Scène IV ANTOINE, puis CLÉOPATRE
AxTOiXE. — Ah! lâche espionne ! tu as peur maintenant. En te voyant perdue, c'est toi qui cries ton épouvante à tes dieux!... (il vient au temple, dont il pousse laporte.) Non ! Il n'y a là que ses prêtres... Elle se cache au fond de son palais !
ClÉopatre, sortie du palais, pendant ce qui précède et sousle portique. — Et pourquoi me cacherais-je ?
Antoine, saisi de son calme. — La voilà !... Et hautaine. Par Hercule ! Elle me brave ! Et ne tremble pas à ma vue !
ClÉopatre venant à lui. — Et pourquoi tremblerais-je à ta vue ?
Antoine, tout près d'elle, lui serrant violemment le poignet. — Parce que je te tiens enfin ! misérable femme, qui t'es trop tôt lassée de fuir !... Il fallait m'échapper à tout prix, et trouver le temps d'assurer ton salut en me livrant au vainqueur ! Avoue que tu t'en occupais déjà et que vous en étiez tous deux à discuter le prix de ce marché !
ClÉopatre haussant l'éiiaule. — Tu es en démence!
Antoine. — Et c'est pour cette créature abjecte que j'ai perdu l'honneur de mon nom! c'est à cette marchande de ma g-loire que j'ai sacrifié l'amour d'Octavie! « Outrage, répudie ta femme, et je suis à toi, fidèle jusqu'à la mort... à une condition pourtant, c'est que tu combattras sur mer!... la retraite y est plus facile »... Et la trahison aussi, n'est-ce pas ?
ClÉopatre, dédaigneuse. — La trahison!...
Antoine. — Ose dire que ta fuite n'était pas résolue à l'avance, et que tu n'as crié : « En retraite », que par lâcheté de femme !
Cléopatre, froidement. — Non, vraiment ! De quoi aurais-je eu peur? D'une blessure ? Où j'étais, les flèches ne pouvaient m'atteindre. D'une défaite? Si j'avais crié : « En avant », la victoire était certaine.
Antoine bondissant. — Ab ! Tu l'avoues donc?
Cléopatre. — Oui, je l'avoue.
Antoine. — Et, volontairement ?...
Cléopatre. — Et^ volontairement, j'ai fait voile vers l'Egypte, pour l'entraîner à ma suite.
Antoine. — Et me voler ma victoire !...
Cléopatre. — Oui ! Car cette victoire-là, c'était la défaite et la ruine de notre amour.
Antoine. — Sa ruine? Insensée!... Moi, vainqueur, tu rentrais à Rome triomphante, avec moi !
Cléopatre, ironique. — Sur ton char, n'est-ce pas? d'un côté Cléopatre, et de l'autre Octavie !
Antoine. — Je la répudiais, Octavie. Et tu étais l'épouse du dictateur, du César, du Maître du monde !
Cléopatre. — Oui, oh ! oui, je connais ce lang-age ! On me l'a tenu déjà. C'est, mot pour mot, ce que médisait le divin Jules après Pharsale. « Viens à Rome, ô reine ! Je répudie Calpurnie, et tu es l'épouse du Dictateur, du Maître du monde, de César. » Et j'ai suivi le vainqueur. Insensée ! Etait-il homme à braver pour moi la colère des Romains, et la haine jalouse des Romaines? Humiliée, insultée, menacée, j'ai dû rentrer honteusement dans mon Eg-ypte, cédant la place à l'impeccable matrone ! Et j'aurais commis la même faute ? Rome m'aurait encore vue à tes côtés, affrontant' des colères plus âpres et des outrages plus sanglants? Follement, stupidement, je t'aurais mis dans le cas de me trahir, comme l'a fait ton g"lorieux modèle ? (Mouvement d'Antoine.) Allons ! tu l'aurais fait, et plus vite encore, car tu es plus faible que lui !.. Aux caresses de ta femme, aux conseils de tes amis, tu l'aurais sacrifiée sans remords, la barbare, l'ennemie du peuple romain, l'Eg-jptienne charg-ée de tous les crimes...
