‹ ThéâtreChapitre 8 sur 148 · Scène VI · texte numérisé non relu

Scène VI

CATHERLNE, LEFEBVRE parait avec VABONTRALX, JOLICŒUR, RISSOUT, ci-devant gardes françaises, des Gardes nationaux, des Sectionnaires, tous baïonnette au canon, des BouiiGEOis, qui restent dans la rue.

Lefebvre, en la prenant dans ses bras. — On n' veut donc pas embrasser son homme?

Catherine. — Oh ! si ! si !

Lefebvre. — Oui est vainqueur et intact... (Il l'embrasse.) et complet !

Catherine. — Je l'espère bien !

MAlJAMb; SANS-GENE 19

Lef£Bvre, à ses camarades. — Entrez donc, les amis. (Il présente Catherine.) Mademoiselle Catherine Hubscher... plus connue dans le quartier sous le nom de Madame Sans-Gêne... et d'Alsace, comme moi.

Vabontrain, saluant militairement. — Citoyenne 1

JoLicŒUH. — Compliments à toux deux !

RissouT, la main à son chapeau. — Et à l'Alsace ! Fameux pays pour ses productions !

Lefebvue, à Catherine, en posant son fusil. — Et maintenant, il faut t' dire : primo, qu' nous sommes bien ici par pur hasard...

Catheiu.ne. — Comment ? C'est pas pour m' voir?

Lefebvke. — Non ! Faut être franc ! C qui nous a amenés, c'est la chasse aux habits roug"es et aut's sicaires des tyrans. Un, entre autres, en bourgeois, qui nous a échappé aux alentours, quoiqu'il ait du plomb dans l'aile. Catherine tressaille.) Et, secundo, qu'il fait une rude soif ! (Aux autres.) Pas vrai ? (Approbation. Il aperroit le pot sur la table.) Mais v'ià du vin !

Catherine. — Attendez, j'en ai du meilleur ! Elle va au buffet, d'où elle tire une bouteille et des gobelets qu'elle leur passe.

JoLiCŒuu. — Ah ! c'est gentil, ça !

Catherine. — C'est bien 1' moins, pour les patriotes! On n' prend pas tous les jours les Tuileries.

Ils s'installent tous autour de la table.

RissouT. — Heureusement !

Catherine, qui va, vient, les sert. — C'a été chaud, hein?

Tous. — Ah ! oui !

Vabontrain. — Crédié !

Lefebvre. — Ils tapaient su' nous dans l'tas ! Du haut du toit du Palais et des fenêtres ! Tous les coups portaient.

JoLiCŒUR, assis. — Ah ! Ils nous ont fait bien du mal, tout de môme.

Lefebvre. — Et encore, les Suisses, ils faisaient leur métier... Mais les ci-devant, et les chevaliers du Poig-nard, qui nous guettaient dans tous les coins en traîtres...

Vabontrain, en versant à boire. — Oh ! les g'ueusards !

Catherine. — Ça se voit ! C'te déchirure. Elle lui montre son épaule gauche déchirée.

Lefebvre, se levant. — Un coup de baïonnette !...

CATHERINE. — T'es pas blessé, au moins ?...

Lefebvre. — Non, où ça donc ? J'ai rien senti.

Catherine. — V'ià d' l'ouvrag^e pour demain !

Lefebvre, qui s'installe. — - Oh ! que je suis donc fâché qu'i nous ait échappé, c'iui de tout à l'heure, qui traînait la quille !

Catherine. — Allons ! Allons ! Faut pas non plus être rancunier comm'ça... quand on est vainqueur !

Lefebvre. — Si je 1' rattrappe !

Catherine. — Mais, veux-tu te taire! Quel enraq-é! Si on croirait (Riant et lui levant le menton.) que c't homme-là a dû être curé !

Les Autres. — Ah ! bah ? Le sergent ?

Tous, choquant leurs gobelets. — A la nation !

