Scène VI
Les mêmes, LICTEURS. DÉMÉTRIUS, DERCETAS, JUBA, OFFICIERS ROMAINS, PEUPLE, puis les PRÊ- TRES.
Les soldats, envahissant la scène, en tumulte. — A mort Gléopatre ! Au Nil l'Eg-yptienne ! Gloire à Marc-Antoine, justicier ! Aux licteurs, aux licteurs, la sorcière !
Antoine. — Silence, et que nul de vous ne soit si hardi de faire un pas de plus !
(Rumeur de surprise. Ils se taisent, intimidés. Gléopatre, seule, à l'avant-scène, tranquille, attend.)
Dkmétrius. — Marc-Antoine, as-tu donc oublié tes paroles ?
Dercetas. — Ton serment?
Démétrius. — C'est par ton ordre que nous avons convoqué les chefs !
Dercetas. — Et promis à tous le supplice de cette femme, qui leur est dû !
(Mouvements des soldats. Rumeurs : Oui ! Oui !)
Antoine. — Eh bien ! j'ai chang^é d'avis : voilà tout !
(Rumeur plus forte.) DÉMÉTRIUS. — Dis que la sorcière t'a repris à ses filets !
Dercetas. — Qu'elle t'a fait boire quelque philtre ! Antoine- — Assez ! qu'on m'obéisse et s'éloig-ne !
(Mouvement.)
Démétrius. — Non ! nous n'obéirons pas !
Tous. — Non ! Non !
Antoine, menaçant. — Vous dites ?
Démétrius. — Car tu n'as plus ta raison...
Dercetas. — Et, malgré toi, nous te sauverons de toimême !
Antoine, furieux. — Vous osez?...
Démétrius. — Allons, mes amis!...
Tous, tirant leurs épées. — Mort à l'Eg-yptienne ! A la mag-icienne ! Sus à la sorcière !
Antoine, dégainant et bondissant devant elle. — Misérables !
Cléopatre. — Arrête ! Ceci n'est plus ton affaire, mais la mienne. (Se tournant vers les soldats, et marchant sur eux.) Oui, sorcière! Oui, magicienne !...(lls reculent d'un pas.) Insensés qui nie croyez en votre pouvoir, et qui êtes au mien ! Et remerciez les dieux qu'il en soit ainsi! Car la sorcière ne vous a conduits dans les murs d'Alexandrie que pour vous y donner la victoire!... (Ils se regardent, hésitants, surpris.) Et si, dans une heure. Octave et son
armée ne sont plus qu'un souvenir, vous le devrez aux sortilèg'es de la magicienne !
Dercetas, à mi-voix. — Qu'est-ce à dire ?
Démétrius, — Nous raille-t-elle ?
Cléopatre. — Sur la terre africaine, tout cède à mes conjurations. Typhon, lui-même, le dieu noir, vainqueur d'Osiris! et, si loin qu'il soit, au premier appel de ma voix, sa formidable voix va répondre ! (Roulement lointain du tonnerre. Stupeur des soldats intimidés. Cléopatre, seule, au milieu de la scène, avec Antoine.) Typhon '. Réponds ! réponds encore ! Atteste que, pour l'amour de Cléopatre, tu vas déchaîner sur l'ennemi qui nous assiège tes tourbillons et tes foudres, et que tu ne lui feras pas quartier qu'il ne soit boue, cendre ou poussière !
(Nouveau grondement plus prolongé. Frémissement de tous.)
Démétrius. — 0 prodige ! la foudre lui obéit comme un chien à son maître !
(Musique. Psalmodie. La procession des prêtres parait.)
Cléopatre. — Courbez vos fronts ! Rebelles ! Voici mes Dieux, et que nul n'interrompe mes invocations, s'il ne veut attirer la foudre sur sa tète!
(Les prêtres sortent du temple, avec les statues d'Osiris, Horus, et Isis, au sondes harpes et des sistres, et se rangent sous le portique.)
Cléopatre. — Typhon !...
Les Prêtres. — Typhon !
Tous. — Typhon !
Cléopatre.
Typhon, roi du désert! Typhon, roi des tempêtes, Dont les désastres sont les fêtes,
Typhon, qui mis le dieu du jour sous tes genoux, Entends Cléopatre ! Entends nous !
Les Prêtres.
Typhon, roidu désert! Typhon, roi des tempêtes!
Cléopatre.
Du fond de la Lybie ardente, où les lions Se cachent comme des jai-azelles Quand le désert s'emplit de tourbillons, Accours de tout l'effort de tes puissantes ailes ! Les Prêtres.
Accours de tout l'effort de tes puissantes ailes ! Viens à nous qui te supplions !
Viens ! Ce n'est pas assez du manteau de ténèbres
Qui s'abat sur le flot dormant ; A ces lointains sang-lots, à ces clameurs funèbres, Viens mêler ton rugissement !
(Un éclair luit.)
Les Prêtres.
A ces lointains sanglots, à ces clameurs funèbres, Viens mêler ton rugissement !
(Roulement de tonnerre lointain.)
Cléopatre.
Plus près ! Encore! ô voix formidable et sublime, Réponds de plus près à ma voix !
(Le tonnerre se rapproche.)
Bien ! Encore ! Et que tous les échos de l'abîme La répercutent à la fois !
Les Prêtres.
Encore! Encore! ô voix formidable et sublime! Gronde! Mugis ! Tonne dans la hauteur Du ciel. Typhon dévastateur!
(Le tonnerre redouble. Les éclairs se succèdent, aveuglants.)
Cléopatre.
Epuise sur lui les flèches De ton carquois plein d'éclairs !
Arrache, éparpille à travers les airs Ses tentes, ainsi que des feuilles sèches !
Les Prêtres.
Disperse ses vaisseaux sur l'écume des mers !
(La trombe éclate, traversée de pluie.)
Cléopatre.
Jette, aveug-lés, et frappés de démence Les soldats au pied de nos tours, Butin des chiens et des vautours !
Les Prêtres.
Roule sur eux ta meule immense !
(La foudre multiplie ses éclats.) Cléopatre, remontant.
Ecoutez-les, écoutez-les crier !
Cléopatre, puis les prêtres.
La mort est sous leurs pieds, la mort est sur leur têtes!
(Tous, Antoine, ses lieutenants, Képhren et ses arcliers, Olympus et le devin mêlent leurs acclamations, prosternés devant Cléopatre.)
(Un vent furieux brise les palmiers.)
Cléopatre, puis les prêtres.
Ecrase les. Typhon ! Frappe, bon ouvrier! Typhon roi des déserts ! Typhon roi des tempêtes I Ecrase les maudits! Frappe! bon ouvrier!
(L'orage se déchaîne, formidable.)
Ile TABLEAU
ALEXANDRIE. — Une salle du palais de Cléopatre, basse et sombre, couverte de peintures ; sous le plafond constellé règne une série de claustra. Au fond, une porte de bronze à deux battants ; à droite et à gauche, deux portes moindres, en partie masquées par des tentures. Une table de bronze au milieu, et deux fauteuils de bois de cèdre peints.