avouez que cette rupture vous a comblés de joie...

Tous, d'une même voix. — Certes !

Antoine, riant. — Par Pojlux ! Voilà de la franchise !

Thyrseus. — D'autant qu'il n'y a pas à s'apitoyer sur le sort de la bonne dame. Elle est femme à prendre g^aillardement son parti. Elle n'a pas long-temps pleuré César.

Antoine, vivement. — Non ! Mais, à vrai dire, elle ne l'aimait g^uèrc. Et puis elle n'était pas alors d'un âg-e à se momifier dans un veuvag-e éternel.

Thyrseus. — Bon ! Mais, décemment, elle n'aurait pas dû lui donner si vite un successeur.

Antoine, saisi. — Moi ?

Thyrseus. — Eh non! Pas toi... Avant toi, bien avant...

Antoine. — Un autre? Ah! bah! (Riant, avec un secret dépit.) Vo^'ez comme on s'abuse! Moi qui me croyais naïvement l'héritier direct de César! Il faut rompre avec une femme pour tout savoir... (D'un ton délaciié.) Et quel est cet autre ?

Démétrius, vivement. — Thyrseus va un peu loin.

Dercetas. — Oui, c'est peut-être une calomnie...

Antoine, riant, d'une gaieté fausse. — Et pourquoi pas la vérité? Un autre ! Mais c'est bien plus plaisant... Allons ! Thyrseus, je suis curieux de savoir quel est celui-là... Voyons donc ! N'a-t-on pas parlé de Cnéius Pompée ?

Thyrseus. — Oh ! celui-là aussi !

Antoine, debout. — Aussi ? Cnéius ?

Thyrseus. — Ce n'est pas douteux.

Antoine. — Elle me l'a nié avec une cnerg-ie !

Thyrseus — Naturellement! Cnéius estmort: elleabeau jeu pour le désavouer. Une femme n'avoue jamais de ses amants que ccu.x qui ne sont pas contestables, ou que l'on pourrait découvrir... Et là où elle en avoue trois, tu peux hardiment en supposer dix.

Antoine. — Il fallait l'entendre protester ! « Cnéius, ce sot, ce bellâtre! Sextus ! passe encore ! c'est un homme celui-là ! Mais son frère ! Quelle idée as-tu de moi ? »

Thyrseus. — Oui, oui... Nous connaissons ce procédé féminin...

Antoine. — Elle était peut-être de bonne foi! (Tous le regardent.) Eh ! oui... (Ironique.) Elle Taura oublié ! iRire général.)

Thyrseus. — Ah! Ah ! Charmant ! Charmant !

Antoine, qui se rassied. — Car c'est chose admirable, la facilitéavecjaquelle une femme oublie ses anciens amants... (Amer.) Par malheur, elle les oublie seule!

Thyrseus. — On n'a jamais rien dit de plus juste.

Antoine, affectant toujours l'indifférence. — Donc, voilà déjà Cnéius, après César. El d'un ! Mais l'autre? Celui dont tu parlais d'abord ?

Thyrseus. — Hérode?

Antoine. — Le Juif? Ce petit roi de Judée ?

Thyrseus. — Lui-même !

Antoine. — Se peut il ? Justes dieux ! Celui-là est bien le dernier que j'aurais supposé !... Hérode! (11 éclate de rire.) Ce méchant avorton de roi, sournois, craintif, qui va toujours rasant les murs... Ah ! Ah! c'est une vraie bouffonnerie î

Demetrius. — Nous voyons avec plaisir que tu prends la chose en g-aieté.

Antoine, rageur. — Et comment la prendre? Hérode! Cet insecte, que j'écraserais entre deux doig-ls ! c'est à mourir de rire !

Thyrseus, riant — Le fait est...

Antoine. — Hérode ! Après celui-là, on peut croire à tout !... Et toi-même, Thyrseus, qui sait ... ? (Rires.)

Thyrseus, se défend, modeste. — Non !