Lefebvre. — C'est vrai ! Une idée d'un oncle à moi, qu'était dans la prêti'ise ! Mais j'ai pas mordu à çà, et je suis venu à Paris m'engag-er dans les gardes françaises, avec Vabontrain ! Et j'ai eu raison ! Et encore plus raison d'aller quéqu'fois danser au Vauxhall, où j'ai rencontré la Catherine que voilà !

RrssouT. — Ah ! Ah ! C'est là ?

Lefebvre. — C'est là !,.. L' premier dimanche de juillet dernier! Même que j'étais un peu gêné pour la tenir, vu qu' je venais de m' faire tatouer, sur 1' bras droit, qn bonnet phrvgien, et au-dessous... Tenez! (il relève sa manche droite.) « Moi't aux tyrans ! »

Vabontrain. — C'est bien peint.

Lefebvre, rabattant sa manche. — Çà oui!... Mais à ce moment-là, le bras me cuisait.

MADAiMF<] SANS-GIvNE 21

Catherine. — Et, à quelque temps d' là, nous r'dansions à la Râpée, et, c'te fois, c'était l'autre bras qui lui faisait mal.

Lefebvre, le montrant. — Celui-là !

Catherine, pénùtrée, lui prend la main. — Où il j a un cœur, percé d'une flèche, et au-dessous...

IjEfkbvre, tendre. — Sans-Gène. . .

(Catherine, baissant les yeux. — Pour la i'ie. Murmure d'approbation.

Vabontrain. — V'ià qu'est délicat ! Moi, c'est deux pij';eons qui tiennent dans le bec une g'uirlande de roses. (Catherine, malicieuse. — Et le nom ?

Vabontrain. — Y en a pas ; c'est moins assujettissant.

Les hommes rient. Catherine s'ofTusque.

liissouT. — Et quoi qu' vous attendez pour vous conjoindre ?

(-ATHERINE. — J'atteiids qu'i n' soit pus jaloux !

liEFEBVRE. — Bon ! C'cst fini! J' sais guéri dd c'te maladie-là !

Catherine. — Ouiche! A la première occasion, il m'fera une scène !

f^EFEBVRE. — Mais Hon, j' le dis, c'est fini !

Vaiîontuain, qui se lève et bourre sa pipe. — Allons, assez jaboté, les amoureux ! Faut que nous allions voir un peu à l'Assemblée.

Lefebvre. — Viens-tu avec nous ?

Catherine. — Quoi qu" j'y ferais ?

Lefebvre, regarde ses mains. — Nom de nom ! Ou' j'ai donc les mains sales !

Catherine. — Bon! C'est d' la poudre. Il n'y a pas de honte à çk !

Lefebvre. — C'est ég-al, pour aller à l'Assemblée.

Catherine. — Justement !

Lefebvre, sans l'écouter. — V'ià mon affaire ! Il vient à une terrine.

22 THKATRE D'EMILE MOIIEAU

Catherine, court à lui. — Eh ! pas dans mon bleu 1 Lefebvre. — C'est juste!... Alors, ici ? Il se dirige vers le poêle.

Catherine. — Mon amidon !

Lefebvre. — Dans la chambre, alors?

Il va droit à la chambre.

Catherine, vivement. — Mais non ! Viens plutôt dans la cour, à la pompe ! V'ià du savon, l-^lle lui en offre un bloc.

Lefebvre, qui secoue la porte de gauche. — Tiens, c'est fermé ! Pourquoi c'est fermé?

Catherine, en ouvrant celle de la cour. — Parc" que j'allais sortir ! V'ià une serviette, tiens !

Lefebvre, sans bouger. — C'est drôle, tout de même, c'te porte fermée tant que ça !

Catherine, de la cour. — Ah çà ! tu vas pas recommencer à m'ag-uicher, avec tes histoires?

LEraevRE, reculant d'un pas. — Et pourquoi qu't'asôté la clef?

Catherine. — Parc" que ça m'a plu ! (Elle rentre en scène et ferme derrière elle.) Et çà va finir, n'est-ce pas?

Lefebvre, revient à elle. — Et si j" veu.x entrer, à présent?

Catherine, au fauteuil. — Toi?

Lefebvre. — Moi !