Et tu m'aurais chassée ! ne dis pas non ! Et tu m'aurais chassée, lâche ! Car ta Calpurnie à toi est jeune et séduisante, et tu m'as déjà trompée pour elle ! Eh bien, c'est là ce que je n'ai pas voulu, comprends-le, maintenant. Non, tu n'y rentreras pas en triomphateur dans ta Rome, que je hais ! Non, tu ne la verras pas au premier rang- dos femmes accourues pour t'acclamer, ton Octavie, que j'exècre ! Actium creuse, entre ta chaste épouse et toi, un abîme, que rien ne comblera plus. Mieux que les mers, ton désastre vous sépare, et fùt-il sans remède, je t'aimerais encore mieux vaincu, proscrit, mais tout à moi, que victorieux, mais tout à elle.
Antoine. — Oh! femme, femme, exécrable femme !... Ecoutez cela, Furies, c'est dijo^ne de vous !... Elle n'a rien fait que par amour pour moi !
Cléopatre. — Et pour quel autre ?...
Antoine. — Ah ! justes dieux ! Tant de batailles dans la neio-e des Alpes, dans les sables du désert ! Tant de villes emportées ! Tant de rois humiliant leur sceptre devant mon épée! Tant d'honneurs et d'acclamations.., pour en venir là !... (il tombe assis, accablé.) Octave !... l'ennemi le plus vil, adroit seulement aux menées souterraines... C'est la taupe qui triomphe du lion !... Et pour le stupide ég-oïsme d'une femme, mes meilleurs navires capturés, coulés! mes légionnaires dispersés, captifs ou morts!... Sur le rivag-e d'Actium, pas un flot qui ne roule son cadavre !... Et tu n'as pas l'horreur de toi-même, sorcière, à la pensée que tant de braves gens sont morts, désespérés, maudissant Marc-Antoine, et que c'est toi, toi seule, entends-tu, toi, qui les as sacrifiés aux folles chimères de ta jalousie stupide et féroce !
Cléopatke. — Ah! j'ai bien le temps de compter les morts ! Les navires sont faits pour être engloutis, et les soldats pour être tués! Sommes-nous tout-puissants pour nous arrêter à ces choses ? J'allais te perdre ; pour t'enchaînera moi, il ne fallait qu'une hécatombe, et j'aurais
marchandé la flamme, et marchandé le sang ! Honte sur toi, si tu n'es pas homme, comme tu l'as dit, à donner la moitié du monde pour l'amourdeCléopàtre ! Je ne me vantais pas, moi, en te jurant que pour toi, j'écraserais l'Univers ! La belle affaire, en vérité, que quelques marins et des soldats de moins ! L'important, c'est qu'il nous en reste assez pour une autre bataille, dont il ne tient qu'à toi de faire une victoire !
Antoine, amèrement, la tête dans ses mains. — Une victoire ! A présent !
Cléopatre. — Allons, debout ! Et redeviens Marc- Antoine !
Antoine. — Et quelle bataille, quelle victoire possible? A moins de provoquer ce mirmydon à un combat mortel, où, seuls, nous lutterons comme deux gladiateurs ?
Cléop.\tre. — Rêveries 1 Au lieu de t'enivrer de paroles inutiles, vois où vous a conduits ma ruse ! Et rends grâce à Cléopatre de n'avoir ajourné ton triomphe que pour te l'offrir ici, plus sûr et plus éclatant !
Antoine, relevant la tête. — Ici ? Toi ? Perds-tu l'esprit?
Cléopatre. — Et toi, es-tu à ce point troublé par la colère que tu en oublies ton métier de soldat ? Eh ! quoi ! grand capitaine, c'est à moi de t'apprendre qu'en s'acharnant à ta poursuite jusque sous les murs d'Alexandrie, Octave a dépassé mes espérances et tendu de ses propres mains le piège où il va se prendre? Vois où nous en sommes, et. décide qui d'Octave ou toi a la partie la plus belle. Toi, à l'abri de ces remparts qui bravent un assaut, avec tes légionnaires impatients de la revanche, mon armée intacte, et des greniers qui regorgent ! Lui, prisonnier entre la ville fortifiée, l'Egypte hostile, la mer incertaine et le désert menaçant !.., Veux tu savoir ce qu^il faudra de temps à l'Egypte pour dévorer Octave et son armée? Va t'accouder au créneau, attends que le soleil s'éteigne dans les sables de la Lybie... Tu verras alors de quel fouet mes dieux chassent l'envahisseur!