Antoine. — Bah ! Ne t'en défends pas! Avoue, allons! avoue !

Les autres, raillant. — Avoue, Thyrseus !

Thyrseus, sérieusement. — Non, en vérité ! 11 n'y a jamais rien eu entre elle et mol.

Antoine, écœuré. - C'est qu'il s'en défend sérieusement, le pleutre! Comme d'unechose possible... Et il a raison ! Pourquoi pas? Bons dieux ! de quelle pâte sommes-nous pour supposer à ces créatures le respect d'elles-mêmes, qu'elles n'ont pas plus que mes chiennes de chasse... Toutefois, je m'étonne qu'aucun de vous ne m'ait parlé de cet Hérode... (Debout, avec une colère contenue.) Il fallait me crier aux oreilles, jour et nuit : « Hérode ! Hérode! Hérode! » l^e dégoût m'aurait guéri de ma slupide passion.

Démétrius. — Comment le supposer ig'norant d'un fait connu de tous les g-amins d'Alexandrie?

Antoine. — Eh ! par Hercule! N'est-ce pas toujours le plus intéressé qui ne sait rien ?

Thyrseus. — Et puis, en somme, tout cela, c'est le passé, dont tu n'as pas à lui demander compte.

Antoine, de même. — Oui ! Aytrebel arg-ument de leur invention ! « Je ne t'aimais pas alors. » Bref, j'ai soupe des restes de tous ces g-ens-Ià. Quel festin ! Parlons d'autre chose. Croyez-vous que cette femme soit sur la flotte?

Démétrius. — Ce n'est guère probable.

Antoine. — Pourquoi?

Démétrius. — Elle te l'aurait fait dire par l'homme qui nous annonçait l'arrivée de ses vaisseaux.

Antoine. — Alors tant mieux! J-e n'aurai pas ù la prier de rester sur sa galère et de m'éparg-ner l'horreur de sa personne. Sait-on qui la commande cette flotte ?

Thyrseus. — Oui veux-tu que ce soit, sinon l'inévitable, l'indispensable Képhren ?

Antoine. — Képhren?

Thyrseus. — Sans doute. Depuis notre départde Memphis, Képhren a pris là-bas l'autorité d'un maître. La reine l'a fait chef du Conseil royal, ministre du palais,

dispensateur des supplices et des grâces, commandant toutes les troupes de terre et de mer.

Antoine. — Et à quel propos cette faveur?

Thyrseus. — Ah ! les femmes!

Antoine, bondissant. — Plaît-il?

Thyrsels, vivement. — Mais pour celui-là tu n'as rien

àdire ! Il te succède...

(Cléopâtre va s'élancer et poignarder Thyrseus, qui lui tourne le dos ; elle en est empêchée par Antoine qui, plus prompt, saisit Thyrseus à la gorge. A dater de ce moment Cléopâtre, rassurée, change subitement d'attitude.)

Antoine, hors de lui. — Misérable ! Tu mens ! Tu mens ! Dis que tu mens !

Thyrseus, terrassé sur son siège. — Ah ! de grâce!... (Les amis d'Antoine s'interposent.)

Antoine. — Laissez-moi ! Ce drôle en dira tant que l'on ne pourra plus rien croire !

Démétrius, Dercetas. — Allons ! Allons ! Marc-Antoine !

(On délivre Thyrseus.)

Antoine. ■ — Un valet ! ce coquin ose dire qu'un valet...

Thyrseus, se rajustant et soufilant. — Demande à Démétrius si j'ai rien inventé !

Antoine. — Il persiste?

Démétrius. — Doucement ! On n'éclaircit rien dans la colère... Mais tu nous vois bien surpris! D'où vient cette fureur? Et que t'importe aujourd'hui ce qui se passe entre elleet Képhren ?

Antoine. — Allons ! C'est une honte, et je ne veux pas que Ton dised'une femme que j'ai aimée, qu'elle sedonne à un valet ! C'est humiliant pour moi !