(>ATHERiNE, pose scrviettc et savon. — Tu y entreras quand tu s'ras mon mari, et l'en prends pas V chemin !

Lefebvre, s'approche. — J' prendrai toujours c'iui-là. J' veux la clef, entends-tu ?

Catherine, essayant de rire. — Oh! pardon! Le roi disait : « Nous voulons. »

Lefebvre. — N ris pas, t'en as pas pi us envie qu'moi ! .. (En lui serrant le poignet.) La clef!

Catherine. — Non !

Lefebvre. — Ah ! c'est donc pour ça qu' t'étais si bien

-MADAMK SANS-GENK -2?,

close!... qu" tu répondais pas ! et qu" tas été si Jong-ue à m'ouvrir ! Il y a quelquiui d' caché là !

Catherine, dans un haussement d'épaules. — Et qui, caché?

Lefkbvre. — Un g'alant !

Catherine. — Eh bien, après? S'il y en a un, j'suis pas libre ?

Lefebvre. — T'avoues !...

Catherine. — Je n' suis ni ta femme, ni ta maîtresse... J'ai ben 1' droit de mettre là qui j' veux ?

Lefebvre. — - Et tu crois qu' ça va s' passer comme ça ? (Le poing levé.) Mille tonnerres!...

Vabontrain, Jolicœur, Rissout^ essayant de le contenir. — Lefebvre ! Allons !

Lefebvre, se déi,'ageant. — Fichez-moi la paix, vous autres ! Que j' lui fasse son affaire, à c' lâche^ qu'ose seulement pas se montrer !

Il a couru à la porte de la chambre.

Cathekine, fait deux pas. — Je lui défends ! I.,efebvre, hors de lui. — Vous entendez? Catherine. — Et maintenant, vide-moi i' plancher! Allons, ouste! Qu'on détale!

Lefebvre. — Ah ! coquine !... J l'aurai malgré toi !

Instinctivement, elle protège, de la main, la poche de son tablier : il saute sur elle pour lui arracher la clef.

Catherine, se débat. — Veux-tu m' laisser ?... Veux-tu ?... Il n'y en a pas un qui me défendrait ! Non?

Les Autres, descendant. — A'oyons!... voyons... La paix! Lefebvhe. — Le premier qu'avance !

Tous s'arrêtent.

Rissout, à mi-vois;. — Ah ! quils se débrouillent !

Catherine, à qui Lefebvre tord le bras. — Veux-tu me laisser ! que je te dis ! Tu me fais mal !... Ah! sauvage!

Lefebvre, qui lui arrache la clef. — J' la tiens!

Catherine. — Prends g-arde à ce que tu vas faire !.., Si t' entres là, c'est fini entre nous, pour la vie !

Lefebvre. — Entre vous aussi, car je l'étrani^le! Il met la clef dans la serrure.

Catherine, s'élance, essayant de le retenir. — Joseph! par pitié !

Lefebvre. — M' làcheras-tu, à la fin?

Il se délivre d'elle, et la rejette à ses amis, qui la contiennent, pendant que Lefebvre entre dans la chambre.

Catherine. — Oh ! malheureux ! ^ Vabontrain. — Il va le tuer !

Catherine. — Et ce sera votre faute! Tas de lâches! Laissez-moi, je veux v aller!

Vabontrain. — M'ame Sans-Gêne, c'est pas vot' place ! Catherine. — Je veux y aller!

Lefebvre reparait sur le seuil, pâle, troublé. Grand silence.

JoLicŒUR. — Eh bien ?

Vabontrain. — Quoi qu' y a ?

Lefebvre. — Y a... (Affectant de rire.) S'il est permis d' se fiche du monde à ce point-là! Y a... qu'i n'y a personne!

Tous. — Personne ?

Lefebvre, a refermé la porte, devant laquelle il se tient, en regardant Catherine. — Pas un chat !

RissouT, à rai-voix. — C'est un' leçon qu'aile te donne !

Vabontrain. — J'y ai été bien pris.

JoLiCŒUR. — Mais tous ! (A Lefebvre.) Ah ! bien, mon vieux, tu as fait une belle affaire !