Antoine. — Est-ce sur tes dieux que tu comptes?
Cléopatre. — Sur les dieux et sur moi ! Tes navires sont tous dans le g'rand port ?
Antoine. — Oui !
Cléopatre. — Amarrés solidement, comme j'en ai donné l'ordre à Képhren, et à bonne distance les uns des autres ?
Antoine, — Oui ; pourquoi ?
Cléopatre. — Nous compterons après la tempête ce qu'il restera du camp d'Octave et de sa flotte !
Antoine. — La tempête? Qu'est-ce à dire? Ton devin nous promet-il le secours d'une tempête?
Cléopatre. — C'est moi qui te la promets.
Antoine. — Avec ce ciel bleu?...
Cléopatre. — Sur nos têtes ! Mais déjà, vers la Nubie, l'horizon se noie dans des vapeurs cuivrées.
Antoine. — Ce sera donc pour cette nuit ?
Cléopatre. — Ce sera dans un instant ! Oublies-tu de quel vol accourt le typhon dans la saison des pluies ? Vois, mes ibis ont déserté les corniches ; tes lévriers de chasse, si prompts d'ordinaire à fêter ton retour, ne t'ont pas salué de leurs aboiements. Ecoute ! pas un bourdonnement d'insecte, pas un froissement de feuilles, pas un cri d'oiseau!... La nature, immobile, se tait, glacée par l'épouvante.
Antoine. — Oui. C'est du feu que l'on respire !
Cléopatre. — Que l'ourag-an se déchaîne, tandis que nous sommes à l'abri de ce palais, nos navires dans le port, nos soldats dans les casernes, que la noire cavalerie des nuées fonde sur le camp d'Octave avec la foudre pour fanfare, qu'elle arrache et disperse ses tentes, qu'elle entrechoque et brise ses navires !... Aux premières clartés de l'aurore, tu te jetteras à ton tour sur ses soldats épuisés par une nuit de veille et d'angoisse, affamés, grelottant la fièvre, et tu n'auras plus que le choix de leur donner pour linceul le sable du désert ou le gouffre des flots !
Antoine, frappé. — Peut-ôtre !
Cléopatre. — Et, délivré de ce pyg-mée, ô géant, tu triompheras alors tout de bon, non pas à Rome, dans cette Rome à tout jamais découronnée par sa défaite, mais dans ma ville à moi, dans la ville d'Alexandrie, rhéritièrc et déjà la rivale dAthènes ! Fais la plus g-rande encore, ô mon maître, à la taille de mon héros ! joyeuse et forte à ton image. Emplis la de splendeurs et de fêtes. Ouvre ses portes à toutes les races de l'Orient ! Réalise notre rêve d'un Empire du soleil gouverné par un couple d'amants heureux... Et fais oublier à tous les peuples de la terre le nom de l'exécrable Rome, pour celui de ma chère, de ma triomphante Alexandrie!
Antoine. — Oui! Peut-être!... Oui, oui, que la tempête éclate, comme tu l'assures...
Cléopatre. — Dans un instant! Vois ces lotus déjà flétris par l'air embrasé, quand ils s'effeuilleront d'euxmêmes au premier souffle du typhon, l'éclair sera près de luire !
Antoine. — ... Et l'ouragan de faire sa besogne et la nôtre... Et à l'aube, il suffira d'une sortie vigoureuse! Par Pollux ! reine, tu as raison, toujours raison ! Je suis déjà tout frémissant de l'impatience du combat et du pressentiment de leur déroute!
Cléopatre. — Et si pourtant la fortune doit nous trahir encore, la mort, elle, ne nous trahira pas !
Antoine. — Je saurai bien l'appeler à moi dans la bataille.
Cléopatre. — Et, à défaut du poison d'Olympus, j'aurai, moi, dès cette nuit, l'un de ces jolis serpents du Nil, dont la morsure donne une mort si douce!
Antoine, la prenant passionnément à bras le corps. — Jurele!...
Cléopatre. — J'atteste Isis qui m'écoute que je ne te survivrai pas d'une heure !
Antoine, de même. — Ah ! terrible enchantement de ma I. 13
vie, que j'ai cru perdu à jamais, avec quelle ivres.sc je te retrouve!
Gléopatre, flans ses bras. — Viens donc, et, cette nuit encore, savourons la douceur de vivre !...