Démétrius. — Mauvaise raison, tu en conviendras, et qui te ferait croire moins guéri que tu ne le prétends.

Antoine. — Oh! pour guéri, je le suis bien... Mais

pourquoi me bercer de contes ridicules ? Képhren ! C'est stupide, voyons ! Avouez que c'est stupide !

Démétrius. — On les a surpris !

Antoine. — Calomnie !

Dercetas. — Un de tes messag-ers, Trasillus, introduit chez la reine, la nuit, lésa trouvés tous deux endormis...

Démétrius. — Et Képhren, réveillé en sursaut, l'a aux trois quarts étrang-lé...

Antoine. — Assez ! Assez ! Taisez-vous ! Dans ses bras! Ce valet !

Démétrius. — Mais, encore une fois, que t'importe à présent ?

Antoine. — Ah ! Il m'importe ? Il importe à tous !... — Fiez-vous donc à une créature capable de mentir, de trahir avec tant d'impudence ! Qui nous assure, si l'on se bat, qu'au fort de la bataille, elle ne passera pas à Octave, avec toute la flotte commandée par son Képhren ?. .

Thyrseus, vivement. — Aussi vaudrait-il mieux la renvoyer, la flotte.

Antoine. — Elle n'en trahira que plus vite.

Démétrius. — Combattons sur terre !

Dercetas. — C'est le vœu de tous nos soldats, qui se sentent mal à l'aise sur ses trirèmes...

Antoine, allant et venant. — Oui, oui, je le sais... La nuit! Dans les bras de cet homme... Prostituée !

Dercetas. — D'ailleurs, en viendrons-nous aux mains?

Démétrius. — A présent, c'est bien invraisemblable !

Antoine, qui suit toujours son idée. — Est-ce invraisemblable ?

Démétrius et Dercetas, surpris. — Sans doute...

Antoine. — Pourquoi? Il est jeune, il est beau, cet homme! Il lui esttout dévoué... Il esttoujours près d'elle... Ce qui lui a permis de saisir l'occasion... Et, avec les femmes, tout est là... l'occasion!

(Démétrius et Dercetas se regardent; consternés. Thyrseus

rit sous cape ; Gléopàtre, rassurée, joue avec le miroir d'argent.)

Dercetas. — Permets ! Nous parlons d'Octave...

Antoine, éclatant. — Et moi, je pai-le de cette reine infâme et de son ig-noble amant !... Vovons la ! Je veux la voir.

Debcetas. — Tu veux ?...

Antoine. — Je veux la voir ! Allez sur sa g-alère, et qu'on me l'amène ! Et dans l'instant !

Démétrius. — Mais si elle refuse ?

Antoine. — Allons donc! Tu la verras venir, l'impudente, le sourire aux yeux, le mensong-e aux lèvres, et tu l'écouteras plaider sa défense... Et ce Képhren aussi ! ' Qu on l'amène, aussi celui-là. Le bien-aimé Képhren ! Nous le féliciterons !

Démétrius. — Y penses-tu,' maître ? Et que feras-tu d'eux dans ton camp?

Antoine. — Des otages, pour notre sûreté, si l'on se bat. Et, si nous sig-nons la paix, nous les étranglerons devant toute l'armée, la reine parjure et son complice, accouplés l'un à l'autre, le chien avec la chienne !

Thyrseus. — Et tout le camp applaudira !

Antoine. — ■• Allez ! Et, si vous tenez à la vie, ne me dites pas qu'elle n'est pas venue !

Cléopatke, écartant le rideau. — Ce serait mentir.

(Stupeur. Silence. Mouvement de surprise de tous. Antoine prend la lampe sur la table, va vers le lit et, levant la lampe, s'assure que c'est bien Gléopàtre qui est là.)

Antoine, à ses amis. — Laissez-nous !

(Ils sortent silencieusement par le fond. Les rideaux retombent, fermant la baie.)

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