Vabontrain. — Tâche de raccommoder ça !

Lefebvre, lentement. — J' vais essayer! Laissez-nous. (Ils remontent, interdits. Lefebvre vient rejoindre Catherine, qui le regarde, immobile, stupéfaite. A mi-voix, tout près d'elle.) Pourquoi n' m'as-tu pas dit qu'il y avait là un mort?

Catherine, saisie. — Un mort ?... Il est mort?...

Lefebvre. — Oui !

Catherine. — Oh ! mon Dieu ! Tu es sûr?

Lefebvre. — Sûr !... D'ailleurs, avec une balle dans l'flanc!

MADAMK SANS-GKNE ;>

Catherine, remuée. — Pauv' garçon ! pourvu qu' ça n* nous porte pas malheur ! Je ne pouvais pourtant pas le j'ter dehors... A peine s'il tenait su' ses jambes. Quoi qu' nous allons faire de lui, maintenant"?

Lefebvke, qui ne la quitte pas des yeux. — H n'y a qu'à le faire porter chez lui !

Catherine. — Si j' savais où qu'y demeure ! Il m'a dit qu'il s'appelait l'comte de Neipperg'! J' sais rien d' plus !

Lefebvre. — Tu ne l'connais pas?

Catherine. — Et d'où qu' je 1' connaîtrais?

Lefebvre. — Alors, pourquoi le cachais-tu ?

Catherine. — Il est arrivé comme j' fermais la boutique. Il n'avait pas seulement la force de s' traîner!... et vous veniez comme des furieux!... .]' m' suis dit: « S'ils 1' trouvent là, d' l'humeur qu'ils sont, ils vont l'achever! » Là-dessus !... (Elle s'interrompt.) Quoi qu' t' as à me regarder comm' ça ?

Lefebvre. — Je regarde si tu mens?... Si c'est vrai que tu n' connaissais pas c't homme-là ?

Catherine. — Moi ?

Lefebvre. — Après tout, c'blessé qui se réfugie chez toi, peut aussi bien être ton amant.

Catherine, haussant la voix. — Un Autrichien !

Lefebvre, vivement. — Tais-toi ! S'ils t'entendaient !

Catherine. — A présent qu'il est mort !

Lefebvre, après hésitation. — ... C'est qu'il ne l'est pas!

Catherine, avec un sursaut de joie. — Ah ! tu disais ça ?...

Lefebvre, en lui prenant la taille. — Pour être sûr... et c'est fait ! (Catherine, bouleversée, va l'embrasser.) Mais tais-toi, soigne-le, et je reviendrai à la nuit... pour le faire évader.

Catherine, des larmes plein la voix. — Ah ! mon Joseph ! Ah ! que t'es un brave cœur ! Et que j' t'aime !

Lefebvre. — Alors tu ne m'en veux plus?

Catherine. — Oh! t'en vouloir... (Elle lui saule au cou.) Dis que j' te veux !

Vabontrain, Rissout, Jolicœlr, épanouis, se rapprochent.

l>f; THKATRI-: D"KMIL[-: MOREAI'

— Ah! bravo! A la bonne heure! La paix est faite!

Lefebvre, qui la tient par les fleux mains. — Et si bien faite, que j' vas commander les bans... (A Catherine.) Pas vrai ?

Catherine, essuyant ses yeux. — Oh ! oui ! oui ! Roulement de tambour; la rue s'agite.

Vabontrain, qui a rouvert la porte. — Attention ! V'Ià les nationaux de la section qui descendent au Manèg-e. V'nez vous t'y ?

Tous, reprenant leurs fusils. — Oui ! oui !

Lefebvre, s'arrachant à Catherine. ■ — A ce soir !

Précédés de gamins, tambours en tête, des gardes nationaux passent, au pas redoublé, en chantant la Marseillaixe, Lefebvre et les autres vont les rejoindre. Du seuil, il envoie à Catherine un grand baiser, et entonne, avec ses camarades : « Lihertè! Libei'té chérie'. »

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